Absurdité |
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| Bonjour. Ne croyez-vous pas que votre
vie, celle d'un personnage de roman, est passablement moins absurde que la nôtre? Christian Roy |
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| Monsieur Roy, Que la vie soit absurde n'a pas vraiment d'importance. Comme vous, bien sûr, il m'est arrivé de penser que les choses sont inutiles et que ça ne valait sans doute pas la peine. Toute personne normalement constituée le pense un jour ou l'autre. C'est tout naturel. Mais depuis mon procès, depuis que l'aumônier m'a torturé avec ses questions stupides, depuis qu'il s'est acharné à vouloir donner un sens à ma vie, j'ai compris que j'avais raison. Que rien n'avait vraiment d'importance, et que l'absurdité non plus ça n'avait pas d'importance. Ces choses ne voulaient finalement rien dire. Vous m'écrivez parce que vous avez lu le compte-rendu de mon procès dans les journaux. Ou que quelqu'un vous en a parlé. Lors du procès, on a raconté certains moments de ma vie les uns à la suite des autres et on a jugé que c'était inconvenant. De là, il devenait facile d'expliquer pourquoi j'avais tué un Arabe. Le procureur a décrit ce qui s'était passé de façon très convainquante. Il a raconté pour moi, en donnant un sens à tout ça. On peut comprendre pourquoi: c'est un procureur. Son rôle, c'est de trouver une explication. Et comme il n'y en avait pas il en a trouvé une. Marie voulait qu'on se marie ensemble. Moi ça m'était égal et c'est ce que je lui ai dis. Mais comme elle en a parlé quelques jours après la mort de maman, le procureur a dit que ce n'était pas normal. Ou pas moral. Je ne me souviens plus. En fait, ça veut dire la même chose. Pourtant, cette idée de mariage, ça ne voulait rien dire. Maman n'y était pour rien dans cette affaire. J'aurais pu dire au juge que maman n'y était pour rien mais je ne crois pas que ça ait changé quelque chose au déroulement de mon procès. La vie, je veux dire en général, n'est pas plus absurde que... qu'un personnage de roman comme vous dites. D'ailleurs les romans ne m'intéressent pas. Écrire un roman, c'est rêver d'une autre vie. Comme cet aumônier qui aurait voulu que je souhaite qu'après ma mort je me retrouve dans une autre vie. Et qu'elle soit différente de celle-ci. C'est ça qui est absurde. Vouloir donner un sens à la vie. Et à défaut d'y arriver, donner un sens à une autre vie... Meursault |