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Pourquoi un homme va-t-il jusqu'à la mort, quand il a le choix entre
vingt années de prison (peine qu'il a acceptée) et la mort par balles?
De plus, quelques heures avant sa mort, ce même homme enregistrait une
cassette sur laquelle il faisait ses adieux! Avait-il un réel instinct
de mort ou tout simplement une logique à faire froid dans le dos?
Peut-être est-ce la guerre ou les Q.H.S. qui ont fait de lui cet homme
révolté? Dans tout les cas, sa mort reste un meurtre policier. Si les
flics l'avaient voulu, ils auraient eu plusieurs occasions de l'arrêter
vivant, mais «le Grand» les ayant tellement humiliés, ils ont préféré
le tuer, au nom d'une justice vindicative! Merci Giscard etc.
Paris, 1er novembre 1979
Bonjour,
Veuillez excuser cette réponse tardive, mais quelques obligations professionnelles m’ont retenu ces derniers temps.
Voyez-vous, vivre par les armes induit des risques que tout gangster
qui se respecte se doit d'accepter. Mais accepter ne signifie en aucun
cas que l'on valide ces risques. Je me suis fait serrer et on m'en a
donné pour vingt ans. La belle affaire! Le seul réel
intérêt que je trouve à cette sentence, c'est que
la société ne me considère pas comme un
irrécupérable. Vingt ans ce n'est pas perpét'!
C'est au contraire sous-entendre une chance de réinsertion
à un degré ou un autre. Cependant, je me méfie de
cette idée de réinsertion. J'ai tenté de rentrer
dans le droit chemin du commun des mortels à différents
moments de ma vie. À chaque fois, la société m'a
renvoyé sur mon terrain de jeu favori. Que dire de plus? Si ce
n'est que je ne peux me résoudre à me plier aux sentences
d'une justice qui s’autoparodie dans ses décisions parfois
lâches... trop lâches de bon sens.
Pour un type comme moi, l'évasion fait partie du jeu (et celle
de la Santé en est une de bon goût!). Vingt ans de prison,
c'est la chronique d'une mort annoncée! C'est mourir à
petit feu dans un cercueil de béton. L'évasion devient
alors un droit, une obligation.
Vous me parlez d'une cassette que j'ai enregistrée. J'avoue mon
étonnement. J'ai réalisé ce testament sonore il y
a quelques jours, à l'intention de Sylvia et, apparemment, le
grand public en a déjà connaissance. Oui, j'y fais mes
adieux, car il ne faut pas se leurrer. Je sais que tôt ou tard,
ils finiront bien par m'avoir. Je sais Broussard suffisamment
intelligent pour y parvenir. Jusqu'à ce jour, j'ai
profité d'une chance insolente, mais j'ai parfaitement
conscience que ça ne durera pas. Mourir par les balles fait,
là encore, partie du jeu. À la finale, le jour où
ils me serreront, c'est qu'ils auront été moins cons que
moi. En tout cas, une chose est sûre, c'est que l'attitude
suicidaire n'aurait aucun intérêt. Avec Charlie Bauer,
nous avons convenu que si les choses tournaient mal, il serait
préférable de se rendre que de jouer au kamikaze. Qui
plus est si Sylvia se trouve à mes côtés. Mais bon,
je me doute aussi que mes armes ne vont pas rester silencieuses, et si
mort il y a, elle ne sera pas plus absurde que de crever dans une
voiture écrasée contre un platane.
À la finale, voyez-vous, je crois que je ne me suis jamais senti
aussi libre que depuis le jour où j’ai choisi ma propre mort ou,
tout du moins, son déroulement.
Cordialement,
Jacques Mesrine |