Curieux
       
       
         
         

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      Meursault,

Quelle est la raison profonde qui vous a fait presser la gâchette? Était-ce la peur, la colère, le désir de venger Raymond, ou le soleil dans les yeux? Pourquoi avoir déchargé tout le reste du chargeur sur le cadavre?

Gilles Lamer

 

       

 

       

Meursault

      Monsieur Lamer,

J'allais vous demander si vous aviez déjà tué un homme mais je me suis dis que ce serait idiot. Que ce n'était probablement pas le cas. Bien sûr, je ne peux pas savoir. On ne peut jamais savoir. Mais le fait que vous me posiez cette question, il y a quand même plus de chances que vous n'ayez jamais tué un homme.

Cette question, on me l'a posée cent fois. Je ne vous en veux pas de me la poser parce que les autres fois ce n'était pas vous. Je n'ai aucune raison d'être plus impatient envers vous qu'envers la vingt-cinquième personne qui me l'a posée. Ce n'est pas votre faute si autant de personnes me l'ont posée avant vous. Vous n'y êtes pour rien. Je vous dis ceci parce qu'il se peut que vous trouviez ma réponse un peu brève, ou un peu sèche. Je ne voudrais pas que vous pensiez que je ne vous respecte pas. J'en serais un peu gêné.

Je n'ai pas tiré sur l'Arabe par peur, par colère, ou par désir de venger Raymond. Le soleil était chaud et très aveuglant, c'est vrai, mais on ne peut pas accuser le soleil de tirer sur un Arabe. La réponse à votre question c'est que je ne sais pas. Tout s'est passé très vite et le coup est parti. C'est tout. Depuis ce jour, on m'a souvent demandé d'expliquer mon geste. Je sais que tout le monde en aurait été très soulagé. Il y aurait eu un motif. Une raison. Mais comme il n'y avait pas de raison je n'en ai pas donné. J'en ai toujours éprouvé un certain malaise, d'ailleurs, car je sais que les choses auraient été beaucoup plus simples si j'avais donné une raison. Mais il aurait fallu que j'en invente une et je ne voyais pas pourquoi j'aurais dit quelque chose qui n'est pas vrai.

Pour ce qui est des autres coups, il y a une raison. C'est effectivement la colère. Jusque-là ma vie avait été pour ainsi dire assez simple. J'étais passé à peu près inaperçu et je me plaisais bien dans cette vie sans histoire. Quand le premier coup est parti j'ai compris que je venais de briser quelque chose. Dans ma vie, bien sûr, mais aussi dans... dans l'ordre des choses pourrait-on dire.

Si vous me permettez, je ferai une comparaison avec ces grandes routes qui mènent à la capitale. On m'a dit qu'à l'heure du retour à la maison il y avait beaucoup d'automobiles sur ces routes. Beaucoup plus qu'à Alger. Et qu'on y roulait très vite. Si vous êtes au volant de votre voiture et que vous faites une fausse manoeuvre, si cette manoeuvre cause un accident, ce n'est pas forcément votre faute. Mais vous savez que vous avez brisé quelque chose. Vous avez brisé le rythme de la circulation. Par votre faute, même si ce n'est pas votre faute, vous aurez créé un bouchon, un ralentissement, une confusion. Il est possible que vous soyez très gêné de cela. Qu'une sorte de colère vous envahisse. Que vous ayez envie de donner un grand coup de pied sur quelque chose.

Je ne suis pas certain que vous compreniez. Le juge et les jurés n'ont pas compris, eux. Ou en tout cas ils ont décidé que cette explication n'en était pas une.

Meursault