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Meursault

     
   

Pourquoi veut-on que ceux qu'on aime meurent?

    Bonjour Monsieur Meursault!

Je suis une élève de la dernière classe du lycée en Allemagne. Bientôt, nous écrirons le baccalauréat, et il y aura aussi un examen en français. Le livre d'Albert Camus, l'histoire sur vous qui s'appelle L'étranger, sera le sujet de cet examen.

Pour cette raison, je voudrais vous poser quelques questions pour pouvoir mieux comprendre ce livre et vos pensées.
- D'abord, savez-vous pourquoi l'auteur, Albert Camus, a appelé son livre L'étranger? Est-ce que vous vous sentez comme un étranger?
- Puis, pourquoi dites-vous que vous n'aimez pas les agents? Pour quelle raison est-ce que vous ne les aimez pas?
- Quand avez-vous vécu à Paris? Qu'est-ce que vous avez fait là?
- Qu'est-ce que vous voulez dire par «j'avais eu raison, j'avais encore raison, j'avais toujours raison» quand l'aumônier vous rend visite? De quoi aviez-vous raison?

Mais ce qui m'a étonné le plus, c'est quand vous dites à votre avocat: «Tous les êtres sains avaient plus ou moins souhaité la mort de ceux qu'ils aimaient.» Pourquoi est-ce qu'on veut que ceux qu'on aime meurent? Moi, personnellement, je ne veux pas ça! Auriez-vous voulu que votre mère ou même Marie meure?

Je serais très contente si vous pouviez répondre à mes questions.

Avec mes meilleures salutations,

Nicola



Bonjour Nicola,

Je suis toujours étonné de voir à quel point ce livre est lu. Je ne savais pas que les gens lisaient autant d'histoires.

Pourquoi monsieur Camus a appelé son livre L'étranger? Je ne peux pas savoir. Je ne me sens pas comme un étranger. Je ne suis pas un Arabe mais je suis né ici. Je ne peux pas être un étranger. Les questions que vous me posez, vous et les autres, me portent à croire que ce nom pourrait m'être donné parce que je réagis différemment aux choses de la vie. Comme si j'étais étranger à ce qui m'entoure, plus spectateur qu'acteur. C'est un peu vrai, mais cela ne fait pas de moi un étranger. Il y a beaucoup plus de ressemblance que de différence entre moi et les autres. Les autres ne le voient pas toujours ainsi. La justice, entre autres.

Je ne peux pas dire que je n'aime pas les agents. C'est plutôt leur travail que je n'aime pas. Ils appliquent des règlements en disant «c'est le règlement». J'ai souvent pensé que ce n'était pas une bonne raison.

Vous dites que j'ai vécu à Paris. J'aurais pu y vivre, en effet, car mon patron voulait ouvrir un bureau dans la capitale et il m'avait demandé si je voulais y travailler. Je n'avais pas particulièrement envie d'y aller, mais ça m'était égal. Il en a conclu que je n'avais pas d'ambition et que ce manque d'ambition serait mauvais pour ses affaires. Je suis donc resté à Alger et nous n'en avons plus reparlé par la suite. Ça m'a un peu contrarié de savoir que je l'avais déçu.

Vous me parlez ensuite de cette conviction que j'ai d'avoir eu raison. Je vais vous expliquer. Un jour où je dînais chez Céleste, une petite femme très bizarre m'a demandé si elle pouvait s'asseoir à ma table. Naturellement, elle le pouvait. Je l'ai beaucoup observée puisqu'elle était là, à la même table que moi. Tout ce qu'elle faisait était méticuleusement réglé, comme un mouvement d'horlogerie. Elle a consulté la carte, commandé ses plats d'une voix précise, calculé l'addition et déposé la somme exacte qu'elle aurait à payer devant elle, puis coché dans un magazine toute une série d'émissions radiophoniques. Après avoir terminé son repas, elle est partie sans perdre une minute. Si cette petite femme avait tué un Arabe, elle n'aurait pas été condamnée à mort. Pourquoi? Parce qu'elle vit de façon rangée et en suivant des normes. Moi, je suis allé voir un film avec Fernandel au lendemain de l'enterrement de ma mère. On m'a accusé et tout mon procès a porté non pas sur ce que j'avais fait, mais sur ce que je n'avais pas fait. Comme je ne calcule pas l'addition avant qu'on me la présente, comme je ne coche pas les émissions radiophoniques dans les magazines, on a jugé que je n'avais pas d'âme. Quand l'aumônier a insisté pour que je regrette de ne pas avoir fait ce qu'on aurait voulu que je fasse, c'en était trop. J'ai compris que j'avais raison, que ça n'importait pas que je coche ou que je ne coche pas. Je ne sais pas si vous comprenez, mais c'est ce qui s'est passé et aujourd'hui encore je sais que j'ai raison.

Votre dernière question n'est pas simple, Nicola. Chaque jour, il y a des gens qui meurent. Ça ne nous concerne pas parce que nous ne les connaissons pas, tous ces gens qui meurent. La mort d'une personne qu'on aime, c'est une autre histoire. On voit la mort de beaucoup plus près. On se sent plus concerné. On constate que c'est vrai, qu'un jour il y a la mort. C'est angoissant, mais c'est en même temps rassurant parce qu'on se sent un peu plus immortel. On souhaite plus ou moins la mort de ceux qu'on aime pour mieux apprivoiser la mort sans que cette mort soit la nôtre. Pour constater avec un certain soulagement qu'on vit, qu'on meurt, et que c'est ainsi. Sans plus.

Au revoir, Mademoiselle.

Meursault