Fautif
       
       
         
         

PXCBM@CUNYVM.CUNY.EDU

      Cher Meursault,

Au début du 2e chapitre, vous dites, après avoir répété 2 fois la phrase "ce n'est pas de ma faute", que "De toute façon, on est toujours un peu fautif". Dites-vous ceci d'une manière ironique, ou y croyez-vous vraiment? Si c'est dit ironiquement, vous êtes un peu moqueur, et cela ne vous ressemble pas. Si vous y croyez vraiment, vous aussi, vous êtes fautif. Comment puis-je comprendre votre déclaration?

J'attends impatiemment votre réponse.

Peter Consenstein
Associate Professor of French
Manhattan Community College / The City University of New York

 

       

 

       

Meursault

      Monsieur Consenstein,

Hier, je crois bien vous avoir posté une enveloppe vide. J'avais appuyé sur le bouton qui permet de créer une réponse, comme l'Éditeur de la publication m'avait dit de faire, et puis je ne sais pas pourquoi mais c'est parti. Je n'avais pas eu le temps d'écrire de réponse.

Après, je me suis senti un peu gêné par ce qui était arrivé. J'ai eu envie de vous poster tout de suite une autre lettre, sans attendre, pour vous dire que j'étais désolé, que ce n'était pas de ma faute, que je ne connais pas très bien ces choses modernes. Mais j'ai pensé qu'il était trop tard, que c'était fait, et que le fait de vous dire que c'était un accident ne changerait finalement rien au fait que j'aie envoyé une enveloppe vide.

Vous me demandez si je suis ironique. Je pense qu'on ne devrait jamais être ironique. Pas plus qu'on ne devrait jouer d'ailleurs. Si en certaines circonstances je sens le besoin, ou l'envie, de dire que ce n'est pas de ma faute, c'est que les gens ont souvent l'habitude de vous reprocher ce qui se passe. Simplement parce que vous êtes là au moment où ça se passe. Comme s'il fallait toujours que quelqu'un soit responsable des événements. Quels qu'ils soient. Comme si les choses ne pouvaient pas exister sans que quelqu'un se soit mêlé de ce qu'elles existent.

Je pense d'ailleurs que dans un sens il est vrai que nous sommes toujours un peu fautifs. À force de nous mêler des choses qui nous entourent, les gens finissent par conclure que nous accordons une importance à ces choses. Alors qu'elles n'en ont pas vraiment. Ils nous jugent ensuite sur cette importance que nous semblons leur accorder. Ou ne pas leur accorder, ce qui est jugé plus sévèrement encore. Inévitablement, il arrive un jour où nous sommes piégés. C'est un peu de notre faute.

Meursault