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          Dialogus

Lisa
écrit à

Jacques Mesrine


Mon amour


   

Mon cher Mesrine,

Je tente l'oral des Beaux-Arts de Paris en cours d'étude le jeudi à midi. Je voulais savoir... puisque tu es le pro de l'infiltration et que tu n'as peur de rien, quelles sont tes techniques anti-stress? et surtout, as-tu des idées de mots-clés qui se rapportent à l'Art comme ils l'enseignent dans une école?

Je t'embrasse,

Lili


Paris, 2 novembre 1979, 12h35

Ma chère Lili (puisque c'est ainsi que vous signez votre lettre),

Il me semble que le stress soit une réaction légitime à tout individu normalement constitué. Après, ce qui importe, c'est l'art et la manière de le gérer. Même si on me dit homme qui n'a «peur de rien», il est des moments où je n'en mène pas large devant telle ou telle situation. L'important dans ces cas-là est de ne pas montrer sa défaillance, mais de s'en servir comme d'une énergie pour affronter la situation. Je vais prendre un exemple simple, mais explicite, et que quatre-vingt-dix-neuf pour cent des hommes ont vécu. Lors d'un premier rendez-vous amoureux, pour peu que l'on soit épris de la jeune fille, un remue-ménage s'anime dans notre ventre. Et ce remue-ménage est ce qui nous motive dans la conquête, la séduction de la gente dame. S'il n'y avait aucun stress, alors, nous ne serions que des robots, des pantins.

Même dans les situations les plus délicates que j'ai pu connaître, mon stress, j'ai toujours tenté de le dominer, de le maîtriser, d'en faire un allié plutôt qu'un élément parasite. Le laisser prendre le dessus, c'est gaspiller son potentiel, sa lucidité, sa réactivité. Il faut donc avoir cette capacité à le dominer. Finalement, je dirais qu'il convient d'en faire abstraction, du moins, dans la mesure de ses possibilités. Ce qui est plus facile à dire qu'à faire, je vous l'accorde.

Vous me parlez d'art. À vrai dire, même si j'y suis sensible, je n'en suis pas un connaisseur averti. La seule chose que je vous dirais concernant votre oral, c'est de faire en sorte que votre stress soit une condition nécessaire à l'apprentissage du jeu de la vie. Il me semble que c'est Husserl qui, dans une lettre de 1907, adressée au poète Hoffmannsthall, lui disait que d'entrée de jeu, l’œuvre d'art entraîne le spectateur dans une suspension de la réalité, une mise hors circuit de notre relation au monde. En somme, une abolition de l'espace et du temps. Je crois que ce sont là les symptômes de l'expérience esthétique. Justement, par cette abolition, n'y aurait-il pas matière à faire l'économie de votre stress? Une mise en suspension de celui-ci au profit de votre réel potentiel?

Quelques phrases sur l'art? Je n'en connais qu'une à vrai dire, et qui me semble résumer tout à merveille. : celle de Robert Filiou présentant cet axiome voulant que «L'art est ce qui rend la vie plus intéressante que l'art.»

Cordialement,

Jacques MESRINE

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