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Vanessa Klett
écrit à
Meursault
Meursault


J'ai encore des questions


    Cher Meursault,

Après avoir lu le livre de votre histoire, j'ai encore l'impression de ne pas avoir tout lu. Pour moi, il y reste quelque chose que je ne peux pas comprendre. Mais peut-être vous pouvez m'aider.

Il est très important, parce que je vais passer mon bac dans trois semaines... le thème, c'est votre histoire!

J'aimerais savoir si vous avez remarqué une différence entre vous et les autres personnes que vous avez connues dans votre vie. Par exemple Marie. Vous avez eu beaucoup de temps pour réfléchir
en prison. Et vous vous êtes peut-être demandé pourquoi on vous avait condamné à mort sans vraiment parler du meurtre mais seulement de l'enterrement de votre mère ou de Marie.

Avez-vous compris pourquoi on vous appelle un «étranger à la société»? Une autre question est ce qui s'est passé dans votre tête le jour avant votre exécution. Je sais que vous avez trouvé le
calme et la paix mais je ne suis pas capable de comprendre pouquoi. Qu'est-ce que vous a rendu heureux? Cette partie de votre histoire est un tel secret pour moi que ça me fait déjà un peu peur.

Ma troisième question concerne vos sentiments. On en parle souvent. Il y a du monde qui dit que vous n'en avez pas du tout et il y a du monde qui pense que vous en avez et vous ne les montrez
pas. J'aimerais bien savoir ce qui est vrai!

Et finalement je voudrais savoir pourquoi vous ne pouvez pas mentir. Je crois que presque tout le monde aurait dit aux jurés qu'il avait des regrets même si ce n'était pas le cas. Juste pour sauver sa propre vie. Mais vous avez décidé de dire seulement ce qui était vrai. Pourquoi?

Je serais très heureuse de recevoir une lettre de vous,

À bientôt,

Vanessa


Bonjour Vanessa,

Je vais tenter de répondre à chacune de tes questions mais ce ne sera pas très facile. Par contre ça tombe bien parce que je viens tout juste de terminer mon repas du soir. Je me demandais comment tuer le temps d’ici à ce que le sommeil me gagne. Ta lettre m’apporte la réponse.

Tu me demandes si j’ai remarqué «une différence» entre moi et les autres personnes que j’ai connues ou rencontrées». J’ai surtout remarqué que la plupart des gens trouvent important de ne pas être différents. Je l’ai réalisé pendant mon procès. Souvent on m’écrit pour me reprocher mon indifférence mais la vérité c’est que je suis beaucoup plus différent qu’indifférent. C’est cette différence, je crois, qui n’a pas plu au juge, au procureur et même à l’aumônier. Est-ce que cette différence fait de moi un étranger? Il semble que oui mais je ne sais pas pourquoi.

J’attends mon exécution dans la paix et le calme, il est vrai, parce que je sais que j’ai raison. Je veux dire que même si tout le monde a décidé que j’avais tort de ne pas avoir pleuré à l’enterrement de maman, je sais que ça n’a pas d’importance et que ce n’est pas une raison pour condamner un homme.

Je sais devant la mer et le soleil que la justice se trompe. Je ne vous dirai pas que je suis heureux car j’aurais préféré ne pas être condamné à mort. Par contre je ne sens pas fautif et je mourrai en paix avec moi-même. Je ne suis pas gêné de cette différence dont je parlais plus haut. Si d’autres veulent se forcer pour pleurer c’est leur choix.

Quant à mes sentiments, je n’ai jamais compris pourquoi on voudrait que je n’en aie pas. Je crois qu’il y a confusion. Ma «différence» n’est pas que je n’ai pas de sentiments: c’est que
je les exprime autrement.


Enfin, vous semblez ne pas comprendre que j’aie choisi de dire la vérité. Ce serait plutôt à moi de ne pas comprendre. J’ai toujours pensé que le système judiciaire avait été inventé et mis en place pour distinguer le vrai du faux et qu’à partir de là il fallait jouer franc. Si ce n’est pas le cas, la justice perdra toute sa légitimité.

J’espère vous avoir aidée. Si ce n’est pas le cas j’en suis désolé.

Meursault
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