Et la révolte? |
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| Cher M. Meursault, J'avoue que je vous soutiens contre le monde, contre ceux qui vous ont condamné, simplement pour votre mode de vie, de pensée. D'après moi, ils ont eu peur. Ils ont pris conscience que leur vie, basée sur un certain nombre de règles, de principes, ne les rendait pas plus heureux que vous. Vous qui ne suivez pas tous ces principes. Je suis d'avis que la plupart sont inutiles, et ne servent qu'à combler un vide, à donner un sens à sa vie facilement. Si l'on y réfléchit, à quoi peuvent-ils bien servir? Sur quoi se fondent-ils? Ceux qui vous ont condamné ne le savaient pas eux-mêmes. Et vous leur en avez fait prendre conscience. Et voir leurs convictions sur le point de s'écrouler, au lieu de les faire réfléchir pour évoluer, les a effrayés. Ils ont préféré vous condamner, vous oublier, et ne rien changer. L'absurde, ils le connaissent, mais se le cachent; ce sont des lâches. Mais il y a une chose à la fin de ce livre que j'ai du mal à comprendre dans votre réaction. Vous dites que vous êtes prêt à mourir, que vous avez tout consommé, que vous avez été heureux, etc... Où est donc passée la révolte, si chère à l'homme absurde? Je pensais que vous n'accepteriez jamais la mort. Sans espoir, mais non désespéré. Vous semblez vous résigner, et attendre. Pensez à Joseph K.... Il savait mais a continué à vivre et jouir de la vie. Veuillez s'il vous plaît m'éclairer à ce sujet. Et j'aurais également d'autres choses à vous écrire, à propos de votre vie. Je sais comme vous que la vie n'a pas de sens, que je vais mourir, et que quoi que je fasse rien ne changera. Mais pour vous, j'ai l'impression que rien ne compte, ni l'amitié, ni l'amour, ni la création... Où en serait l'humanité sans ces choses? Je m'excuse de vous dire cela, mais votre vie me semble proche de celle d'un animal. Vous ne prenez aucune décision, pas même celle de tuer l'Arabe. Vous suivez vos instincts. Je sens de la résignation. Même si rien n'a de sens, il faut lutter, se révolter, et faire quelque chose de sa vie, laisser quelque chose sur cette Terre, rechercher le bonheur. En fait, je crois que vous en avez pris conscience bien trop tard. Bien qu'il ne soit jamais trop tard. Répondez-moi, la tête me tourne. Amicalement, Caroline |
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| Mademoiselle Caroline, Moi aussi je trouve tout ça plutôt étourdissant, comme vous dites. Ma vie était pour ainsi dire sans histoire, puis un jour tout a basculé à cause de ce meurtre que j'ai commis. Et vous avez raison: mon cas fut assez embêtant pour à peu près tout le monde. Si je n'avais pas tué l'Arabe, personne n'aurait été dérangé par cette affaire. J'ai toujours trouvé assez ennuyeux de voir que par ma faute il fallait faire un procès, incommoder des juges, des avocats, des jurés. Ils avaient tous bien d'autres choses à faire. D'ailleurs, après moi il y avait une affaire de parricide. Tous s'accordaient pour trouver cette affaire beaucoup plus intéressante que la mienne. Vous me demandez pourquoi je ne me suis pas révolté. Je ne sais trop quoi vous répondre car il me semble bien qu'au contraire je me sois révolté. Lorsque j'ai assisté à mon procès sans vraiment chercher à me défendre, c'était une façon de refuser l'un de ces «principes» comme vous les appelez. Lorsque j'ai chassé l'aumônier, c'était aussi un refus. Le refus de ce jeu qui consiste à convertir les gens à nos idées. De ne pas les laisser tranquilles. Vous semblez me reprocher de ne pas accorder beaucoup d'importance à l'amitié, à l'amour. Ce qui ne compte pas beaucoup pour moi, ce n'est pas Marie. C'est le mariage. Et ce n'est pas l'amitié. C'est l'idée d'en faire... un principe. Avec des droits, des devoirs, des manières qui sont correctes et d'autres qui ne le sont pas. Mon «indifférence», comme beaucoup l'appellent, je ne l'ai jamais considérée comme étant une révolte. Jusqu'au moment où j'ai chassé l'aumônier qui me persécutait alors que moi je ne lui avais rien fait. Ce jour là j'ai compris que pour les autres cette «indifférence» en était une. Et c'est probablement pour cette raison que monsieur Camus a décidé de raconter mon histoire. Dans votre lettre vous parlez de «l'homme absurde», puis de «l'homme révolté». Ce sont des mots de monsieur Camus. Je ne le savais pas mais monsieur Dumontais, l'éditeur de ce... enfin vous savez de quoi je parle, m'a fait parvenir quelques bouquins de ce monsieur. Je ne les ai pas lus parce que je n'ai plus beaucoup de temps pour m'attarder à ce genre de choses. Mais j'ai tout de même compris qu'il s'agit de ses mots. L'absurdité, la révolte... Quant à votre Joseph K, il s'agit d'un personnage de roman je crois. Ce n'est pas la même chose. C'est d'ailleurs très différent parce que moi je sais pourquoi j'ai été condamné. Du reste, dans les romans les choses ne se passent jamais comme dans la vie. Pour ce qui est de la... résignation, je crois que vous la trouverez davantage du côté de ce monsieur K. Il faut «faire quelque chose de sa vie»? Je suis d'accord avec vous. D'ailleurs je serais heureux de pouvoir recommencer. Comme maman qui avait pris un «fiancé». Car maintenant je sais que ce qu'on fait de notre vie n'a aucune importance. Que nous sommes libres. Amicalement, Meursault |
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| "Les hommes meurent et ne sont
pas heureux" (Camus) Bonsoir cher ami, (permettez que je vous appelle ainsi, cela est toujours plus agréable. Mais ami sans devoirs, sans principes...) Votre lettre m'a éclairée quelque peu sur certains points obscurs concernant votre comportement. J'avais bien remarqué votre révolte, en face de l'aumônier en particulier. Malheureusement comme je vous l'écrivais, ce fut bien trop tard. Je crois (corrigez-moi si je me trompe) qu'auparavant cette "révolte" n'avait pas eu l'occasion de s'extérioriser, mais qu'elle était bien présente en vous. Je comprends mieux votre conception de l'amitié et de l'amour. En effet, trop souvent, principes, devoirs, règles, rendent les relations, les sentiments moins, comment dire... purs, sincères. Ou tout du moins ils empêchent une certaine spontanéité. Notamment la morale. Marie vous a proposé le mariage. Mais je pense que cela n'est pas utile, et ne prouve rien. Cela apporte des obligations, et nous retire un peu de notre liberté. Concernant votre "indifférence", je ne pense pas que vous le soyez réellement. Disons que vous avez d'autres préoccupations, vous ne suivez pas les principes des autres, vous êtes "étranger" (comme vous appelle Mr Camus) à tout cela. Sur quoi se fondent-ils? Pas grand chose je pense, jugements arbitraires, peut-être en relation avec un certain instinct de survie... Je pense qu'il faut un minimum de règles pour vivre en société, mais elles sont souvent trop nombreuses, et pour beaucoup inutiles. L'amour par exemple. Auparavant, les gens en avaient honte plus qu'aujourd'hui. Et ces gens-là manquaient une chose merveilleuse. Les passions étaient fort critiquées, comme étant contraires à l'homme. Et pourtant quel malheur de les refouler... Dans tous les cas, ce procès vous a fait prendre conscience de nombreuses choses, en vous confrontant au reste du monde. Vous devez vous sentir réellement un "étranger" là-bas... Ici, nous sommes nombreux à aimer votre histoire racontée par Camus. Le livre se classe 2ième dans les sondages concernant les romans du siècle. Je pense que certains ne l'ont pas vraiment compris, n'y ont pas réfléchi. Il y a beaucoup plus qu'une "simple" histoire et un style d'écriture. C'est un roman philosophique à mes yeux. Vous êtes ici presque un héros, même si cela doit peu vous importer, et même vous agacer, étant donné que vous souhaitez que le jour de votre exécution (excusez-moi d'en parler...) les gens vous accueillent "avec des cris de haine". Je vous souhaite bon courage, continuez à regarder les étoiles sur le petit morceau de ciel... Amicalement (absurdement?) Caroline |
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| Mademoiselle Caroline, J'apprécie votre amitié. Par contre je suis un peu gêné de lire dans votre lettre que je puisse être à vos yeux, ou aux yeux de votre entourage, un «héros». Je n'ai rien fait d'héroïque. Croyez-moi. Bien sûr, j'ai accepté de rédiger la lettre que Raymond voulait remettre à la Mauresque qui l'avait trompée. Ce n'est pas tout le monde qui l'aurait fait. Mais j'ai accepté pour lui faire plaisir. Sans plus. Je vous assure. Pour ce qui est de mon exécution, il est vrai que je souhaite qu'il y ait beaucoup de monde. J'espère d'ailleurs que vous en serez. Je vous aviserai, si cela m'est possible. Pour que vous puissiez vous aussi y assister. J'aimerais d'ailleurs qu'à ce moment précis vous m'adressiez vous aussi des cris de haine. Je crois qu'ainsi je serai... heureux. Car vous me donnerez raison. Haut et fort. Amicalement, Meursault |