Newburgh
écrit à

Meursault
| Meursault, Je comprends bien ce que vous dites. J'étudie Emmanuel Kant en cour de philosophie et je pense que vous avez tous deux des points communs. Je n'ai pas décidé que vous étiez coupable pour ce dont vous avez été condamné. Il n'y a pas cependant pas de raison pour vous ne soyez pas coupable d'avoir tiré sur l'Arabe, et je comprends bien le motif de votre condamnation. Voici ma question: pourquoi ne vous êtes-vous pas conformé à ce que voulait la société? À cause de cette décision, vous avez reçu votre condamnation. La colonisation est également un problème très important; c'est peut-être même la racine des problèmes modernes. Que pensez-vous de la colonisation de l'Afrique, des Amériques et du Moyen-Orient? Est-ce que vous avez une idée sur la question? Vous êtes d'Algérie, alors je pense que vous pouvez me donner une réponse instruite. Newburgh Monsieur Newburgh, La justice a décidé, comme vous, que je n'étais pas assez «humain» pour mériter de vivre. C'est du moins ce que j'ai compris du procès qu'on m'a fait. Je n'ai pas vraiment envie d'argumenter à ce sujet. Ce serait peine perdue puisque de toute façon vous avez gagné. On me tranchera bientôt la tête. J'aimerais toutefois vous dire ceci. La justice étant celle des hommes, toute sa légitimité s'appuie sur ce qu'on appelle un consensus. Si vous le partagez, vous me condamnez. Si vous ne le partagez pas, vous vous interrogez. Je suis de ceux qui s'interrogent. Voilà tout. J'aurais pu me conformer, comme vous dites. Je me suis refusé à le faire parce que j'ai compris qu'il s'agissait surtout de me réformer. On aurait voulu que je dise que j'ai les mêmes idées, les mêmes perceptions, les mêmes sentiments que tout le monde. On aurait voulu que je sois, non seulement «un autre», mais aussi et surtout «les autres». Je n'avais pas envie de penser autrement que comme je pense. J'ai préféré tenir tête, ce qui explique pourquoi on me la coupera. Vous me parlez de la colonisation. C'est un sujet qui ne m'intéresse pas. Ce que nous vivons ici, en Algérie, c'est une forme de cohabitation qui n'est pas toujours facile mais à laquelle je me suis habitué. Les Arabes s'y habituent probablement moins bien, mais je n'y peux rien. Cela dit, je comprends très bien qu'ils puissent avoir des envies de liberté. Meursault |