Réconfort
       
       
         
         

Kurt Cobain

      Boujour Meursault,

Peut-être que tu parles anglais, ce qui me faciliterait les choses. J'ai éprouvé une grande envie de t'écrire : je me sens en effet fort proche de toi. Je suis fort étranger à moi-même, et étranger au monde qui m'entoure. J'ai fait, il y a 3 jours, une tentative de suicide. Oui, je sais, tu vas problablement me dire que c'est la pire des choses à faire. Toi, qui est condamné à mort, tu peux vraiment comprendre la raison de vivre. Mais je pensais que c'était absurde de continuer ainsi, à faire des choses, non pas qui me dégoute mais qui m'ennuie, que je n'aime pas.

Enfin, je voulais surtout faire connaissance avec toi, et je te demande un peu de réconfort et de conseil pour mener à bien ma vie et ne pas la gâcher.

Compassion.

Kurt Cobain

 

       

 

       

Meursault

      Monsieur Cobain,

Le directeur de la prison m'a fait venir dans son bureau pour me remettre votre lettre. Habituellement, elles me sont transmises par un gardien. La plupart du temps en après-midi, parce que le directeur doit les lire avant de me les remettre. C'est la consigne.

Je n'ai pas compris tout de suite pourquoi il fallait que je vienne chercher votre lettre dans son bureau. D'ailleurs j'ai vu que ça le gênait un peu. Mais moi je n'y étais pour rien. Quand il me l'a remise, il m'a dit qu'il avait hésité avant de me la remettre. Puis qu'il avait décidé de me la remettre quand même mais qu'il ne fallait pas que je fasse de conneries. Je n'ai pas compris pourquoi il me disait cela. Mais après l'avoir lue, j'ai compris qu'il voulait sans doute dire qu'il ne fallait pas que votre lettre me donne envie de me suicider. J'aurais voulu le rassurer mais il était trop tard. J'étais revenu dans ma cellule et je ne peux pas déranger le directeur pour si peu.

J'aurais voulu lui dire que le suicide des autres ne me concernait pas et qu'il y avait sans doute des centaines de personnes qui se suicidaient chaque année et que ce n'était pas une raison pour que je me suicide aussi. Ça l'aurait rassuré parce que si je me suicidais il serait très embêté. En principe, on doit faire de moi un exemple. Ma mort doit être publique. Si je me suicide seul dans ma cellule, la justice n'aura servi à rien. C'est du moins ce que j'ai cru comprendre.

Mais revenons à votre lettre. Vous dites que vous avez tenté de vous suicider. Je ne sais pas pourquoi vous vouliez vous suicider mais je suppose qu'à la toute dernière minute vous avez changé d'avis. Autrement, vous auriez réussi. D'une certaine façon vous avez de la chance. Votre mécanique a pu être déjouée puisque c'est vous qui la contrôliez. Quand ce sont les autres qui décident, c'est différent. On ne peut pas y échapper. C'est d'ailleurs mon cas. Ce n'est pas moi qui lâcherai la guillotine. Un ami à moi, qui assistait souvent à des exécutions, disait que la guillotine ça marche «cou sur cou». Avant, ça faisait rire Marie. Aujourd'hui, elle ne trouverait pas ça très drôle. C'est naturel.

Vous me demandez de vous réconforter. Et de vous donner des conseils. J'ai toujours été plutôt maladroit pour ce genre de choses. Chez nous, quand quelqu'un est embêté par quelque chose, on lui dit «ça va aller». Mais bien sûr ça ne veut rien dire. Ça veut dire qu'on n'y peut rien, en somme. Ou qu'on ne souhaite pas s'en mêler.

Vous dites que vous faites des choses que vous n'aimez pas. Il me semble que dans cette situation il suffirait peut-être de faire autre chose. Et si vous les faites parce que vous n'avez pas le choix, ce n'est pas vous qui gâchez votre vie. Ce sont les autres qui vous la gâchent. Du reste, je ne vois pas pourquoi vous gâcheriez votre vie. Je ne vois pas à quoi ça vous servirait.

Je ne vous donnerai pas de conseils parce que les conseils sont des mensonges et des hypocrisies. Destinés à servir ceux qui les donnent. Et d'ailleurs je ne vois pas pourquoi je saurais ce que vous devriez faire. Au risque de vous froisser, mon conseil sera de vous conseiller vous-même.

De faire ce qui vous chante...

Respectueusement,

Meursault.