Cinq questions |
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| Gentil Monsieur Meursault, Je m'appelle Eva Maria et je suis une élève de l'école supérieure. Comme devoir de français pendant l'été j'avais à lire L'étranger. Maintenant j'aimerais vous poser des questions: a.. Est-ce que vous éprouvez quelque chose pour Marie ou vous la considérez juste une amie? b.. Pourquoi n'avez-vous pas pleuré quand votre mère est morte? c.. Est-ce que vous vous sentez coupable d'avoir tué l'Arabe? d.. À quoi pensez-vous en prison? e.. Avez-vous des regrets dans votre vie? Pour le moment c'est tout. Merci de répondre à ma lettre. Au revoir, Eva Maria |
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| Bonjour Eva Maria, Vous dites que «L'étranger» est étudié dans votre cours de français. Je n'en suis pas vraiment surpris car je sais que l'auteur, monsieur Camus, est reconnu pour avoir du talent pour l'écriture. Le directeur de la prison m'a dit un jour que ce récit avait été populaire. Ça m'a fait plaisir pour l'auteur. Par contre, ça m'a valu un peu de moquerie de la part des autres prisonniers. Un après-midi, alors que tout le monde était dans la cour, il leur avait dit que mon histoire avait été racontée dans un livre. Il pensait que ça me flatterait que les autres prisonniers le sachent. Moi ça m'était égal. Même qu'après ça m'a un peu ennuyé parce que tout le monde me posait des questions et il fallait bien que je réponde quelque chose. Parmi les questions que vous me posez, il y en a deux auxquelles j'ai déjà répondues. Il s'agit des questions b et c. Ce n'est pas que je refuse d'y répondre. Mais peut-être pourriez-vous demander à l'éditeur de la publication de vous faire parvenir les numéros où figurent les reproductions de ces réponses. Je répondrai donc aux questions a, d et e. Vous me demandez si j'éprouve quelque chose pour Marie. Avant mon procès, Marie était une amie avec qui j'avais de bons moments. Nous passions souvent des dimanches ensemble. Nous allions à la plage et après nous revenions ensemble. Nous marchions dans la fraîcheur du soir. J'éprouvais quelque chose pour elle, bien sûr. Mais maintenant que je suis en prison et que je sais que je serai exécuté, je n'ai plus de raison d'éprouver quelque chose pour elle. Elle fait partie de la vie qu'il m'est aujourd'hui refusé de vivre. C'est comme si vous me demandiez si j'aime le cinéma. C'est une question qui n'a aucune importance car il n'y a pas de cinéma dans la vie des prisonniers. J'ai aimé le cinéma mais aujourd'hui le cinéma n'existe plus pour moi. Vous me demandez ensuite à quoi je pense en prison. Je ne pense pas beaucoup à vrai dire. J'ai rapidement compris que la meilleure chose à faire quand on est prisonnier, c'est de s'habituer à ne penser qu'à ce qu'il y a à l'intérieur de la prison. Penser à autre chose, penser à l'extérieur, c'est penser à ce qui nous est inaccessible. Même quand j'étais libre j'évitais de penser à ce qui m'était inaccessible. Parce que ça ne servait à rien, en quelque sorte. Comme mon lieu de vie est finalement assez étroit, ma pensée s'est rétrécie. Elle n'a pas besoin de beaucoup d'espace. Vous me demandez enfin si j'ai des regrets dans ma vie. Je n'ai pas de regrets. Cette question est semblable à la question précédente. J'ai toujours pensé qu'il ne servait à rien de regretter quoi que ce soit. Que c'était une perte de temps. Les choses sont comme elles sont et on ne peut rien y faire. L'aumônier pensait que le fait de regretter changeait quelque chose. Je ne suis pas de cet avis. Je pense plutôt que regretter ne change jamais rien. Meursault |