Anna
écrit à

Meursault
| Bonjour Meursault, Avez-vous aimé votre mère? Est-ce qu’elle était importante pour vous? Anna Bonjour mademoiselle, Oui, j’ai aimé ma mère. Comme tous les enfants aiment leur mère. Elle était importante pour moi quand j’étais enfant, c'est normal, mais avec le temps nous nous sommes éloignés l’un de l'autre, et c’est normal aussi. Meursault Bonjour Monsieur Meursault, Merci beaucoup pour votre réponse. C'est vraiment la seule explication qui ait du sens. Pourtant, elle m'a surprise un peu, parce que j'étais inconsciemment convaincue que vous disiez toujours la vérité. Mais il semble que vous la dites seulement si vous ne voyez pas de raison pour dire quelque chose d'autre... Alors, vous n'êtes pas missionnaire du tout! Est-ce que je pourrais vous poser une autre question? S'il y avait un monde, où vivaient seulement des personnes comme vous, est-ce que vous vous sentiriez plus heureux ou moins heureux ou est-ce que cela ne ferait pas de différence pour vous? Est-ce que vous croyez que votre vie serait différente? Évidemment vous aimez la vie, vous aimez vous baigner et les robes de Marie... Mais il faut pourtant de l'organisation pour que vous pussiez profiter de tous ces plaisirs. Il faut qu'il y ait un bus pour aller à la plage, un boulanger pour que vous pussiez manger du pain... Et il faut qu'il y ait des règles pour qu'il n'y ait personne qui vous descende si le soleil est trop fort... Vous ne croyez pas que le poids des plaisirs que vous pourriez avoir en respectant quelques règles est plus lourd que le poids des désagréments que vous auriez à les suivre? Vous voyez, je ne suis pas totalement d'accord avec votre philosophie (si j'ai compris ce que c'est, votre philosophie). Moi, je ne crois pas à l'équivalence de toutes les vies. J'ai fait l'expérience moi-même... Je vivais chez ma mère il y a quelque temps, mais je n'étais pas heureuse, parce qu'elle ne respectait pas beaucoup de règles. Je crois qu'elle était un peu comme vous. Elle mangeait quand elle avait faim, elle arrivait trop tard tout le temps, elle ne respectait pas ma vie privée. Pourtant, elle n'avait pas d'intention méchante. Maintenant, je vis avec mes grands-parents qui sont vraiment tout le contraire, et je me sens plus heureuse, plus libre parce que je peux profiter de ces règles. J'espère que vous avez compris un peu mon point de vue. J'espère aussi que vous ne croyez pas que je crois en savoir plus que vous. C'est seulement que je ne suis pas d'accord avec votre attitude et peut-être que vous pourriez m'écrire ce que vous en pensez. Je crois que c'est important de discuter et je suis heureuse d'avoir la possibilité de le faire. Je suis désolée si j'ai fait trop de fautes, en particulier avec les temps, ce n'est pas mon fort... Recevez mes sincères salutations, Anna Bonjour mademoiselle Anna, Je vois ce que vous voulez dire. Votre point de vue est intéressant. Effectivement, si Céleste ne faisait la cuisine que lorsque cela lui convient, je veux dire lorsqu’il en a envie, son restaurant serait beaucoup moins fréquenté. On ne pourrait pas se fier à lui lorsqu’on a faim. Vous semblez croire que j’agis de la sorte. Comme votre mère, entre autres. Ce n’est pourtant pas le cas. J’ai toujours travaillé aux mêmes heures que les autres, en arrivant au bureau le matin et en n’en repartant que le soir. Ce n’est pas moi qui fixais les horaires. C’était mon patron, et je les respectais. J’ai toujours respecté les règles, il me semble. Je veux dire les règles que nous devons tous respecter en tant que citoyens pour avoir droit, de façon légitime, à ce que vous décrivez. Là où je ne suis pas d’accord, c’est lorsque ces règles voudraient me prescrire ma façon de penser. M’imposer de croire en Dieu, par exemple. Je pense que si Céleste cuisine à l’heure des repas, qu’il croie ou ne croie pas en Dieu ne nous concerne pas. Est-ce que je serais plus heureux si tout le monde pensait comme moi? La question ne se pose pas, car les gens ne pensent pas tous la même chose. Du reste, nous ne devrions jamais souhaiter que tout le monde pense comme soi. Chacun a droit à sa liberté. Meursault Bonjour Monsieur Meursault, Merci pour votre réponse. Vous n'êtes pas comme ma mère, vous avez raison. Pourtant il y a quelque chose qui me dérange dans votre attitude. Laissez-moi faire une autre tentative. Vous respectez des règles, c'est vrai. Mais j'ai l'impression que vous les respectez seulement quand vous pouvez en bénéficier directement. Ce n'est pas une mauvaise chose, car on doit toujours avoir un but, sinon quel serait le sens des règles... Mais vous acceptez seulement les règles, ce n'est pas quelque chose qui vient de vous, je veux dire, vous ne dites pas: «Oui, il y a beaucoup de gens dans ce monde. On doit imaginer quelques règles pour pouvoir vivre ensemble heureusement.» J'ai l'impression que vous voyez un pain dans une boulangerie, vous voulez le manger, alors vous avez besoin de quelque argent, alors vous allez travailler et vous acceptez les règles de votre patron parce que c'est la condition. Ce que je veux dire, c'est que je crois que vous manquez de sens des responsabilités, c'est-à-dire que vous respectez seulement les règles si vous pouvez en voir le résultat, le but. Vous êtes comme un enfant. Vous manquez de morale. Ah, mais ce n'est pas l'attitude de l'aumônier que je défends ici. Si vous croyez en Dieu, cela m'est égal. Je ne crois pas non plus qu'on doive avoir une morale pour l'amour des morales (ce que vous semblez rejeter), mais on doit réfléchir comment on doit agir pour être un membre constructif et conscient de ses devoirs dans la société dans laquelle on vit. Vous pensez seulement à vous-même. Si une règle n'a pas de répercussion sur votre vie, vous ne la respectez pas. C'est pourquoi vous n'avez pas de scrupules à écrire la lettre à la maîtresse de Raymond ou de descendre l'Arabe. Peut-être comprenez-vous mieux maintenant ce que je voulais dire avec cette idée de si tout le monde était comme vous. Si tout le monde était comme vous, le monde, ce serait le chaos. Car si tout le monde respectait seulement les règles seulement quand il y a un effet immédiat sur sa vie, ce serait le chaos. Ce n'est pas vrai qu'on peut tuer un homme si le soleil est trop fort ou écrire une lettre pour que son voisin puisse maltraiter sa maîtresse. Et cela n'a rien à faire avec Dieu ou avec des conventions de la société. Cela a à faire avec la conscience de son devoir comme membre d'une société. Vous voyez, ce que je critique, ce n'est pas la même chose que ce que l'aumônier critique, ou que vous n'avez pas pleuré à l'enterrement de votre mère. Je suis d'accord avec le fait qu'il n'y a pas de sens supérieur, mais cela n'est pas une part du débat. Pour montrer que c'est vrai (dans mon raisonnement, je suis pourtant curieuse de ce que vous allez dire), je veux donner un exemple qui montre votre attitude: vous dites que vous ne regrettez pas votre acte d'avoir tué l'Arabe. C'est seulement quand l'audience dans le prétoire est choquée que vous comprenez que vous êtes coupable. Cette connaissance n'a rien à faire avec l'acte lui-même, mais c'est seulement lorsque la situation devient désagréable pour vous que vous en tirez les conséquences. Dans ce contexte, je me souviens d'une histoire que j'entendais à l'école maternelle. Imaginez une fourmilière. Il y a beaucoup, beaucoup de fourmis. Et toutes les fourmis travaillent durement pour créer la fourmilière. Si une fourmi arrête de travailler, cela n'a pas de grand effet sur la formation de la fourmilière. Mais si toutes les fourmis arrêtent, cela a un énorme effet sur la formation de la fourmilière. Alors, c'est important qu'une fourmi réfléchisse à ce qui se passerait si toutes les fourmis se comportaient comme elle. C'est important que vous réfléchissiez à ce qui se passerait si tout le monde était comme vous. Wow, j'ai écrit plus que je ne croyais écrire au début de la lettre. J'espère que vous avez compris ce que je voulais dire. C'est trop simple je crois, mais c'est peut-être le plus difficile. Recevez mes salutations, Anna Bonjour mademoiselle Anna, Je comprends ce que vous voulez dire et je crois que vous avez raison pour ce qui a trait aux fourmis. Seulement voici: je ne suis pas une fourmi et vous non plus. Si nous étions des fourmis, nous agirions tous à la manière de la petite automate que j'ai vue un jour chez Céleste. Nous aurions tous un petit crayon avec lequel nous ferions le nécessaire pour bien planifier chacune des minutes de notre journée. Ce serait très efficace, si vous voyez ce que je veux dire. Comme nous sommes pas des fourmis, il est normal je crois que nous ne fassions pas tous les mêmes choses et pour les mêmes raisons. Si nos gestes sont nuisibles pour les autres, il est normal, oui, que nous en soyons blâmés. C'est ce qui m'est arrivé et j'ai rapidement compris que le fait d'avoir tué un Arabe ne pouvait pas rester impuni. Par contre, j'ai été surpris d'avoir été jugé non pas pour avoir tué un Arabe mais pour ne pas avoir pleuré quand maman est morte. Le fait de ne pas avoir pleuré ne nuisait à personne. La fourmilière n'était pas en péril. Vous dites que je ne m'intéresse qu'à ce qui me touche, qu'à ce qui me concerne. Vous avez raison. Je ne me mêle d'ordinaire que de mes affaires. Libre à vous de me le reprocher, mais j'ai toujours préféré me mêler de mes affaires que de me mêler des affaires des autres. Comme l'aumônier, par exemple. Si j'ai accepté d'écrire la lettre de Raymond, c'est justement parce que ça ne me concernait pas. Je n'ai pas écrit ce que je voulais écrire mais ce que lui voulait écrire. Je n'étais que son crayon. Sa fourmi, si vous voulez. Meursault Bonjour M. Meursault, Je suis désolée, mais je ne crois pas que vous ayez compris ce que je voulais dire. Oui, nous ne sommes pas des fourmis. C'est vrai que nous ne faisons pas tous la même chose. Mais c'est seulement une comparaison. Ne le voyez pas dans un sens aussi strict. Ce que je voulais dire, c'est que tout le monde veut vivre dans une société qui correspond à sa propre imagination, dans une société bien fonctionnelle. C'est-à-dire que si une personne n'aime pas qu'on l'abatte, il préfèrera une société ne permettant pas aux gens de s'abattre. Et il va contribuer au bon fonctionnement de cette société en ne se battant pas avec les autres. C'est la même logique pour tous les autres désirs d'un homme en ce qui concerne sa propre vie. Bien sûr, nous ne pouvons pas suivre tout le temps un mode de vie aussi parfait. Il y a des situations où c'est impossible pour nous de contrôler nos sentiments, nos passions et c'est pour cela que c'est possible que nous nous battions ou que nous posions des gestes que nous ne voulons pas poser quand la raison est plus forte dans notre esprit. Mais nous le regrettons après. Nous savons que ce n'était pas juste. Il y a une difficulté avec cette attitude (je crois qu'elle est la condition de tous les hommes conscients de leurs responsabilités vis à vis de soi-même et de toute la société). Nous n'avons pas tous les mêmes désirs pour notre vie quotidienne. Peut-être y a-t-il des hommes qui aiment se battre de temps en temps. D'autres n'aiment pas que les femmes aient autant de droits que les hommes. D'autres croient que leur religion est la seule véritable. D'autres trouvent que les hamburgers sont la meilleure nourriture du monde. C'est pour cela que nous devons respecter le fait que ce qui est bien pour nous-mêmes n'est pas automatiquement bien pour tous les autres. Sachant que tout le monde a une autre histoire et, par conséquent, une autre perception et conception du monde, nous devons être prudent et ne pas être missionnaire. Un danger qui n'en est évidemment pas un pour vous. C'était l'aumônier qui n'a pas compris cela et je comprends bien que vous le lui reprochiez. Mais ce que je vous reproche, c'est l'autre extrême. Bien sûr, un seul homme ne peut pas changer le monde. Mais pourtant c'est important qu'il ne se résigne pas, qu'il essaie de contribuer à un monde qui vaut la peine que nous travaillions à instaurer un bon fonctionnement. Sinon, le monde sera un chaos. Bien que vous ne vous occupiez pas de ce que croient les autres gens, vous ne trouveriez pas bien si quelqu'un vous violait ou si quelqu'un vous descendait. C'est pourquoi ce n'était pas juste d'écrire la lettre ou de descendre l'Arabe. La fourmilière était en péril. Oui, le procureur et «le peuple français» vous reprochaient une autre chose, c'est que vous n'aviez pas pleuré à l'enterrement de votre mère. Je trouve cela aussi stupide que vous. Mais moi, je vous reproche cette autre chose que j'ai décrit justement. Je serais heureuse de lire votre défense. Anna Mademoiselle Anna, Je n'ai rien à dire pour ma défense. Vous avez raison: il faut respecter le fait que les autres ne pensent pas toujours comme nous pensons. Ainsi en est-il de l'idée de changer le monde. Elle est parfaitement valable, je respecte ceux qui pensent ainsi, mais je ne la partage pas. Je veux dire que je ne considère pas comme étant un devoir, une nécessité, de changer le monde. Ni même de changer une personne en particulier, ce qui explique pourquoi je ne me suis pas opposé à la demande de Raymond. C'était son affaire. Cordialement, Meursault Monsieur Meursault, Oui, je crois que j'ai compris votre attitude (au moins avec ma raison, pas avec mes sentiments, mais c'est naturel car je pense différemment). C'est un peu difficile à accepter, à engloutir, mais il est vrai, c'est une attitude possible. Une dernière question: est-ce cela l'attitude qu'on appelle l'existentialisme? Anna Bonjour Anna, L'existentialisme. C'est très en vogue, à ce qu'on dit. Je ne suis pas certain de bien savoir ce que c'est. Je lis surtout les journaux. Je sais qu'il y a des gens qui écrivent des livres sur ce sujet. Des livres un peu compliqués, d'ailleurs. On essaie d'expliquer le monde. Je serais étonné qu'on y réussisse. Chacun a sa manière de penser. Faut-il vraiment qu'on en fasse des théories? Je me méfie des théories. Je me demande toujours si on en a vraiment besoin. Je ne sais pas, non. Il faudrait demander à quelqu'un d'autre. Aux intellectuels. Enfin, ceux qui se définissent de cette manière. Meursault Bonjour Monsieur Meursault, Pardon de cette réponse si tardive, j'espère que vous ne m'avez pas oubliée. Il y avait trop de choses à faire. Aussi pardon pour ce que vous ne pouvez pas lire facilement, ce que nous avons écrit plus tôt, mais cela est tout ce que j'ai (je ne sais pas où sont les autres courriels). Au sujet de l'existentialisme: oui, j'ai oublié que vous êtes Monsieur Meursault. Et il me semble cohérent que quelqu'un qui le vit, ne pense pas à ce qu'il fait. Mais je suis surprise que vous soyez prêt à répondre à toutes mes questions. Cela ne me semble pas comme un vrai existentialiste. C'est peut-être une sorte de maladie, je ne peux pas arrêter de poser des questions. Je suis heureuse que vous n'arrêtiez pas de m'expliquer. J'ai fait la connaissance des autres personnes dont je crois qu'elles sont des existentialistes et je ne pouvais pas parler avec eux. C'était trop radical. Mais ils ne sont pas méchants. Mais qui l'est vraiment? Je crois que c'est le temps d'arrêter notre petit dialogue. Je suis trop occupée avec la vie, pour le dire simplement. Ce n'est pas facile à accepter, qu'il n'y ait pas de sens, pas de règles, pas de justice, pas de dieu. Je ne suis pas sûre si j'ai fait la connaissance de quelqu'un qui l'a accepté. Il me semble que tout le monde essaie de vivre dans un mode de vie, que tout le reste monde pourrait survivre si tout le monde avait le même mode de vie. Quelqu'un qui a fait l'expérience d'une crise va avoir plus de compréhension pour les personnes en crise. Mais cela n'est pas assez. Chaque fois que je finis mes pensées, je finis avec le résultat, qu'on doit avoir une sorte d'acceptation radicale et sans jugement pour tout le monde. Et toutes les fois, je me demande si la vie ne va pas être très ennuyeuse si je fais cela. Ce qui est intéressant dans la vie, c'est la passion, mais on a seulement de la passion quand on a des principes. Et vous n'avez pas des principes. Également, il vous est égal de mourir (à la fin). Mais moi, je veux vivre. Ah! C'est trop compliqué, et je ne peux pas m'arrêter à y songer. C'est vraiment une sorte de maladie, comme une drogue. J'espère que vous allez bien et que dans la France, il ne fait pas aussi chaud qu'ici! C'est horrible! Anna |