David
écrit à

Meursault
| Cher Meursault, J’ai quelques questions à te poser. D’abord, quelle était ta pire heure en prison? En fin de compte, comment t’es-tu réconcilié avec la vie? Quelle phrase résume pourquoi la vie vaut la peine d’être vécue, d’après toi? David David, J’ai dû réfléchir un peu avant de répondre à vos questions parce je n’ai pas l’habitude de m’interroger sur ce genre de choses. Ma pire heure en prison? C’est probablement quelque part au début. Pas la toute première heure, mais dans les premiers jours. On venait de me priver de plusieurs choses, de cigarettes entre autres, et je réalisais ce que signifiait d’être emprisonné. Je réalisais toutes les privations que cela représentait et je me demandais si j’arriverais à m’y habituer. Je m’y suis habitué, en fait, et du reste assez rapidement. À compter du moment l’où on sait où sont les murs, où l’on comprend les limites de notre univers, tout se met à aller beaucoup mieux. On oublie rapidement le reste parce qu’il n’est plus accessible. Ça ne donne rien d’y penser alors on pense à autre chose. Je n’ai pas eu à me réconcilier avec la vie, comme vous dites, car nous étions déjà réconciliés. Je veux dire qu’il y a longtemps que j’ai compris que je ne devais rien attendre de la vie et qu’elle ne devait rien attendre de moi. La vie, selon moi du moins, c’est quelque chose qui est là. Nous n’avons pas vraiment d’influence l’un sur l’autre. C’est plutôt avec les hommes que j’ai dû me réconcilier. C’est aujourd’hui chose faite, et c’est probablement dû au fait que je sois ici depuis plusieurs semaines. La colère que j’ai pu avoir au lendemain de mon procès s’est pour ainsi dire dissipée. Je me suis rendu compte que toute rancune ne faisait que m’enlever le peu de temps qu’il me restait. Vous me demandez ensuite pourquoi la vie vaut la peine d’être vécue. Je ne peux pas répondre à cette question parce que pour moi elle ne se pose pas vraiment. La vie n’est pas nécessaire. Certains s’y trouvent très bien, d’autres ont plus de mal à s’y faire, mais il ne sert à rien de se demander si elle vaut la peine et pourquoi. Pour poser cette question, il faut déjà en être. C’est trop tard. C’est avant de naître qu’il faudrait pouvoir se demander. Meursault |