Raymond Sintès |
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| Bonsoir, J'ai deux questions à vous poser; pourquoi avez-vous aidé Raymond Sintès à écrire la lettre pour la femme qu'il voulait punir? N'aviez pas peur de cet homme (qui vit des femmes)? Majdouline. |
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| Majdouline, Vous dites que vous me posez deux questions. Je crois plutôt que vous en posez une, puis que vous me suggérez ensuite une réponse. Après mon jugement, dans ma cellule, j'ai souvent revu en mémoire ce qui s'était passé. Surtout au début parce que je ne savais pas quoi faire de mes journées. Je n'étais pas habitué à cette nouvelle vie et je dormais peu. Les journées étaient donc très longues. Je me rappelais le juge d'instruction. Il me posait ses questions de la même façon que vous me les posez. Il me posait une première question, puis il me suggérait une réponse sous forme de question. Et comme sa réponse n'était pas la mienne, et que je le lui disais, il changeait de question et il suggérait une nouvelle réponse. Toujours sous la forme d'une question. Finalement, toutes les questions étaient à peu près identiques. Quelques mots avaient changé, ou encore le ton, qui devenait plus insistant. J'ai écrit la lettre de Raymond parce qu'il me l'a demandé et parce que je n'avais pas de raison de lui refuser ce service. Le procureur a dit que par ce geste j'avais été complice. Et que ça prouvait que je suis un meurtrier. Je ne sais pas si mon avocat a répondu à cette affirmation lors de sa plaidoirie. Je n'ai pas tout entendu de ce qu'il a dit pour ma défense. Il faisait chaud. J'étais fatigué. Je percevais quelques bruits venant de la ville, à l'extérieur, et pendant quelques temps mon attention s'est portée au-dehors de cette salle. J'aurais peut-être dû expliquer que si je n'avais pas écrit cette lettre, Raymond l'aurait écrite lui-même et que ça n'aurait finalement rien changé. Mais je n'avais pas envie de parler. Il me semblait que déjà beaucoup de choses inutiles avaient été dites. Souvent sans relation véritable avec le sujet. Je veux dire le meurtre de l'Arabe. Raymond voulait punir une femme. Ça ne me concernait pas. Pas plus que ne me concernait la façon dont le vieux Salamano traitait son chien. Le juge d'instruction, tout comme l'aumônier, aurait souhaité que j'en éprouve des regrets. Mais pourquoi devrais-je regretter tout ce qui se passe dont je suis témoin? Plus tard j'ai compris qu'on me reprochait finalement d'avoir été là. À ce moment précis. On me reprochait d'exister. Tenez. Cette lettre que vous venez de m'écrire. Si demain vous renversez un enfant en passant sur un feu rouge, on dira que vous l'avez fait exprès. Que c'était prémédité. Et pour preuve on citera cette lettre que la veille vous écriviez à un criminel. Le problème avec la justice des hommes, c'est que vous êtes toujours piégé. Dès lors vous n'êtes plus libre. Meursault |