Sandra Golla
écrit à

Meursault
| Cher Meursault, J'ai lu votre histoire écrite par Albert Camus. Dans trois semaines, je vais passer mon bac, alors j'ai encore des questions sur votre histoire. J'espère que vouz pouvez m'aider. La première question est sur l'amour. Est-ce que vous connaissez le sentiment d'aimer quelqu'un? Parce que dans le livre, on ne sait pas si vous aimez vraiment votre mère, Marie ou quelqu'un d'autre. Est-ce que vous n'avez pas du tout de sentiments? La deuxième question est: qu'est-ce que vous avez ressenti quand vous avez été condamné à mort? Comment est-ce que vous vous êtes senti dans la cellule de prison après avoir entendu cela? J'ai encore une question: est-ce que vous avez pensé une fois à la société? Par exemple, ce qu'elle attend de vous? Est-ce que vous pouvez me dire ce que veut dire le mot heureux pour vous? Et ma dernière question est: comment était votre enfance? Est-ce que vous avez des copains ou comment était votre mère? Donc, je dois finir maintenant. J'espère que vous pouvez me répondre. Au revoir, Sandra Mademoiselle Golla, Je suis désolé de vous répondre si tardivement. Si vous n’avez pas passé votre bac, peut-être pourrais-je demander au directeur de la prison de vous faire une lettre qui dirait que c’est ma faute. Je vais tout de même répondre à vos questions. Je n’ai jamais rencontré monsieur Camus. Il s’est inspiré de mon histoire pour faire un livre et il en avait le droit. C’était son affaire. Par contre, comme il ne m’a jamais parlé, il n’a pas pu me décrire comme je suis réellement parce qu’il ne pouvait pas savoir. D’ailleurs, même s’il m’avait rencontré il n’aurait pas pu me décrire comme je suis car on ne peut jamais savoir. Je veux dire qu’on ne sait jamais vraiment ce que les gens pensent vraiment. On suppose qu’ils sont comme ceci ou comme cela. On les juge, en quelque sorte. Est-ce que j’ai aimé quelqu’un? Bien sûr que oui. Tous les hommes aiment leur mère et j’ai aussi aimé la mienne. Est-ce que j’ai aimé Marie? J’ai aimé sa présence et je crois que si cette histoire ne s’était pas produite -je parle du meurtre de l’Arabe- nous aurions peut-être vécu ensemble. C’est du moins ce qu’elle souhaitait. Vous me demandez ensuite comment je me suis senti en apprenant que je serais condamné à mort. Je vous dirai que j’ai eu deux réactions successives. Au début j’étais en colère parce que je sentais bien qu’on ne me condamnait pas pour le meurtre de l’Arabe mais pour ne pas avoir pleuré à l’enterrement de maman. J’ai eu une réaction très impulsive, ce qui ne m’était jamais arrivé. J’étais en colère et en même temps heureux car ma condamnation prouvait bien que j’avais raison et qu’on me trancherait la tête au nom des apparences. Ensuite je me suis calmé: ma tête roulerait non pas sur le sable mais sur la bêtise. J’en ai éprouvé un sentiment de soulagement et c’est dans cette sérénité que j’attends le matin qui sera mon dernier matin. Je ne suis pas bien certain de comprendre la question suivante. Vous me demandez si j’ai pensé à la société, à ce qu’elle attend de moi. Je ne crois pas que la société attende quelque chose de moi, pas plus que je n’ai attendu quelque chose d’elle. Personne ne me doit et je ne dois à personne. Qu’est-ce que le mot «heureux» pour moi? J’ai aimé prendre des bains, à la mer, m’allonger dans le sable et laisser le soleil me chauffer. Attendre davantage de la vie, c’est sans doute vivre dans l’attente. Certains diront que c’est un manque d’ambitions mais je ne suis pas de cet avis. Mon enfance fut une enfance normale auprès d’une mère affectueuse mais silencieuse. J’avais des copains, bien sûr, et j’aimais bien jouer au foot. Meursault |