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Alexandre
écrit à
Meursault
Meursault


Alger, religion et humanité


    Cher monsieur,

Avec ma classe, nous devons lire cette année la nouvelle dont vous êtes le protagoniste. Je m'appelle Alexandre et j'ai seize ans. Je ne vous envoie pas cette lettre essentiellement pour le cours mais plutôt pour un intêret personnel, pour ne pas dire égoïste. J'espère que vous me pardonnerez si je vous pose d'anciennes questions car je n'ai pas eu le temps de lire toute votre correspondance. De même, pardonnez-moi si je fais quelques erreurs car, bien que je l'aie lu très récemment, je crains que certaines choses me sont passées sous le nez. J'ai peut-être préféré d'Albert Camus (la personne ayant raconté au fil de sa plume votre récit) une de ses pièces, «Les justes», et j'espère que cela ne vous offusquera pas.

En parlant de cette pièce, j'ai pu noté une grande similitude, outre la condamnation à mort, avec Kaliayev, un des héros des «Justes». Tout comme lui qui refuse d'embrasser le crucifix, vous parlez de votre aversion à la religion en voyant un de ces objets. J'aimerais alors savoir d'où est née cette distance. Avez-vous connu une enfance chrétienne que vous avez abandonnée? Est-ce un certain mépris envers les hommes qui croient être les égaux de Dieu (comme vous l'avez dit dans la nouvelle, la justice des hommes n'est rien, la justice de Dieu est tout. Vous l'avez remarqué aussi, la première vous a condamné), ou est-ce à cause du climat de tension envers les Français et les Arabes d'Algérie, à cause de leur spiritualité divergente?

Quel fut votre plus beau souvenir à Alger? Que pensiez-vous de la femme de Raymond? Avez-vous déjà eu envie de lui venir en aide? Vous dites qu'on a tous besoin de frapper un autre. Avez-vous déjà eu votre propre «chien de Salamano» ou «femme de Raymond»? Je pense qu'il est déjà arrivé à n'importe quel homme ou femme de blesser verbalement ou physiquement. Cela peut être un léger frôlement, un mot grossier sans grand sens jusqu'à un coup de poing ou une répartie blessante.

Vous dites espérer qu'on crie haineusement contre vous à votre exécution. Pourquoi vous ferait-on cela? On peut huer un homme infanticide, pédophile, violeur, bourreau de tortures mais je pense (à bien réfléchir, malheureusement) qu'on ne peut vraiment pousser des cris haineux contre un simple meurtrier. À part, bien sûr, la famille de la victime ou les personnes croyant à un acte raciste.

Merci du temps que vous prendrez pour me répondre. Que vous dire de plus à part bon courage, même si la détermination suffit en elle-même!

Bien à vous,

Alexandre, seize ans

Alexandre,

Je n’ai pas grandi dans une famille très chrétienne. Maman respectait quelques rites mais c’était beaucoup plus par superstition que par conviction. Ces rites étaient pour elle des coutumes: pour les mettre au rancard, il aurait fallu qu’elle s’interroge à leur sujet et maman ne s’interrogeait pas beaucoup. Plus tard, moi non plus je n’ai pas vu l’utilité de m’interroger à ce sujet. Il me semblait que c’était inutile et que de toute façon on ne pouvait pas savoir. Je comprenais mal qu’on puisse se poser des questions auxquelles il n’y a pas de réponses, moins encore qu’on s’en invente en sachant que c’est nous qui les inventons.

Mes plus beaux souvenirs, d’Alger ou d’ailleurs, sont les bains de mer.

La femme de Raymond ne m’a jamais demandé de lui venir en aide. Si elle l’avait fait, j’aurais été un peu embêté puisque j’ai aidé Raymond. Je ne sais pas ce que j’aurais fait mais de toute façon cela ne s’est pas produit.

Vous dites que nous avons tous un chien, une femme, ou quelque chose sur quoi s’acharner. C’est une chose que j’ai remarquée, en effet. Je suppose que dans mon cas ce fut l’Arabe.

Votre dernière question est plus complexe. On me l’a déjà posée à quelques reprises d’ailleurs. J’aurais voulu voir ce que j’ai répondu à ce sujet mais je n’ai pas de copie des lettres que j’ai envoyées aux autres personnes. Les moments de colère nous poussent souvent à des gestes ou des propos un peu plus émotifs qu’à l’habitude. Quand j’ai souhaité qu’il y ait foule au moment de mon exécution, et qu’on me lance des cris de haine, il m’a semblé qu’ainsi tout serait consommé. Un peu comme lorsque j’ai tiré les coups de revolver sur l’Arabe alors qu’il était déjà mort. Ça ne servait à rien mais comme ça il n’y aurait pas de confusion possible. Tout serait clair. Je ne sais pas si vous comprenez mais ça n’a pas beaucoup d’importance car il y a longtemps déjà. La colère est passée, pour ainsi dire. Le jour de mon exécution, sans doute n’y aura-t-il personne.

Meursault
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