Le rôle du soleil dans L'étranger
       
       
         
         

lise050258@videotron.ca

      Cher Meursault

Je m'appelle Marie-Janelle Dupuy et je fais une recherche sur votre histoire dans L'étranger. Je suis un peu perplexe face au rôle du soleil (chaleur, lumière....).

Comme vous n'exprimez pas beaucoup de sentiments tout au long de l'histoire, j'en suis venue à me demander si le soleil n'était pas comme une façon d'exprimer vos sentiments. Les manifestations du soleil, on les retrouve dans les scènes comme la mort de votre mère, le meurtre de l'Arabe et le procès. Quand vous dites: "J'avais envie de fuir le soleil, l'effort et les pleurs de femmes, envie enfin de retrouver l'ombre et son repos", n'est-ce pas à ce moment que vous souhaitez fuir vos sentiments et retourner à votre petite vie tranquille. De plus lorsque vous êtes sur la plage, vous décrivez la scène de cette façon: "Mais toute une plage vibrante de soleil se pressait derrière moi". J'en suis venue à penser en lisant ce passage que vous étiez dominé par vos propres sentiments (besoin de découvrir, une sorte de danger sans en calculer les conséquences...).

J'aimerais bien si vous pourriez éclaircir le rôle de l'astre comme de la chaleur, lumière....

Je vous remercie d'avance M. Meursault

Marie-Janelle Dupuy

 

       

 

       

Meursault

      Mademoiselle Dupuy,

Je suis content que vous me parliez du soleil. En prison, on vous prive de trois choses. On vous prive de cigarettes, et au bout d'un temps on s'y habitue et ce n'est plus une privation, mais on vous prive également des femmes et du soleil. Et ça on ne s'y habitue jamais. Si on s'y habituait, les prisons n'auraient aucune raison d'être.

Vivre à Alger, mademoiselle, c'est vivre avec le soleil. Le soleil fait partie de nos vies et sa chaleur nous force à couper toutes les journées en deux. Sur l'heure du midi, tout de suite après le déjeuner, tout s'arrête pour le laisser passer. On s'efforce de ne pas trop bouger, à défaut de quoi on est rapidement en sueurs. C'est le temps d'une sieste, ou encore d'un bain ou de quelque flânerie.

C'est à cause du soleil que la vie est si différente de ce côté-ci de la Méditerrannée. À Paris, dans la capitale, la vie est plus accélérée et c'est aussi à cause du soleil. C'est parce qu'il est moins intense, plus absent.

Vous dites que je me sers du soleil pour exprimer mes sentiments. Cette impression que vous avez vient sans doute du fait que le soleil exerce toujours beaucoup d'influence sur moi. Beaucoup plus d'ailleurs que les événements. Quand je suis allé à l'asile et qu'il a fallu suivre le cortège, à pied, en plein soleil du midi, la chaleur était beaucoup plus présente et plus intense que l'événement, c'est-à-dire que la raison pour laquelle nous étions là à marcher derrière un corbillard. Quand le coup de revolver est parti, sur la plage, la chaleur était étouffante. Et dans un certain sens, elle était beaucoup plus lourde et plus réelle que ce qui se passait entre moi et l'Arabe. La présence de l'Arabe, c'était un hasard. Un fait divers, pour ainsi dire. La présence du soleil n'était ni un hasard ni un fait divers. Le soleil est là tous les jours, il est toujours chaud, et à cette heure précise de la journée il est toujours presqu'insoutenable. Nous n'avons pas le choix de vivre ou non en fonction de lui: il est là et contrairement à tout ce que nous décidons de faire ou de ne pas faire sur terre, nous ne pouvons rien y faire. Il est là. Il est là et à chaque instant il nous rappelle que nous ne pouvons rien changer au fait d'être là nous aussi. Quoi que nous fassions et quoi que nous pensions. Souvent les gens rêvent d'une vie différente de celle qu'ils connaissent. Toute ma vie j'ai rencontré des gens qui auraient voulu que les choses soient différentes. Plusieurs auraient même souhaité que moi-même je sois différent et que moi aussi je souhaite que ma vie soit différente. Ces gens-là regardent l'astre, comme vous l'appelez, et ils se trouvent petits. Moi je trouve que lui et moi nous sommes pareils. Ni l'un ni l'autre ne pouvons changer quoi que ce soit. Tout est réglé à l'avance. Et en ce sens nous ne sommes ni petits ni grands. Nous sommes comme nous sommes et nous sommes surtout libres car il ne peut rien nous arriver qui ne soit déjà prévu...

Je vous remercie de m'avoir parlé du soleil. De ma cellule, je vois le soleil beaucoup moins souvent qu'auparavant. Et comme je dors beaucoup, j'avais un peu oublié les horaires des journées à l'extérieur de la prison.

Meursault

 

       

 

       

lise050258@videotron.ca

      Cher Meursault

Je vous remercie d'avoir si bien répondu à ma première question, vous m'avez grandement aidée à mieux vous comprendre. Malgré cela, il y a encore certains points que j'aimerais éclaircir. Je saisi que la présence de l'Arabe est un "hasard", mais plus loin dans votre réponse, vous dites: "Nous sommes comme nous sommes et nous sommes surtout libres car il ne peut rien nous arriver qui ne soit déjà prévu...". "Quand Raymond m'a donné son revolver, le soleil a glissé dessus." Je cite cette phrase pour vous demander si elle n'est pas en quelque sorte, le coup d'envoi de la suite qui se terminera par le meurtre. De plus, vous me parlez dans votre lettre, que vous ne vous sentez ni inférieur ou supérieur au soleil. De mon côté, je tendais plutôt vers le fait que le soleil semblait vous dominer et que vous tentiez en quelque sorte de le fuir. Peut-on dire que vous vous êtes servi du fusil pour tenter de vaincre cette force qui aveuglait et vous faisait souffrir. Si on pense à un combattant à la guerre qui dans les derniers instants de sa vie, se battra "aveuglement" avant de s'éteindre pour de bon. Je vous ai senti très agressé dans ce passage avant de tuer l'Arabe. Pourquoi avoir tiré quatre coups après? Pour s'assurer qu'il était vraiment mort ou pour s'assurer que ce n'était pas un rêve? J'aimerais bien connaître davantage de cette scène du meurtre, si vous y consentez bien sûr.

Je vous remercie beaucoup du temps que vous consacrez à répondre à mes questions. Vous me fascinez beaucoup et je me trouve très choyée de pouvoir vous écrire.

Marie-Janelle Dupuy

 

       

 

       

Meursault

      Mademoiselle,

Ne me remerciez pas de vous répondre. Vos lettres me distraient. Dans cette prison humide, vous êtes un peu comme le soleil qui viendrait sécher les murs et rendre l'endroit un peu plus confortable.

Vous voulez que je vous parle du meurtre pour lequel on m'a condamné. Vous voulez que je vous dise que c'est la faute du soleil. De la chaleur. De la vapeur qu'il faisait monter de la mer et qui faisait danser l'horizon. Vous voulez que ce soleil m'ait agacé. Qu'il m'ait torturé. Et que dans ce tourbillon, dans ce combat, j'aie été poussé au meurtre dans un mouvement de colère et d'impatience.

C'est une explication sensée. Je veux dire qu'effectivement le soleil était très chaud et très difficilement supportable ce jour-là. Le seul fait de devoir le supporter pouvait certainement pousser à une sorte d'exaspération et d'impatience. Par contre je ne vois pas en quoi cette gymnastique est nécessaire ou même utile. Je comprends le procureur d'avoir joué avec les faits, les détails, parce que c'était son rôle de tricoter un plaidoyer. De trouver une explication. D'expliquer ma culpabilité. Mais vous, quel besoin avez-vous de savoir si le soleil a joué un rôle dans ce meurtre?

L'Arabe a été tué par un coup de revolver et quand le coup est parti ce revolver était dans ma main. Ce sont les faits et la justice juge les faits. Elle a jugé que le hasard ne peut pas tuer un homme à coup de revolver. À votre argumentation, elle dirait aujourd'hui que le soleil non plus.

Pourquoi les quatre coups qui ont suivi? Je vous dirai par colère. Je savais bien qu'il était mort et que ce n'était pas un rêve. C'était plutôt un cauchemar, d'ailleurs, car quelque chose venait de se produire qui venait de briser l'équilibre de mon être. De spectateur que j'avais toujours été, je venais de basculer du côté des acteurs. Je devenais donc un coupable.

Vous m'excuserez de m'arrêter ici car c'est l'heure de la promenade. Ce qu'il nous reste ici, en prison, ce sont les habitudes.

Dans l'espoir d'avoir pu vous faire plaisir, bien que je comprenne mal en quoi vous me trouvez si fascinant,

Meursault

 

       

 

       

lise050258@videotron.ca

      Je vous remercie d'avoir répondu à ma question, vous m'avez grandement aidée à me remettre les idées en place et à mieux saisir.

Je vous trouve fascinant comme personnage car on ne finira jamais de se questionner à votre sujet.

Merci

Marie-Janelle