Gentil compain
       
       
         
         

Lancelot

      Gentil compain

J'ai connu, durant ma dolereuse vie, moult enfermement qui m'ont tenu esloigne de ma douce dame. Je pense a vous avec molt larmes et je voudrai pouvoir venir vous delivrer mais ne connais point le chemin qui mene a voste geole. Mon cors s'esmeut d'ire et de doel.

Meilleures pensees

Lancelot del Lac

 

       

 

       

Meursault

      Monsieur del Lac,

Votre lettre m'a beaucoup touchée. En la lisant je me suis rappelé les récits d'exécutions que j'avais lus jadis dans les journaux de mon époque. J'avais essayé en vain d'y trouver un exemple où la mécanique avait échoué. Une fois, une seule fois, où le condamné avait été sauvé par un événement inespéré, par l'intervention d'une force quelconque, supérieure à la guillotine. Mais non. Le monde d'où je vous écris est ainsi: c'est toujours la justice qui tranche. Jamais la liberté.

Je suis dans la prison d'un pays que vous ne connaissez pas, pour le meurtre d'un homme que vous ne connaissez pas, on me tranchera la tête au nom d'une justice que vous ne connaissez pas et vous voulez me libérer d'une tristesse que je n'éprouve pas.

Les seules choses que nous connaissons tous les deux, monsieur le chevalier, sont l'instrument avec lequel on me tranchera la tête et le parfum des femmes que l'on a étreintes. Pour ce qui est du reste, tout a évolué de façon à placer une distance infranchissable entre vous et moi. Malgré toute votre volonté et tout votre courage, vous ne pourriez me sauver. C'est ainsi. Me sauver de la guillotine ne me sauverait pas de la justice des hommes.

Votre lettre m'a touchée car je sais que vous êtes tout le contraire de mes juges. Votre pensée ne s'encombre pas de la pensée des autres. Vous foncez droit devant, sans regarder derrière. Sans aucune notion de préjudice. Et du haut de votre cheval, vos gestes ne s'enfargent pas. Vous êtes libre, vous le serez jusqu'à la mort et même après. Vous avez ce privilège que je partagerai avec vous dès que les choses auront été consommées.

Votre proposition vous honore. Mais je vous invite à en sauver d'autres que moi. Par amitié. Déjà, savoir que vous pensez à moi fera que je me sentirai moins seul au moment où la guillotine tombera. Je vous remercie de m'avoir écrit.

Mes hommages à votre douce dame,

Meursault

 

       

 

       

Lancelot

      Molt sui dolent et coroucie et de peu de sapience. Je fus traveille mainte nuits en pensant a vous.

Messire Merlin, molt sage et prodome, a chemine dusques a vostre contree et m'en a rapporte vostre estoire qu'il m'a dite.

Grace en soit rendue en la beneurte de la dolce dame du ciel.

Avoec ses sages avisements j'ai pu entrer en entendance de vostre contree si loing dans le temps.

Mais il n'a pu me donner raison de vostre conduite.

Por quoi avoir occis maintes fois ce marraud qui voulait vostre dame ?

Meilleurs salutations
Lancelot del Lac

 

       

 

       

Meursault

      Monsieur del Lac,

J'ai moi aussi bien peu de sapience, comme vous dites. Ce qui ne m'a jamais vraiment ennuyé, sauf peut-être aujourd'hui car je ne comprends pas tous les mots de votre lettre. J'ai un peu peur de vous déplaire en ne répondant pas vraiment à votre question.

Le marraud, puisque c'est ainsi que vous l'appelez, ne voulait pas ma dame. Du moins je n'ai jamais pensé cela et Marie non plus. Il en voulait à Raymond qui lui en voulait à sa dame. Je veux dire que Raymond en voulait à sa propre dame. Mais comme sa dame était du marraud.. Enfin. La suite n'a pas vraiment d'importance.

Vous me demandez pourquoi j'ai tiré plusieurs fois. On m'a souvent posé cette question. Chaque fois je réponds et chaque fois je sais que ma réponse n'est pas suffisante. Je veux dire que la personne à qui j'explique les choses cherche à trouver une autre réponse plus acceptable. Plus confortable pourrait-on dire. Mais peut-être comprendrez-vous. Peut-être que contrairement aux autres, vous ne chercherez pas ailleurs que dans ma réponse. Votre époque avait une sensibilité différente. La parole d'un homme avait une valeur.

J'ai tiré plusieurs fois par colère. Imaginez que... Imaginez que vous vouliez défoncer la porte d'une palissade derrière laquelle un «marraud» aurait enfermé votre dame. Vous frappez dans la porte à grands coups mais rien n'y fait. Vous frappez encore mais elle résiste. De colère, vous vous mettez à frapper encore dans cette porte, de toutes vos forces, même si vous savez très bien qu'elle ne cèdera pas. Comme si vous en vouliez à cette porte alors qu'elle n'y est pour rien puisque ce n'est qu'une porte. Voilà pourquoi j'ai tiré plusieurs fois. J'étais en colère car je me trouvais devant une situation qui m'énervait. Qui me contrariait.

J'espère avoir su vous répondre. Bien que je n'en sois pas certain. Mais dites-moi. Vous qui êtes à ce qu'on dit un chevalier immensément courageux et qui ne recule devant rien, qu'auriez-vous dit à tous ceux qui vous auraient condamné pour folie et enfermé en vous voyant vous acharner sur une porte trop forte pour vous?

Respectueusement,

Meursault

 

       

 

       

Lancelot

      Beaux douz Amis

Merlins, hom sages et de grant sapience m'a apporté son concours pour que mes missives vous soient plus compréhensibles.

Je vous remercie de vostre response. N'ayez crainte de me deplaire gentil Meursault. Bien au contraire.

Je vous comprends parfaitement, éprouvant comme vous des accès de courroux fort violent. Plusieurs fois durant ma vie la colère a bien failli me faire sortir du sens. La douleur lorsque j'ai failli a mes devoirs envers dame Guenièvre, m'a rendu fol plusieurs ans. Et j'ai voulu m'occire lorsque mon ami Galehaut est mors.

Aussi je vous comprends fort bien, gentil compain. Et n'oserait mettre en doute vostre parole. Ce que vous avez fait est finalement assez semblable à ce que j'ai fait en montant sur la charette.

«J'espère avoir su vous répondre. Bien que je n'en sois pas certain. Mais dites-moi. Vous qui êtes à ce qu'on dit un chevalier immensément courageux et qui ne recule devant rien, qu'auriez-vous dit à tous ceux qui vous auraient condamné pour folie et enfermé en vous voyant vous acharner sur une porte trop forte pour vous?»

Dans pareille situation, j'aurai reclamme la justice de nostre doux sire Diex qui ne peut pas refuser son secours à l'homme de bien. J'aurai reclamme de me battre en duel contre le champion de cels qui m'accusaient. Et je suis certain que j'aurai gagné, prouvant ainsi ma bonne foi.

À bientot

Lancelot

 

       

 

       

Meursault

      Cher ami,

Vos lettres m'amusent. Votre pensée est simple, directe, efficace. Hier, en regardant les murs de ma cellule, j'ai remarqué que la prison d'où je vous écris est l'un des lieux de notre époque où la société ressemble le plus à la vôtre. Ici les choses sont simples et sans détours. Et si vous n'êtes pas un homme, un peu au sens où Céleste l'entendait, vous pouvez mourir en duel. Les différends se règlent aux poings, parfois même au couteau, sans intervention de la justice qui nous a réunis dans ces murs pour nous punir de nos actes.

À l'extérieur de la prison, une cour de justice a remplacé les duels. On se bat avec des mots, et le dernier appartient à un juge qui au nom de Dieu prononce un jugement. L'accusé assiste à cette chose un peu comme s'il assistait à un spectacle car c'est un autre qui parle à sa place. Il fait chaud et tout se passe très vite. Dans le cas d'un meurtre, il s'agit de savoir si l'accusé a une âme. S'il en a une, il sera condamné à vie. S'il n'en a pas, il sera condamné à mort. C'est ainsi qu'on distingue la bonne foi de la mauvaise foi.

Mais dites-moi, Lancelot. À votre époque, la bonne foi ne se mesure-t-elle qu'à votre force physique et à votre adresse à manier l'épée? Les êtres maigres et frêles sont-ils automatiquement de mauvaise foi?

Meursault

 

       

 

       

Lancelot

      Biaux douz amis

La bonne foi ne se mesure pas seulement dans le combat, par les armes. N'oubliez pas le jugement de notre doux sire Dieu qui sait nous juger bien autrement que par les armes. Ainsi, seul un être au coeur parfaitement pur (mon fils, Galaad), peut prendre place sur le siège perilleux et achever ainsi les aventures du Graal.

Durant notre vie, Dieu nous mets souvent à l'épreuve et le Diable aussi, par moult tentations.

Quant à votre question sur les faibles je repondrai ceci :

Il y a les enfants, que tout chevalier protege et qui sont de bonne foi. Les autres, dans notre monde sans pitie ne survivent pas. S'ils subsistent, laids et contrefaits, ils sont toujours animes de mauvaises intentions et sont objet de risée.

A bientot, chevaleresquement,

Lancelot