Une question délicate
       
       
         
         

Darach.Sanfey@mic.ul.ie

      M. Meursault,

Je m'aperçois qu'en lisant votre histoire, certaines de mes étudiantes de 1re année commencent à tomber amoureuses de vous. Qu'est-ce que je dois leur dire? Je suis bien trop vieux pour me faire directeur de conscience en ce genre d'affaire, mais je me sens (à tort, sans doute) une certaine responsabilité professionnelle...

J'espère bien que vous pourrez me tirer d'embarras, et vous en remercie par avance.

Darach Sanfey

 

       

 

       

Meursault

      Monsieur Sanfey,

Je suis désolé d'être responsable de tels ennuis. Je n'y suis pour rien.

Je sais que Marie était un peu amoureuse de moi. Elle voulait d'ailleurs qu'on se marie. Parfois elle disait qu'elle me trouvait drôle mais je n'ai jamais bien su pourquoi. J'avais de l'affection pour elle, bien sûr, mais je lui rendais sans doute assez mal celle qu'elle avait pour moi.

Je ne crois pas que je sois de compagnie désagréable. Par contre il n'y a aucune raison pour qu'une personne s'intéresse à moi de façon particulière. Avant mon emprisonnement j'étais déjà assez solitaire. Maintenant, bien sûr, je le suis encore davantage.

Le mieux serait sans doute que vous disiez à vos élèves que je suis en prison parce que j'ai tué un homme et que pour cette raison on me tranchera la tête. Depuis ma condamnation, Marie s'est désintéressée de moi puis elle a fini par ne plus venir me voir. Pourtant, nous étions sortis ensemble. Nous avions vécu plusieurs bons moments et elle s'était pour ainsi dire attachée à moi. Ce qui n'est pas du tout le cas de ces adolescentes dont vous me parlez. Leur attachement n'est probablement pas très sérieux. Sans doute expriment-elles par là une sorte de sympathie. Vous leur direz que c'est gentil mais que ni elles ni moi n'avons quoi que ce soit à attendre de l'autre.

Dites-leur également qu'elles sont libres. Et qu'elles gaspilleraient sans doute une partie de leur vie si elles s'attachaient à un homme qu'elles ne rencontreront jamais et qui ne sera bientôt plus de ce monde. Je ne connais pas beaucoup les femmes, monsieur Sanfey, mais je serais étonné d'apprendre qu'il y en ait qui souhaitent être aimées par des condamnés à mort.

Croyez bien que je regrette de vous mettre dans un tel embarras. Si je pouvais vous aider davantage, je le ferais sans hésiter. D'ailleurs, si vous pouviez me préciser en quoi elles me trouvent si intéressant, peut-être pourrais-je vous aider davantage. Votre lettre n'est pas très précise.

Respectueusement,

Meursault
         
         

Darach.Sanfey@mic.ul.ie

      Monsieur Meursault,

Voici bien longtemps que je vous avais adressé ma «question délicate» qui -vous avez raison de me le signaler- n'était pas très précise. Je vous en demande pardon; pas plus que vous-même, je ne voyais pas très clairement en quoi consistait au juste cet attachement. Je suis à présent un peu mieux renseigné et c'est pour cela que je me permets de reprendre la plume (...?)

Je tiens à dissiper d'emblée un petit malentendu qui s'explique sans doute par ce même manque de clarté que vous me reprochez. Je suis professeur de l'Université, et les demoiselles dont je vous ai parlé ne sont donc plus tout à fait des adolescentes: elles ont pour la plupart au moins dix-huit ou dix-neuf ans et sans doute faudrait-il prendre un peu plus au sérieux leurs affirmations (elles sont après tout en état de se marier légalement- un peu comme Marie...).

Or, la semaine dernière, j'ai eu l'occasion d'en interroger quelques-unes d'un peu plus près, puisqu'elles ont dû passer une épreuve orale de fin d'année où il m'arrive en général de leur poser des questions à votre sujet. À celles qui m'ont affirmé éprouver quelque sympathie à votre égard, j'ai insisté pour qu'elles me décrivent un peu mieux les raisons de cette sympathie.

Comme vous, Monsieur, je ne connais pas beaucoup les femmes -mais la vie m'a appris du moins à ne jamais m'étonner de leur perspicacité. Or il me semble bien avoir décelé une espèce de «dénominateur commun» dans les diverses réactions qu'a suscitées ma question. Ce qui vous fait aimer de ces jeunes femmes, apparemment, c'est que vous refusez de mentir (cela dit, je vous l'avoue très franchement, certaines d'entre elles aimeraient bien savoir ce que vous avez pu dire à la police concernant votre voisin Raymond. Mais je crois leur avoir fait comprendre que c'est là une impossibilité...).

Je suis bien sûr ravi de trouver chez ces jeunes femmes un tel attachement à la sincérité*; seulement, ce qui me semble regrettable -et, je dirai plus, déplorable- c'est que votre franchise, par implication, doit faire contraste avec leurs expériences préalables auprès des hommes...

Qu'en pensez-vous, Monsieur? Les hommes sont-ils plus enclins à l'insincérité que les femmes? Cette nouvelle question m'intéresse d'autant plus que, pour leur épreuve écrite, j'ai demandé à ces mêmes étudiantes de commenter le(s) rôle(s) des personnages féminins de L'étranger. Je sais bien que vous n'en êtes pas plus responsable que de mes présents ennuis, mais je tiens à avoir votre avis là-dessus.

Respectueusement,

Darach Sanfey

* Vitam impendere vero, comme disait mon brave Jean-Jacques... en quelque sorte votre aïeul, si je peux me permettre une telle audace? Or il est vrai que ce même J.-J. n'avait pas très bonne opinion des femmes...
         
         

Meursault

      Monsieur Sanfey,

Je suis un peu embêté par votre question. Moi non plus je connais pas vraiment les femmes. Maman est probablement celle que j'ai le mieux connue et nous n'avions jamais grand-chose à nous dire. Même qu'en dernier je n'allais pas souvent la voir à l'asile. Comme c'était loin d'Alger, quand j'allais la voir ça me prenait tout mon dimanche.

Dire que je connais bien les hommes serait aussi exagéré. Lors de mon procès, Céleste a dit à quelques reprises que «j'étais un homme». Je n'ai pas bien compris ce qu'il voulait dire. Et de toute façon, ça ne voulait pas nécessairement dire que je connais les hommes.

Vos étudiantes sont touchées pas le fait que je refuse de mentir. Ce n'est pas que je refuse de mentir. C'est que je n'ai pas de raison de mentir. Quand Raymond m'a demandé d'écrire une lettre pour dire à la police que sa femme avait besoin d'une correction, j'ai accepté parce que je n'avais aucune raison de lui refuser. Ce que la lettre disait n'avait aucune importance pour moi. C'était son affaire, et d'une certaine façon celle de la police. Pas la mienne. D'ailleurs je n'ai jamais prétendu être en accord avec ce que Raymond m'a demandé d'écrire. J'ai été d'accord pour écrire la lettre. Tout simplement.

Vous croyez que les femmes sont plus sincères que les hommes? Je suppose que vous avez des raisons de penser ainsi. Je n'ai jamais comparé «les hommes» avec «les femmes». Il m'est arrivé de trouver une personne plus sympathique qu'une autre, bien sûr. Comme de trouver une femme plus attirante qu'une autre. Mais il ne s'agissait pas de comparer les genres mais des individus.

Votre «brave Jean-Jacques», c'est monsieur Rousseau je crois? Je ne comprends pas pourquoi vous me dites qu'il est mon aïeul. Si c'est parce qu'il était sincère, beaucoup d'autres l'ont été avant moi.

Je suis un peu gêné car je sais que je ne réponds pas vraiment à votre question. Je ne passerais probablement pas l'examen dont vous parlez.

Sans vous obliger, pourriez-vous me dire pourquoi vous faites lire ce récit de monsieur Camus à vos étudiantes? Car si cela vous cause des ennuis, peut-être pourriez-vous leur demander de lire autre chose.

Mes respects,

Meursault