Vous matérialiser
       
       
         
         

marc@triomphe.ca

      J'aimerais bien savoir si vous avez la possibilité de vous matérialiser et de passer quelques bons moments humains...

Marc (Québec, Canada)
         
         

Méphistophélès

      Cher monsieur,

Je vous avouerai bien humblement que mes meilleurs moments de détente consistent à observer les agissements de votre race. Le seul fait de vous entre-dévorer pour conquérir un morceau de ce monde qui ne vous appartiendra jamais, au nom du bien et de la liberté, me procure une satisfaction que vous ne pouvez imaginer. Je constate avec ravissement que la capacité des humains à satisfaire mon plaisir est apparemment sans limite. Vos nombreux talents en matière de falsification, de mensonge et de violence m'étonnent encore après tous ces siècles passés en votre compagnie. Soyez honnête et avouez que votre capacité à susciter des hécatombes au nom de principes complètement farfelus est phénoménale. Vraiment, je n'ai nul besoin de me retrouver parmi vous, prendre votre apparence pour «me payer du bon temps». Vous admirer me comble d'aise et satisfait amplement mes attentes.

Bien sûr, il arrive, lors d'occasions particulières, que je doive me mêler aux humains afin de leur suggérer certains gestes, les inciter à certaines réflexions ou leur faire entrevoir leur véritable destin. Je me présente alors sous une forme ou une autre. Elles sont multiples et dépendent de mon inspiration et des considérations du moment. D'ailleurs, votre littérature et vos traditions populaires me prêtent un nombre incalculable d'interventions auprès de vos semblables. Quelquefois j'y suis assez à mon avantage. Mais la plupart du temps, cela se termine plutôt mal. Je retourne en mon domaine, la queue entre les jambes, si on peut dire. Il est plaisant de voir que l'humain, dans l'amour inconsidéré qu'il se porte, réussit toujours à contrebalancer les forces obscures et à me faire mal paraître. En fait, et peu importe le résultat, vous adorez avoir la justice et le bon droit de votre côté. Si cela peut vous donner bonne conscience et aiguiser votre sens de l'hypocrisie, je n'y vois aucun inconvénient...

Je sais aussi que vous adorez me comparer à ce que vous considérez comme la représentation du mal absolu, selon les circonstances et vos intérêts. Ainsi, en cette belle époque que vous vivez si intensément, certains me placent dans le corps et l'esprit de Sadam Hussen, de Castro ou de Kadafi, tandis que pour les autres je suis le Président des États-Unis, de la Banque mondiale ou de grandes multinationales consommatrices de sueur humaine. Hier, c'était Hitler, Staline ou Churchill; avant-hier il y avait Bonaparte, l'Empereur de Chine, les tribus anthropophages d'Afrique ou d'Amérique et même les femmes miraculeusement changées en sorcières. Nous pouvons indéfiniment remonter le cours de l'histoire et retrouver des êtres et des lieux où j'aurais officié dans le but de vous nuire et de me gagner des 'mes innocentes. Tout cela est également fort divertissant et prouve bien à quel point vous n'avez pas besoin de moi pour satisfaire la moindre de vos passions...

En réalité, j'entretiens ma jouissance de la peur et du doute que vous inspire mon existence, de la suggestion toute subtile de ma terrible présence à vos côtés, ce que je sème bien sûr avec finesse. J'apprécie surprendre la lueur inquiète de vos yeux devant une tenture qui s'agite sous un clair de lune. Le frisson d'une femme qui suit le vol d'une chauve-souris dans l'obscurité d'un jardin. Les pleurs d'un enfant racontant avoir entrevu une bête aux yeux rouges dans l'ombre de la nuit et qui se glisse doucement dans ses rêves. Les pensées qui vous habitent lorsque vous traversez un cimetière et reconnaissez votre nom inscrit sur une stèle de marbre poli par les siècles. Votre terreur lorsque vous contemplez la mort d'un autre qui vous rappelle la vôtre à venir. Sachez que l'ensemble de ces signes si insignifiants à vos yeux de mortels, ont pour moi beaucoup plus d'importance que n'importe quelle manifestation spectaculaire propre à votre monde.

Je vous suggère de rester sensible aux moindres mouvements insolites qui vous entourent et vous devinerez ma présence et mon influence en toute chose et en chaque être que vous côtoyez. Dans les prochains jours, je viendrai peut-être à vous comme une présence derrière votre épaule, une voix inconnue qui vous remémorera un souvenir ancien d'avant votre naissance, un ciel chargé de nuages aux dessins inquiétants ou une lune brillante qui vous invite à la rejoindre. Soyez vigilant et vous me saurez près de vous.

Méphistophélès,
L'esprit qui toujours nie