Renoncement |
||||
![]() |
||||
| Cher Monsieur Meursault, Je n'ai pas lu votre histoire mais après avoir lu vos lettres je pense me procurer le livre de Monsieur Camus. On a représenté l'an passé à Avignon une pièce sur votre histoire, à laquelle je n'ai pas assisté pour diverses raisons. En particulier parce que je n'avais pas aimé un autre livre de Monsieur Camus. Je vous remercie de me redonner l'envie de connaître cet auteur, car je ne saurais que remercier toujours qui me donne à lire. Votre détachement au long de ces missives est reposant, adoucissant... Vous semblez prendre tout avec sérénité, comme quelque chose de totalement exterieur, d'étranger à vous. Comme si rien pour vous n'avait d'importance. J'ignore si c'est de la résignation ou un point de vue extérieur... Et je vous avoue avoir du mal à comprendre ce manque si total de révolte (en réalité, cela aurait même tendance à m'agacer... sans doute suis-je comme cet aumonier dont vous parlez, mais j'ai du mal à concevoir comment vous faites et ce que vous pensez). Est-ce chez vous une chose naturelle? Ou est-ce depuis votre condamnation que ce renoncement vous est venu? Bien à vous Mia- |
||||
|
|
||||
|
|
||||
| Mademoiselle Mia, Vous avez un joli nom. Je sais que ce nâest pas pour ça que vous mâécrivez mais jâavais envie de vous le dire. Vous me parlez de détachement, de résignation et de renoncement. Ce nâest pas la même chose. Câest vrai que jâéprouve souvent une sorte de détachement face à une partie des choses qui mâentourent. Il mâa toujours semblé que jâavais déjà assez à faire avec ce qui me concernait sans avoir à me préoccuper de ce qui ne me concernait pas. Dâailleurs on pourrait penser quâà se mêler de ses affaires on ne dérange personne. Mais curieusement, dans mon cas du moins, on pourrait presque dire que ce fut lâinverse. Lors de mon procès, on mâa reproché de ne pas être concerné par ce qui ne me concernait pas. Câest du moins ce que jâai cru comprendre. La résignation nâest pas vraiment un choix. Le juge a dit quâon me trancherait la tête au nom du peuple français. Je mây suis résigné, câest vrai, mais je nâavais pas vraiment le choix. Mon avocat a demandé un pourvoi mais il a été refusé. Je ne peux rien y faire. Je pourrais me révolter, comme vous le suggérez, mais ça ne changerait rien au fait quâon me tranchera la tête. Quant au renoncement, je ne sais pas à quoi vous voudriez que je renonce. Dâailleurs je ne renonce à rien. Ici, en prison, on mâa privé de beaucoup de choses. Mais toutes les choses quâon me donne je les prends. Je ne renonce pas à fumer: fumer est interdit. Ce sont les autres qui renoncent à me permettre de fumer. Et câest normal parce que câest ça la prison. Câest une série dâinterdictions. Sinon ce ne serait pas une punition. Tous les après-midi je peux faire une promenade dans la cour de la prison. Je nây renonce pas. En ce moment je vis encore. Je ne renonce pas à cette vie. Ce sont les autres qui y renonceront le jour de mon exécution. Mais si vous me permettez, je vous poserai une question à mon tour. Sur la révolte dont vous parlez, puis sur cet aumônier dont vous dites comprendre un peu lâagacement. Sa révolte, à lui, quâest-ce quâelle change à votre avis? Mes respects, Meursault |
||||
| Cher Monsieur Meursault, Merci pour votre réponse. Et pour votre gentil compliment, j'aime bien Mia aussi comme nom :) D'ailleurs c'est logique puisque c'est en fait un surnom que j'ai moi-même choisi, chose assez fréquente lorsqu'on passe par ce mode de communication, à mon époque. Mon prénom est en fait Magali, mais utilisez celui que vous préférerez, moi j'aime les deux. Pour ce qui est de votre façon de parler de votre détachement face à ce qui ne vous concerne pas, quand vous dites: "Dâailleurs on pourrait penser quâà se mêler de ses affaires on ne dérange personne." et "on mâa reproché de ne pas être concerné par ce qui ne me concernait pas.", cela m'a rappelé un couplet d'une chanson qui dit: "Je ne fais pourtant de tort à personne, en suivant mon ch'min de petit bonhomme. Mais les braves gens n'aiment pas que l'on suive une autre route qu'eux." C'est une chanson de Monsieur Brassens. À qui j'écrirai peut-être un jour par ce même canal par lequel je vous écris, lui aussi vivant à une autre époque. Pour ce qui est de la réponse à votre question, à propos de la révolte de l'aumônier, je voudrais en savoir un peu plus sur tout cela. J'ai bien sûr lu ce que vous écriviez aux autres, mais je pense que je vais d'abord lire le livre de monsieur Camus pour me familiariser un peu avec cette histoire et avec la façon dont il décrit tout cela. Je vous promets de vous répondre ensuite. Quant à ma propre façon de réagir, je suppose que je ne suis pas, contrairement à vous, du genre à ne me mêler que de mes affaires.. Et même si, bien souvent, cela ne sert à rien de s'énerver et de vouloir secouer les choses, il peut, je crois, arriver parfois que cela ait un petit effet, provoque un petit changement, modifie ne serait-ce qu'un peu ce qui nous énervait. Je parle ici de cas bien entendu hypothétiques, pas forcément de votre situation, puisque je la connais bien mal et que, d'après ce que j'ai lu, il n'y avait pas grand chose de toutes façons qui aurait pu modifier votre situation. Si il y a une chance, même infime, de faire changer une chose, je crois qu'elle vaut la peine d'être courue. La difficulté étant bien entendu de savoir à quel moment on se bat contre des moulins à vents. J'irai demain dans une librairie acheter le livre de Monsieur Camus, et je vous réécrirai ensuite, pour répondre à votre question, et aussi, plus égoïstement, pour avoir le plaisir de vous lire. Une petite question: puisque vous parlez au-delà du jour de votre exécution, au delà peut-être du cours normal de votre vie, à des années de distance, allez-vous vraiment mourir? Bien à vous Mia-/Magali |
||||
| Mademoiselle Mia, Jâai choisi de vous appeler Mia parce que câest plus court. Jâattendrai votre nouvelle lettre. Mais si jamais je ne vous réponds pas nâen soyez pas vexée: je ne connais pas la date de mon exécution. Peut-être est-ce dans quelques jours, peut-être aussi dans quelques semaines. Maintenant que mon pourvoi a été refusé, ça peut être nâimporte quand. Jâai demandé au Directeur si je pouvais savoir mais il mâa répondu quâil ne savait pas lui-même. Mais je pense que même sâil savait il ne me dirait pas. Ce doit être le règlement, pour éviter que les condamnés à mort ne soient trop agités en voyant lâéchéance. Par contre je ne vois pas pourquoi il me dirait quâil ne sait pas plutôt que de me dire que le règlement lui interdit de me dire. Ça ne changerait rien. Vous me demandez si je vais vraiment mourir. La sentence prononcée par le juge dit que oui. Mon avocat mâa dit quâavec le refus de mon pourvoi il nây avait plus rien à faire. Il mâa expliqué que seule une amnistie du Président de la République pouvait me sauver. Et quâil fallait que je garde espoir parce que ça arrivait à lâoccasion. Je lâai remercié et depuis je ne lâai jamais revu. Jâai failli lui dire que lâespoir ne changerait rien mais je me suis dit que ça ne changerait rien non plus que je lui dise. Je ne lui ai pas dit. Je lirai votre lettre avec intérêt, À bientôt, Meursault |
||||
| Cher Monsieur Meursault, J'espère que cette lettre vous parviendra; je ne sais pas trop comment le temps s'écoule pour vous par rapport à moi, puisque je vous écris du futur. Je suppose qu'il serait possible de retrouver des archives mentionnant la date à laquelle vous avez été soit gracié soit exécuté, en cherchant un peu, à moins qu'elles n'aient été détruites. L'histoire est parfois mouvementée... De toutes façons, vous avez raison, je ne suis pas sûre que cela vous aiderait de "savoir". J'ai lu "L'étranger". Je sais que vous n'avez pas écrit ce livre, et j'ignore si vous l'avez lu, mais en tous cas permettez-moi de vous dire que Monsieur Camus écrit "comme vous", à croire qu'il a discuté ou correspondu avec vous, pour si bien reproduire "votre" style. Vous pourriez avoir écrit ce livre en tous cas. Votre question était: la révolte de l'aumônier, change-t-elle selon moi quelque chose. Je pense que oui. Peut-être pas pour vous, bien sûr, mais pour lui elle est très importante. Il est, ou se croit, investi de la mission de sauver votre âme, et d'apaiser votre coeur. Son expérience lui a montré que les hommes ont souvent moins peur de la mort lorsqu'ils croient aller vers une autre vie. Que cette autre vie existe ou non n'est pas notre propos, je ne suis pas plus croyante que vous, mais l'aumônier, lui, y croit. Il est, ou se croit, dans la position d'un homme qui pourrait rendre la vue à un aveugle, face à un aveugle qui préfère ne pas voir. Bien sûr, pour vous cela ne change rien. Bien souvent, il me semble, vous avez envie de dire ou de faire quelque chose et vous y renoncez parce que cela ne servirait à rien ou ne changerait rien. Comme de dire à votre avocat que l'espoir ne changerait rien. Avez-vous pensé que, au fond, vous n'en savez rien? Une simple parole, parfois, reste dans la mémoire des gens, et ce n'est que des années après qu'on la comprend... mais on ne la comprendra jamais si elle n'a pas été dite. Qu'en pensez-vous? Et d'autres fois, vous avez dit ou fait des choses simplement parce que cela ne vous engageait pas à grand chose, selon vous. Vous avez affirmé, simplement pour rendre service à votre ami Raymond, que la jeune femme dont il était question lui avait "manqué" (un terme bien peu employé aujourd'hui). Vous avez parlé de son chien à votre voisin, simplement pour meubler la conversation, et cela lui a fait plaisir. Il me semble que vous oscillez sans cesse entre "cela ne change rien" et "cela n'a pas d'importance". J'essaie de comprendre où serait la différence entre dire à l'aumônier ce qu'il a envie d'entendre et dire aux policiers ce que votre ami Raymond vous avait demandé de dire. Est-ce le fait que ce serait un mensonge plus flagrant? Je ne sais pas si on vous l'a dit, mais la peine capitale en France n'existe plus à mon époque. Je sais que pour vous cela ne change rien, mais j'avais envie de vous le dire... J'ai une autre question Monsieur Meursault, quel est votre prénom? Amicalement Mia- |
||||
| Bonjour Mia, Vous êtes gentille de mâécrire. Je nâai plus vraiment de visite depuis que mon pourvoi a été rejeté. Jâai comme cessé dâexister. Vous dites que les choses quâon ne dit pas ne peuvent rien changer alors que celles que lâon dit peuvent changer quelque chose. Maintenant ou plus tard. Vous avez raison, sans doute. Par contre, de là, il faudrait parler sans cesse. Dire ce quâon pense et même ce quâon ne pense pas. Je ne suis pas très bavard, je vous avoue. Et lâidée de continuellement dire ce que je pense et ce que je ne pense pas est très loin de me séduire. Dâautre part, même si ce quâon dit pouvait changer quelque chose, je ne suis pas certain que le fait de changer quelque chose puisse changer quelque chose. Je ne sais pas si vous comprenez ce que je veux dire mais câest du moins ce que je pense. Pour ce qui est de Raymond et de lâaumônier, ce nâest pas la même chose. Raymond nâa jamais essayé de me faire penser ce que je ne pensais pas. Lâaumônier par contre aurait voulu me convertir. Sauver mon âme, comme vous le dites vous-même. Raymond sâoccupait de ses affaires. Lâaumônier sâoccupait des miennes. Je nâai jamais aimé quâon sâoccupe de mes affaires. Câest dâailleurs ce qui mâa dérouté lors de mon procès. Jamais on ne sâétait autant occupé de moi. Je ne lâavais pourtant pas demandé. Mon prénom? Patrice. Mais on mâa toujours appelé Meursault. Même monsieur Camus a préféré mâappeler Meursault dans le livre quâil a écrit sur mon histoire. Un jour on a dit que câétait pour que je paraisse plus... étranger. Mais câest ce quâon a dit. Amicalement, Meursault |