| |
|
La Ciotat, le 13 mars 2011
Cher Jacques,
Après lecture de votre biographie, certaines interrogations me
viennent à l'esprit. Vos parents étaient aisés et
ont souhaité pour vous de hautes études comme H.E.C.,
dont vous avez été renvoyé, et le lycée
laïc de Clichy, duquel vous avez été renvoyé
après avoir agressé le proviseur. Après avoir
été représentant en tissus, vous avez fait la
guerre d'Algérie pour laquelle vous avez reçu, des mains
du général de Gaulle, la croix de la valeur militaire, et
en mars 1959 vous avez reçu le certificat de bonne conduite de
la 626è compagnie. Après vos efforts au sein
de l'armée, et de retour dans la vie civile, votre vie ne sera
que braquages, casses, meurtres... Comment pouvez-vous m'expliquer ce
changement alors que vous avez été décoré
par la France? Pourquoi cette haine envers les autorités?
Avez-vous subi un traumatisme pendant la guerre? On dit de vous que
votre quête est l'argent, vos parents vous ont pourtant offert
une auberge et vous en avez fait un repaire de brigands... Que s'est-il
passé? Vous êtes-vous vous-même un jour posé
la question?
Je vous remercie pour votre réponse, Jacques!
Clémence
Établissement Ste-Trinité Marseille
Paris, 1er novembre 1979
Clémence,
Décidément, j'avoue que certaines choses me
dépassent un peu. En effet, il s'agit ici de la seconde lettre
en peu de temps où l'idée de «projet
scolaire» est convoquée. De plus, vous dites avoir lu ma
biographie. Je serais quand même très étonné
que «L'Instinct de Mort» soit étudié en cours
de français! Bref...
Honnêtement, je ne me suis jamais réellement posé
la question profonde de mes agissements. À vrai dire, trouver
une réponse ne changerait pas grand-chose. Mais surtout,
j'assume totalement ce que je suis. Hors de question pour moi de
rejeter la faute sur la société ou de trouver d'autres
prétextes faciles. J'ai choisi un certain mode de vie! C'est le
mien et il comporte des risques. Après tout, crever avec une
balle entre les deux yeux, c'est pas plus idiot que de s'emplafonner
dans un platane ou se faire renverser par une voiture.
Mes parents! Je n'ai jamais compris mon père et sa soumission
à ce qui l'entourait! Mais c'est MON père, et rien que
pour ça, je n'ai aucun droit de jugement sur ce qu'il a
été et ce qu'il a fait! Peut-être qu'en m'offrant
cette auberge et ces diverses opportunités d'emplois auxquelles
vous faites référence, mes parents ont mis le doigt sur
ce qui, inconsciemment, m'effrayait, à savoir, vivre une vie
rythmée par des paramètres qui au bout du compte font de
l'individu un zombie, bien élevé, bien sous tous
rapports, une bonne vache à lait capable de subvenir aux besoins
d'un état! Mais quelle connerie! C'est merveilleux de payer ses
impôts, d'être un citoyen respectable et respecté
parce qu'on est bien calé dans un moule social! Le plus dur, ce
n'est pas d'y entrer. Dès notre plus jeune âge, on nous
apprend la recette magique. Non, le plus difficile, c'est d'avoir les
couilles d'en sortir et de ne pas y retourner!
Alors, bien sûr, parfois, j'ai des regrets, le dos au mur. Et
voir les larmes de ma fille, mes absences à son égard,
bref. Ainsi va ma vie, et à la finale, faudra faire avec!
Quant à l'Algérie, laissez ce souvenir là
où il est, c'est-à-dire au rayon des souvenirs!
Cordialement,
Jacques MESRINE
|