Catherinet
écrit à

Méphistophélès
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Bonsoir Méphisto, Madame, mademoiselle, ou mieux encore… Ma, Nul besoin de danser nue sous la lune pour interpeller le Grand Méphistophélès. Ouvrir les yeux est la façon la plus simple de m’avoir là, droit devant vous. Pour peu que vous fassiez l’effort de me reconnaître dans ce rideau qui remue, dans cette tasse que vous venez de laisser tomber, dans cette ombre gigantesque qu’un mince faisceau de lumière imprime sur le mur de votre chambre, dans le parfum qui se dégage de votre propre corps. Non, Catherine, je ne suis pas de chair. Je n’ai pas besoin de me carner pour exister. Un autre l’a fait – vous savez de qui je parle – et il s’est couvert de ridicule! Il s’est démasqué lui-même! Il a voulu prouver qu’il était un dieu mais il a plutôt prouvé qu’il était un homme! Non, je ne suis pas de chair, mais cela ne m’empêche pas de jouir de toutes les jouissances, de ressentir les émotions les plus vives, les plus vraies, les plus grandioses, je dirai même les plus confortables puisque vous me parlez de confort. Je ne suis pas encombré de chairs, mais aucun de ses plaisirs ne m’est étranger car libre de corps je ne suis que plus riche d’esprit. C’est là, Catherine, précisément là le lieu où je vous inviterai bientôt à me rejoindre. À la table qui est la mienne, il y a une place juste pour vous. Méphistophélès L’esprit qui toujours nie Et je serai au rendez-vous, je vous l’assure! Le moment n’est pas encore venu et vous devrez m’attendre encore un peu car j’ai quelques petits trucs à terminer, mais l’heure venue, je serai là. Réellement, ça me fait chaud au cœur que vous m’ayez réservé une petite place à votre table, même si j’ai du mal à le croire. Toutefois c’est vous le patron et si vous le dites, vous le dites, mais n’oubliez pas que je serai heureuse sur un siège pas trop minable, dans un coin pas trop bruyant, avec un petit quelque chose pour endormir mes damnées douleurs – vous savez ce que j’aime – et un bon livre, pourquoi pas, parce que les trois quarts du temps la conversation des autres m’irrite. Quand même, c’est vraiment chouette de savoir que quelqu’un m’attend, parce que sinon, je ne connais aucun haut placé, si vous voyez ce que je veux dire. Je vous vois clairement. Je vous ai toujours vu. Vous êtes très beau, très pur, authentique. Pour ce qui est d’avoir une opinion plus poussée, je n’en ai pas vraiment. Je n’arrive pas à imaginer un monde sans vous. Dans une certaine mesure, est-ce que ça ne serait pas l’enfer si vous n’étiez pas là? Ma position dans la chaîne alimentaire m’empêche d’avoir un humour aussi acéré que le vôtre, mais il me semble que sans vous, le monde serait moins drôle. Certaines horreurs vont si loin, sont si grosses, qu’elles en deviennent littéralement hilarantes et la meilleure des blagues ne saurait égaler l’effet produit par la démesure de la bêtise humaine. Serait-ce un manque de compassion de ma part? Savez-vous ce que je veux dire par «compassion»? Avez-vous déjà ressenti cela? Si les plaisirs ne vous sont pas inconnus, vers lequel va votre préférence? Si j’étais un être comme vous, je ne pense pas que je désirerais m’incarner, mais qui sait! Peut-être que je serais cruche à ce point! Pourquoi «l’autre» l’a-t-il fait, d’après vous? Que cherchait-il exactement que sa nature ne lui apportait pas? Parlant de ça, et dites-le moi si je pousse l’interrogation trop loin, mais connaissez-vous vos origines? Ne vous sentez pas dans l’obligation de me répondre en détail, un oui ou un non suffira. Merci beaucoup pour cette réponse, Méphisto. Vous êtes un type très sympa et vous écrivez merveilleusement bien. Catherine Ma, Je ne suis pas déçue par vos
jouissances, Méphisto. Elles
sont ce qu'elles sont. D'ailleurs, j'ai les miennes aussi et je ne vous
ai pas
entendu vous plaindre du fait qu'elles seraient décevantes -
même si nous
savons très bien tous les deux qu'elles le sont. Ainsi, le rire est votre plaisir premier.
Cela doit vouloir
dire que vous en avez d'autres. Ce sont ceux-là qui
m'intéressent. Les petits
derniers de fin de ligne, les insignifiants, les négligeables,
ceux qui ne vous
définissent pas, ceux sans qui vous seriez encore vous. Est-ce
que je dis
n'importe quoi? Si je n'aimais plus le goût du café,
est-ce que je serais
encore la même personne? Les mêmes histoires me
trotteraient-elles dans la
tête? Serais-je encore votre Ma? Et dans la même trajectoire, qu'est-ce
qui vous agace, outre
la conversation des humains? D'ailleurs, je m'excuse sincèrement
de vous
imposer la mienne. Très chère Ma, Si le rire est assurément l'une de
mes plus grandes
jouissances – je parle du rire incontrôlable qui s'empare de moi
lorsque je
vous observe tous – il est des milliers d'autres jouissances qui
agrémentent
mon quotidien et qui me préservent contre l'ennui de votre
quête d'immobilisme. Vous observer de l'intérieur de
vos miroirs, par exemple.
Vous ne pouvez imaginer tous les plaisirs qui s'offrent à moi
lorsque je me
cache dans ces miroirs devant lesquels vous et les vôtres vous
avancez tous les
matins et tous les soirs, la plupart du temps fort inquiets de savoir
si vous
n'aurez pas une petite ride de plus que la veille. Ces moments
où vous vous
croyez seuls, je suis là, je vous observe, et je prends un
réel plaisir à lire
toutes les inquiétudes, toutes les angoisses que vous exprimez
en croyant ne
vous adresser qu'à vous. Ce sont les moments où le matin
vous mettez vos
masques et le soir les retirez. C'est donc surtout le soir que je me
faufile
là, précisément là où vous vous
croyez seuls. Ces moments me sont fort
agréables car j'y vois toute votre tristesse, et tous les
efforts que vous
mettez, jour après jour, pour être capables de vous rendre
jusqu'au lendemain.
J'y vois toutes les énergies que vous mettez à dissimuler
votre morosité, votre
déception, votre ennui. Il est très amusant, d'ailleurs,
de voir combien
certains réussissent à se cacher d'eux-mêmes en
s'inventant les raisons d'être
les plus cyniques. Plus ils sont habiles, moins ils sont vrais! C'est
là tout
leur drame, et tout mon plaisir. «Dans la même
trajectoire», comme vous dites, ce qui
m'agace alors le plus, c'est lorsque ce miroir leur projette l'image
d'un
saint, d'une sainte, d'une personne fière d'avoir
protégé la veuve et
l'orphelin. C'est fort agaçant car souvent ces personnes se
vantent au point de
devenir contagieuses. Par contre, j'ai la consolation de savoir qu'un
jour, au
moment où ils s'y attendront le moins, le miroir cassera et la
réalité, dans
tous ses éclats, leur crèvera les yeux. Méphistophélès, L'esprit qui toujours nie. Vous êtes très gentil avec moi, Méphistophélès. Vous répondez à mes questions, vous tolérez mes indiscrétions, vous vous souciez de ma dignité, c'est fort aimable, particulièrement venant d'un être tel que vous; je l'apprécie sincèrement. Et sachant que vous vous cachez dans mon miroir, je m'y mirerai plus longtemps dorénavant. Dois-je préciser que je ne chercherai pas une nouvelle ride, mais bien le reflet de votre présence? Parlant de la ride, à quoi ça
rime d'après vous? C'est
l'angoisse de la mort ou seulement la peur de vivre un creux
esthétique
irréversible? Ma, ma Ma, puisque ce n'est qu'une
question de temps, Cette ride qui vous angoisse, comme tous
les vôtres,
n'est pas celle qui vous annonce votre finitude car jamais vous ne
croirez
vraiment en cette finitude. Non, c'est celle qui vous rappelle que
toutes les
fleurs un jour se défraîchissent. Un jour vous comprendrez
que les fleurs n'ont
pas que des pétales. Vous décidez de vous mirer
dorénavant plus longtemps?
Libre à vous, mais n'oubliez pas que je ne suis pas que dans
votre miroir. Je
suis dans tous les reflets, dans toutes les pénombres, dans tous
vos
questionnements aussi. Chaque fois qu'une douleur s'empare de vous et
vous
enlève une seconde de confort, c'est que je suis là pour
vous rappeler que vous
êtes de passage et que ce chemin vous mènera
irréversiblement à moi. Cette douleur
que vous ressentez, je vous l'impose pour que vous soyez moins
amère à l'idée
de me rejoindre. Méphistophélès Méphisto mio... Vous me confondez avec une autre.
Regardez-moi
attentivement. Je ne cherche jamais la ride. La ride n'est rien pour
moi, elle
ne veut rien dire. Elle annonce la finitude cinquante ans en avance. On
ne peut
pas se fier à elle. La ride promet que la fin approche et cette
damnée fin est
finalement encore bien loin. Il faut attendre, attendre, attendre.
Alors
j'attends, qu'un organe lâche, qu'un cancer s'installe, que la
tige de la fleur
casse. La mort ne m'effraie pas, Méphisto. J'ai beaucoup trop
mal pour cela.
Chaque jour réduit l'écart et c'est bien, parce que cette
vie n'est pas de tout
repos. Je ne tremble pas à l'idée de crever, au
contraire. S'endormir enfin et
ne plus rien ressentir, ne plus exister. Ce corps que je possède
présentement, et qui ne vaut pas une
vieille semelle de légionnaire, ne me laisse strictement rien
faire et même
quand je ne fais rien, il me résonne ça comme un
orchestre armé de gourdins et
de couteaux rouillés. L'enfer pour moi, c'est ça. C'est
vivre dans ce corps-là,
jour après jour. Alors, mourir, disparaître, me
décomposer, vous pensez bien
que je n'ai pas peur. La mort est une fin et pour moi c'est la fin des
souffrances. Alors, je vous dois mes douleurs? C'est vous
qui avez
fignolé ce cocktail explosif pour moi? Bien joué. Vous y
avez mis le paquet.
Enfin, c'est fait et je ne vous en aime pas moins, mon amour. Ce n'est
pas
grave, je peux endurer ça. J'y arriverai, un jour à la
fois. J'ai trente ans,
alors, je dois avoir au moins la moitié de fini, eh? Ouf. Je
n'aurais pas dû
penser à ça, trente ans encore, c'est vachement long! Et vous, vous ne mourrez jamais. Comment
prenez-vous la
nouvelle? L'immortalité, ça c'est effrayant. Amour, Très
chère Ma, Vous
me confondez avec un autre! Je ne suis pas
responsable des souffrances que vous me décrivez. Je n'ai que
faire des
bactéries, virus et bacilles, des levures et moisissures qui
prennent plaisir à
s'infiltrer dans votre chair, dans votre sang, parfois même
jusqu'au milieu de
vos os. Les douleurs que je me plais à propager sont celles que
les humains
s'infligent les uns aux autres – souvent même à
eux-mêmes – non pas celles qui
vous accablent du fait de votre nature! Qu'il y ait des grumeaux dans
votre
pâte, je n'y suis pour rien. Quant à l'éternité, ne la reniez pas aussi rapidement. Le jour où je vous permettrai de prendre place sur le fauteuil que je vous ai réservé, tout près de moi, vous conviendrez que tout est question de perspective. Méphistophélès, L'esprit qui toujours nie. Cher Méphistophélès, Vous savez, la médecine actuelle n'a
trouvé aucune origine à mes douleurs.
Probablement un dysfonctionnement de mon cerveau, de faux messages qui
m'occasionnent des souffrances généralisées -bien
réelles- vingt-quatre heures
sur vingt-quatre, trois cent soixante-cinq jours par année. On
m'a catalogué
parmi les incatalogables et prescrit des trucs pour endormir un rhino,
trucs
que je ne consomme pas, parce que justement je ne suis pas un rhino et
que je
connais des remèdes bien plus jojos. Enfin, tout ça pour
dire que ça me faisait
plaisir de penser que les douleurs venaient de vous. Elles faisaient
moins
cheap. Vous êtes bien certain que vous n'avez rien à y
voir? Pas même un tout
petit peu, pour m'attirer à vous? D'accord, j'avoue que la comparaison avec la
semelle de
légionnaire était moche, mais elle m'a paru juste
à ce moment-là. Je la voyais,
cette semelle, tout aplatie, toute déglinguée et j'aurai
juré m'être reconnue.
Apparemment pas, merci. Merci, mon beau Méphisto. Si cette
semelle qui vous
écrit pouvait encore enlacer, ce serait vous assurément. Je vous en prie, dites-moi ce que
l'éternité peut m'offrir
de bon? Est-ce obligatoire? Ne pourrais-je pas disparaître tout
simplement,
parce que, sincèrement, ça ne me dit pas grand chose
d'aller m'asseoir à votre
table. N'allez surtout pas le prendre personnel! Je n'aimerais rien de
mieux
que de me trouver en votre délicieuse compagnie, mais je ne suis
pas un oiseau
de société et... J'ai peur de m'ennuyer, de ne pas aimer
les autres invités,
d'être coincée dans une conversation aliénante avec
un pigeon quelconque.
Est-ce que j'aurai ma propre chambre et si oui, pourrais-je m'y
enfermer quand
bon me semblera? Ah! Ça m'ennuie cette histoire
d'au-delà. J'aurais préféré une
sorte de néant. Peut-être pourrions-nous faire un pacte?
Non, je rigole. Par contre, je suis sérieuse avec
toutes ces questions sur
ce qui m'attend quand mon calvaire terrestre sera achevé. Je
sais bien que
c'est présomptueux de demander, mais j'espère que vous
pourrez me donner un
petit quelque chose à me mettre sous la dent, tandis qu'elle est
encore là. Prenez bien soin de vous. Votre Ma Ma, La seule chose extraordinaire dans votre monde, c'est que j'y sois. Voilà ce qu'il vous faut retenir. Méphistophélès L'esprit qui toujours nie. Mon cher Méphisto, C'est si vrai ce que vous dites. Vous me
faites réfléchir et
c'est très bien; je n'en attendais pas moins de vous. Vous me disiez que tout est possible pour
moi. Je suis
d'accord avec le principe. La liberté absolue,
l'affranchissement,
l'émancipation, c'est tout bon, y'a rien à jeter. Parce
que la vie n'a aucun
sens, elle n'a que le sens qu'on lui donne et c'est génial. Les
routes sont là,
devant, certaines bien définies et d'autres plus sauvages,
toutes différentes
les unes des autres. Il y en a des milliers à emprunter et on
peut distancer
tous les tarés qu'on veut dans ces petits sentiers sinueux;
c'est le paradis
des possibles. Alors, cette fille, moi, se tient là devant
toutes ces routes.
Un grand esprit, beau comme une tempête, lui souffle à
l'oreille qu'elle peut
prendre la route qu'elle veut, pas de pression aucune puisqu'elle est
insignifiante, tout est possible, tout est permis, c'est elle la
maîtresse
incontestée des lieux. Il est là, tout près d'elle
et il l'encourage à laisser
libre cours à son imagination. Son discours l'émoustille
et pendant quelques
instants, elle frétille la demoiselle. Mais bientôt, son
enthousiasme se
fendille un peu et ce n'est pas qu'elle s'en fiche de toutes ces belles
possibilités, mais le chemin, quel qu'il soit, faut quand
même se le taper et
ça, ça peut rendre fou le plus sain des déments.
La fille est fatiguée avant
même d'avoir fait un pas et elle demande si des arrêts ont
été prévus et elle
chiale encore. On a beau lui promettre des paysages à couper le
souffle, des
sensations renversantes, elle s'inquiète de l'endroit où
elle fera dodo ce soir
et espère que des installations sanitaires modernes seront
disponibles. Enfin, je ne vous contredis pas et je ne dis
pas que la vie
ne vaut pas la peine d'être vécue; je ne fais surtout pas
l'apologie du
suicide, une simple constatation: que le chemin soit bordé
d'orchidées ou de
cacas de chien, c'est quand même une sacrée marche. Tout
le monde dit que la
vie est courte, mais moi je trouve ça vachement long. Pourquoi?
Pourquoi ça ne
m'épate pas plus que ça? On en fait toute une histoire de
l'importance de
vivre, il doit y avoir une raison et si oui, pourquoi je ne la vois
pas? Je ne
vois vraiment pas ce qu'il y a de si précieux, de si
extraordinaire. Mais tant qu'à être
engagée dans le sentier, je suis tout à
fait d'accord avec le fait de prendre les tournants que je veux, au
moment où
je le veux. Je suis très contrariée de constater que
«les prétendues valeurs
propulsées par les réacteurs réactionnaires des
soi-disant bien pensants» m'ont
insidieusement amenée à croire que j'avais manqué
des sorties et pris de
mauvais tournants. Pff! C'est ridicule, ça n'aurait pas pu
être mieux fait,
c'est une évidence maintenant. Merci de m'avoir ouvert les yeux
à ce sujet. Ma, très chère Ma, Si j'y étais pour quelque chose dans les douleurs dont vous me parlez, d'un claquement de langue je vous en libérerais. Ce geste me servirait tout autant qu'à vous puisqu'il tairait tous ceux qui mettent tous les maux sans discernement dans la même phrase. Non, je n'y suis pour rien. Qu'ils soient biologiques, neurologiques, chimiques ou même électriques, ces inconforts dont vous me parlez sont tous identiques. Ils sont le fait de la substance visqueuse avec laquelle vous êtes modelés. Heureusement, vous êtes de plus en plus nombreux à tirer parti de mes enseignements et à déjouer les plans de votre sculpteur. Je vois régulièrement des gens de tous âges transformer leur corps en matière érotique afin que leur esprit puisse les libérer de leur condition. Lorsqu'ils arrivent à ma table, ils sont de moins en moins nombreux à jacasser et de plus en plus nombreux à pigeonner. Vos voisins de table ne seront donc pas aussi ennuyeux que vous ne le craignez, et s'il vous est difficile de les enlacer, sans doute le feront-ils à votre place. Mais je ne vous en dirai pas plus: les secrets de l'éternité appartiennent à ceux qui me font confiance. Or, cette confiance n'est pas chose qu'on me donne mais chose que je prends, au moment que je juge approprié. Je vous accompagne dans votre sommeil, Ma. Contrairement à la croyance, ma présence est apaisante. Méphistophélès, L'esprit qui toujours nie Bref, il y a des grumeaux dans ma pâte
et vous n'y êtes pour
rien. Quel dommage! À ce sujet, je ne vous déçois pas trop? Avez-vous un conseil à me prodiguer? Y a-t-il quoi que ce soit que je puisse faire pour vous plaire? Toujours, Ma, À ceux et celles qui se plaisent à me déplaire, je prends un réel plaisir à déplaire également. Ne leur déplaise. Ainsi donc, si je prends le temps de vous répondre, c'est que je reconnais en vous la volonté franche et sincère d'accepter cette place que je vous réserve tout à côté de moi. De là, l'idée même de vous déplaire me déplaît. Ai-je un conseil à vous prodiguer? Avec votre permission, commençons par le premier. Ne détestez dans votre vie que la condition physique dont vous me parlez. Cessez de lui chercher une cause et canalisez toute votre rage dans vos yeux afin qu'ils fassent danser devant vous les formes multiples du dépassement. Ordonnez ensuite à vos mains rebelles de pétrir ces formes, avec violence, au prix de la douleur, afin qu'en jaillisse le plus grand des rires. Vous en tirerez un plaisir inimaginable. Y a-t-il quelque chose que vous puissiez faire pour moi? Rester celle que vous êtes sera déjà délicieux. Méphistophélès, L'esprit qui toujours nie. Très cher Méphisto, Merci pour votre premier conseil -dois-je en conclure que d'autres viendront? Vous savez que je ne déteste pas la vie. Je ne tremble pas de la quitter, mais je ne la déteste pas. Je ne déteste pas l'humanité non plus. Je ne l'aime pas et ne la considère surtout pas comme une espèce sacrée, mais ça ne va pas plus loin. Mon rire n'éclate pas encore d'une tonalité assez franche, mais c'est beaucoup mieux qu'avant. Disons que je m'amuse maintenant. Avec votre aide, j'arriverai à rouler sous la table en un rien de temps. J'ai manqué quelques sorties et fait les choses un peu de travers, et ça, ça ne se rattrape pas, la vie est ainsi faite, mais en gros je suis satisfaite de l'endroit où je suis. Mon corps n'a pas voulu suivre, soit! Je me suis assise et j'écris maintenant des histoires fantastiques. C'est bien, ça occupe. Il y a la famille et les amis et les plaisirs de toutes sortes, mais je ne peux pas m'empêcher de penser que je ne fais que passer le temps. Et cette idée-là ne m'angoisse pas, ni me trouble; elle ne me fait strictement rien. Est-ce une bonne chose? Est-ce que cela m'éloigne de mon rire? J'étire dangereusement cet échange et
mériterai bientôt -si ce n'est pas déjà
fait-
le titre un peu péjoratif de groupie, mais je vous
découvre un peu plus à
chaque lettre et je ne veux pas que ça s'arrête. Il le
faudra bien pourtant. Votre Ma, Ma, Quel besoin avez-vous de trouver que la
vie est importante pour pouvoir la
vivre? Cette vie n'a rien de précieux, rien d'extraordinaire, et
c'est là tout
son précieux et tout son extraordinaire. Imaginez un seul
instant que cette vie
ait une importance. Seriez-vous capable de la vivre? Non. Jamais. Ces
douleurs
dont vous me parlez ne seraient rien, absolument rien en comparaison
avec la
frousse que vous auriez du seul fait de vous entendre respirer. Vous
vous
cacheriez sous votre lit pour ne pas voir cette importance. Méphistophélès Comme toujours, Méphisto, vous avez
raison et vous avez vu
très clair en moi. Je serais atterrée si on
m'annonçait que cette vie a un
sens, que nous devons absolument atteindre certains buts.
Peut-être que ce
genre de mission convient mieux aux ambitieux. Je dis ça, mais
je n'ai aucune
idée de ce qui motive les êtres humains. Indécrottable Ma, Qui est l'anomalie? Vous êtes tous l'anomalie. Du premier jusqu'au dernier. Vous feignez de ne rien croire, Ma, de ne croire en rien, et pourtant vous m'écrivez avec ce même espoir qu'il existe quelque part une Vérité qui puisse être non seulement raisonnable mais aussi et surtout palpable. N'est-ce pas que ce serait malgré tout très confortable? Votre père pleure le sort de l'Imposteur qui s'est fait clouer le bec. Votre mère touche le bois sur lequel on l'a crucifié. Votre soeeur se gave de courants d'air. Et vous, Ma, et vous, quel est votre dieu? Serait-ce moi? Prenez garde! Vous répondez «oui» Et vous êtes anomalie. Vous répondez «non» Et vous êtes contradiction. Tant et aussi longtemps que je n'aurai pas pris le contrôle de votre âme, vous êtes coincés. Vous êtes tous coincés car vous vous êtes mis en tête de répondre à une question 100% chair et os. Une question qui n'existe que parce que vous l'avez vous-même inventée. Comme vous êtes maladroits... Méphistophélès, L'esprit qui toujours nie. Je suis indécrottable,
Méphisto, et c'est pour ça que vous
m'aimez. Je réponds non. Je ne suis pas
à une contradiction près,
elles me vont si bien au teint... Je n'attends pas non plus que vous me
sauviez. Non seulement
je ne vois pas l'intérêt de vouloir être
«sauvée», mais je ne crois pas que
vous existiez pour nous mener à la salvation. Pour exister, vous
n'avez pas
besoin de raison aussi grandiose, ni d'aussi niaiseuse. Ça ne
veut absolument
rien dire, la salvation. Déjà enfant, je trouvais le
principe complètement
idiot. J'adore vous écrire et vous lire,
mais je ne vous vénère pas
comme un dieu. Je n'ai pas de dieu. Le concept ne me rentre juste pas
dans la
tête. Mais je vous promets que si je deviens subitement
déficiente,
j'installerai un petit autel et ferai toutes sortes de
génuflexions juste pour
vous. C'est un deal? Vous êtes déjà
déficiente et vous faites déjà des
génuflexions. Ne niez pas: je vous vois. Placez-les au nombre de
vos
contradictions. Ce sont elles qui vous mèneront à moi.
Essentiellement,
obligatoirement, immanquablement, irrémédiablement,
inéluctablement et même...
canoniquement. Méphisto, Vous me gâtez tellement,
Méphistophélès, vous êtes si gentil avec moi
que je
pourrais facilement me croire au centre de ce monde. Seulement, plus
j'y
regarde, plus je n'y vois que vous. Je suis une poussière au regard de l'éternité et il m'a toujours semblé bon de garder cette donnée bien en tête. Je n'ai pas envie de mener une grosse vie sérieuse et de penser que je suis irremplaçable, que je devais absolument être là. D'ailleurs, je pense que personne, à part vous qui êtes la saveur de ce monde, ne devait absolument être là. Je ne crois pas me dénigrer en refusant de monter sur les piédestaux de cartons où les hommes se plaisent tant à se pavaner. Expliquez-moi où je fais fausse route. Votre Ma à jamais. Ma, toujours plus chère, Vous dites que je suis à genoux et,
franchement, j'imagine
assez bien que vous puissiez avoir raison. Surtout que vous dites
m'avoir vue,
alors là, qu'est-ce que je peux bien ajouter? Donc, je ne nie
pas, mais
expliquez-moi ce que je fais pour être si déficiente parmi
les déficients. Je
veux comprendre Voyez-vous, mon bel amour, je n'ai pas trop
envie d'être à genoux,
alors on fait quoi dans ce cas? Me rendre à vous, ça va,
je suis partante, mais
pas sur mes rotules! Ça fait un peu trop oratoire Saint-Joseph
à mon goût.
Pourquoi pas sur les mains? Ou sur la tête? Très chère Ma, Non seulement n'êtes-vous pas
irremplaçable mais vous êtes complètement
inutile. Comme tous et chacun des vôtres, hommes et femmes,
petits et grands,
cervelés et écervelés, vous n'êtes
effectivement qu'une poussière dans le temps
et dans l'espace. Parce que vous n'êtes qu'une poussière, précisément parce que vous n'êtes qu'une poussière, Ma, vous êtes à l'abri de tout! Oui, de tout, et donc libre! Vous êtes à l'abri de toutes les prétendues valeurs propulsées par les réacteurs réactionnaires des soi-disant bien-pensants! Parce que vous n'êtes rien, précisément parce que vous n'êtes rien, tout est possible. Tout et surtout, oui surtout, suivre les enseignements du Grand Méphistophélès! Vous ne voyez que moi? Ma, ma pauvre Ma, c'est donc que vous ne vous voyez pas vous-même! Vouvoyez-vous! De toute urgence! Méphistophélès Dites-moi une chose, Méphisto, vous
plaît-il que je fasse, à
l'instar de tous les autres moutons, des génuflexions? Est-ce
distrayant ou
cela vous indiffère-t-il? Ma, Si
vos génuflexions étaient les mêmes, elles me
distrairaient le matin et
m'indifféreraient le soir. Comme elles sont différentes,
elles m'intriguent le
matin et m'intéressent le soir. Adorable
Méphistophélès, Très
chère Ma, Cher Méphisto, Chère Ma, L’esprit qui toujours nie Mon cher Méphisto, Je veux bien jouer et formuler ma demande ou
plutôt mes hypothétiques demandes,
et vous lire me dire à quel point je ne suis qu'une puce
rêvant comme les
autres puces du même gros chien, mais on s'entend bien, vous ne
m'exaucez
surtout pas. Ça me ferait une belle jambe si en plus mes
délires devenaient
réalité. J'ai réfléchi
consciencieusement à la question et je suis arrivée
à la
conclusion que puisque la vie n'est qu'un laps de temps à
passer, je voudrais
me divertir et régaler ma curiosité. Le divertissement
qui m'apparaît le plus
chouette et inaccessible est le voyage dans le temps, que ce soit dans
le passé
ou dans le futur. Sauf qu'après un temps, je me lasserais
probablement
d'admirer le défilement des générations humaines
et une fois passée la surprise
des changements de décors, voir la même pièce se
répéter encore et encore, ça
ne doit pas être rigolo. Je retournerais probablement à
mon tricot qui a au
moins le mérite d'assumer entièrement l'acte de
reproduire sans fin le même
geste, avec quelques variantes. Donc, le voyage dans le temps, mais
seulement
pour un temps. Ensuite, il y a tous ces sous-rêves
qui ne sont finalement que des passe-temps,
parler toutes les langues et dialectes du monde, voler, me
métamorphoser...
Faire en sorte que la vie soit autre chose que des tiroirs pleins de
vêtements,
un paquet d’objets hétéroclites sur lesquels j'ai
apparemment gravé mon nom, un
corps qui fait mal, des saisons qui passent. Vous voyez le genre… Voilà, je me suis gentiment prêtée au jeu, à vous maintenant. Quand vous aurez commenté ce qu'il y a dans ma petite tête d'humaine faible qui se croit forte et prétend le contraire, pourriez-vous envisager de répondre à cette question: y a-t-il quoi que ce soit que vous désirez et que vous ne pouvez avoir ou atteindre? Votre douce Ma Comme vos aspirations sont terrestres. Vous aimeriez voyager dans le temps, et ensuite dans l'espace? Je ne vous décevrai pas en vous disant que vous n'y trouveriez que ce que vous seriez capable d'y trouver, c'est à dire les quelques références à ce que vous connaissez déjà. Le reste ne vous serait pas même accessible, trop occupée que vous seriez à trouver les murs sur lesquels vous appuyer. Quant à ces passe-temps dont vous me parlez, avouez que vous avez déjà du mal à concevoir en quoi ils vous apporteraient quelque satisfaction. Avouez que vous n'avez pas véritablement réfléchi avant de formuler ces demandes. Je vous laisse une seconde chance. Si vous savez répondre, je le saurai aussi. Tendrement, Méphistophélès, L'esprit qui toujours nie C'est vrai que je suis faible mais je n'ai jamais prétendu le contraire. Je ne veux pas être forte. Je ne veux pas me battre, ni me mesurer à mes semblables. Je veux rester exactement là où je suis le temps que j'en aurai envie. Et alors? Qu'est-ce que ça change finalement? Ce n'est pas une nécessité absolue d'avancer. En tant que race qui veut survivre, peut-être, mais moi, en tant qu'individu, qu'est-ce le monde en a à branler que je ne sois pas de la course? Si vous voulez mon avis, la sagesse c'est comme le Père Noël, c'est de la merde. Dans le sens où c'est une fable crétine et moralisatrice. Vous ne trouvez pas? Oh, et puis, qu'est-ce que j'en sais. Après tout, je pose des questions farfelues, alors je dois avoir des idées farfelues aussi. Je me demande tout de même si vous recevez des demandes moins prévisibles que la gloire, la richesse, le pouvoir et tous ces désirs typiquement masculins. Je me suis toujours demandé quel aurait été le souhait de Marguerite. Faust sentait le réchauffé à des milles à la ronde. Demander ce que des tas de gens peuvent avoir naturellement est idiot. Si j'avais à demander quoi que ce soit, ce qui n'est pas le cas, je demanderais un don vraiment hors du commun. Les désirs banals des hommes ne vous lassent-ils pas? Votre Ma Ma, Vous prétendez ne pas vouloir
être forte? C'est que vous êtes persuadée que
vous l'êtes déjà, très chère. C'est
d'ailleurs le propre de ceux et celles,
fort rares, qui le sont effectivement. D'où cette
indifférence à l'idée
d'avancer davantage. Vous avez atteint, semble-t-il, le point de
non-retour,
cette frontière qui vous fait basculer de l'inconscience
à la conscience. Mon beau, mon adorable Méphistophélès, Je voudrais que votre existence soit palpable et que vous veniez me rejoindre un soir dans mon lit, là où nous serions bien tranquilles, et que cette conversation nous l'ayons en direct, de vive voix. Voilà ce que je souhaiterais. Vous vous glisseriez par ma fenêtre et je vous ferais une petite place parmi les oreillers et les couvertures, et nous parlerions pendant des heures, ou jusqu'à ce que je m'endorme. Je me fiche bien du pacte, des demandes, de ce que vous pourriez m'apporter; votre présence seule m'intéresse. Que mes aspirations soient de m'évader sous différentes formes est tout à fait naturel étant donné que je suis prisonnière de ce corps douloureux. Peut-être devrais-je songer à régler ce problème à la source: demander qu'il n'y ait plus de grumeaux dans ma pâte. Ce serait intelligent, j'imagine, mais ça ne changerait rien au fait que je vis sur une planète relativement inhospitalière dérivant au milieu d'un univers que je ne connais pas. C'est une notion parfaitement angoissante pour moi, vous comprenez, c'est pour cela que je voudrais visiter l'univers. Vous avez raison, je n'y comprendrais rien, mais vous, ne pourriez-vous pas faire en sorte que je comprenne? Possédez-vous ce genre de pouvoir? Avec amour, Votre Ma Irremplaçable Ma, Non, je n’ai pas ce pouvoir de me
matérialiser. Ce qui
répond du même coup à votre question
précédente, quant à mon souhait le plus
cher. Il m’arrive, en effet, de souhaiter pouvoir y arriver, afin de
marquer
plus intensément de mon empreinte ceux et celles d’entre vous,
très rares, qui
à mon sens le vaudraient davantage. Remarquez que je m’en
console rapidement,
car à défaut d’être chair je suis cher. Ma, chère Ma, ne souhaitez pas ma présence. Considérez simplement qu’elle vous est déjà acquise. Aussi souvent que vous la souhaitez. Méphistophélès Cher Méphisto, J'ai reçu votre message tard le soir, juste avant d'aller me coucher et j'ai bien failli m'étouffer de rire. Si j'avais éteint mon ordinateur quelques minutes plus tôt, l'effet aurait été ruiné. Chapeau pour le timing, c'était du tonnerre! Du coup, j'ai débranché la moitié gauche de mon cerveau et je me suis permis un peu d'autosuggestion. Rien de bien vilain, car si je proposais mon lit comme lieu de rendez-vous, c'était uniquement pour des raisons de confort. La conversation que je voulais partager avec vous se serait fort bien accommodée de la table de cuisine et de deux tasses de thé. Cela étant dit, ça doit être chouette de n'avoir aucun corps. C'est drôle, vous souhaiteriez expérimenter la chose et moi, j'ai hâte que ça se termine. J'imagine que si un échange quelconque était possible, vous y auriez déjà songé, alors je ne proposerai pas de prendre votre place. Pourtant, j'adorerais jouer les Méphisto pour une nuit. Et vous, aimeriez-vous jouer les Ma? Je serais bien curieuse de savoir ce que vous feriez. Affectueusement, Votre Ma. Ma, ma petite Ma, Vos propos m'indiquent que je me serais
mal exprimé. Comme elle est difficile,
votre langue! Ce que j'ai voulu vous dire, c'est qu'étant Moi et
non Ma, vous
auriez subitement le pouvoir de vous voir telle que vous êtes et
que de là,
oui, de là, vos yeux ne vous quitteraient plus. Vous croyez que
vous porteriez
votre regard partout sauf sur vous? Vous faites erreur. Vous croyez que
ce
regard serait attiré par tout ce que vous ne saisissez pas de ce
qui vous
entoure? Vous faites erreur. Vous croyez que vous visiteriez l'inconnu,
par-delà toutes les épaisseurs qui vous séparent
de ce qui est? Vous faites
erreur. Je vous le dis, Ma, je vous le dis, vous ne pourriez
détourner les yeux
de ce qui vous intriguerait au premier chef –de vous! Bien que vous
soyez
autre, vous êtes vous-même et la question qui vous intrigue
le plus est de
savoir qui vous êtes. Si vous étiez Moi et non Ma, vous le
verriez et ce serait
insupportable. Ne souhaitez pas être Moi. Appréciez être Ma. Méphistophélès, Mon adoré, Vous me dites que je ne dois pas désirer être vous car je ne saurais le supporter, je vous crois sans problème et je chasse vite fait cette tentation absurde. Et puis, alors que j'étais si obéissante, vous me dites que j'aurais le pouvoir de me voir et que cette vue me serait intolérable. Allô l'argument fatal! Ça me donne encore plus envie de vivre l'expérience. Et puis, pensez-vous que si j'étais délivrée de cette carcasse, je resterais bêtement à me fixer dans les yeux, à suivre chacun de mes gestes? Je pense que j'irais voir ailleurs si je n'y suis pas. Surtout que moi serait vous, et que nous aurions tout le temps plus tard de nous raconter ce que nous avons fait avec le corps de l'autre. Non, vraiment, si j'étais vous, je ne m'intéresserais pas à moi. Quel ennui! D'ailleurs, je m'éloignerais le plus possible de la terre et des humains. Sérieusement, n'avez-vous jamais envie de partir? Imaginez le pire! Parlez-vous de ce que vous
feriez si nous échangions nos
places? Votre Ma Ma... Vous aimeriez être Moi pour une nuit? Chassez cette idée que vous ne sauriez voir! Vous n'êtes pas prêts, vous, humains, à vivre une telle intensité. Même si ce n'était que pour quelques heures. Vous êtes trop petits, trop fragiles, trop sensibles aussi. Concevez, Ma, que si la chose était possible vous auriez le pouvoir de vous voir. Vous verriez Ma, vous vous verriez vous-même, et cette vue vous serait intolérable car vous verriez ce que vous ne pouvez voir. Ce regard serait tellement troublant qu'il vous brûlerait les yeux. Imaginez le pire et dites-vous que ce n'est rien. Vous douleurs actuelles n'en seront que plus douces. Méphistophélès Mon grand, très grand Méphisto, C'est dommage que je donne l'impression de
ne pas vouloir être Ma. J'adore être
Ma, être moi. Je me le dis chaque jour. J'aime mon lieu de
naissance, la
texture de mes cheveux, mon sexe, ma taille, mon quotient intellectuel,
ma vie
tout entière -que j'ai pris soin de réinventer avec
minutie lorsque les
douleurs insidieuses ont commencé leurs travaux de
démolition- tous ces détails
dus à ce hasard implacable. Vous voyez, dans toute cette
histoire d'échange
corporel, jamais je n'ai voulu que la métamorphose soit
permanente. Aucune
existence ne m'intéresse sérieusement. J'ai mis des
années à atteindre ce
niveau de confort avec moi-même. Vous avez raison, si
j'étais vous, je
resterais sûrement planté là à vous
surveiller pour être certaine que vous ne
fassiez rien de mal avec mon existence, comme tuer toute ma famille et
m'envoyer en prison où je deviendrais inévitablement la
petite copine d'une
terrifiante mama. Une fois encore, que feriez-vous si vous
deveniez Ma? Votre petite Ma Ma, Je constate qu'une fois encore vous ne m'avez pas compris. Si vous étiez Moi, ce ne serait pas en échange que je sois Ma. Jamais je ne le serai. Si vous étiez Moi, ce n'est pas la Ma à qui j'aurais emprunté l'identité que vous regarderiez sans pouvoir détourner votre regard. C'est la Ma que vous êtes, que vous seriez encore, et que vous verriez du haut de votre détachement. C'est cette Ma que vous regarderiez avec effroi, avec inquiétude, et qui vous troublerait profondément, à vous donner envie de vomir. N'insistez pas, Ma. Renoncez à être Moi. Ce que je ferais si j'étais Ma? Je rirais. Je rirais de me voir si puissant et si impuissant à le reconnaître. Méphistophélès Je me regarde déjà avec
effroi. Vous parlez de puissance et
plutôt que de vous mécomprendre, je vous demande de
m'expliquer ce que vous
voulez dire par là. Parce que je ne vois aucune puissance en moi
ou autour de
moi. Savez-vous que notre galaxie est une merde cosmique cachée dans l'ombre d'un superamas, plutôt merdique lui aussi au regard de l'univers? Et le pire (à mon échelle, parce que réellement ce n'est pas le pire) c'est que parmi les privilégiés qui sont en charge d'un observatoire et qui peuvent ainsi jeter un mini coup d'œil sur l'univers, il se trouve un jésuite débile qui affirme que quelque part dans l'univers il existe une planète habitée par des êtres qui n'ont pas commis le péché originel, également créatures de Dieu. Je ne peux même pas commencer à expliquer à quel point ça me met en rogne que ce type-là ait son oeil de l'autre bord du télescope et pas quelqu'un d'autre. Mais après tout, c'est l'observatoire du Vatican, et ils feront bien dire à l'univers ce qu'ils veulent lui faire dire. Tout ça pour dire que si puissance il y a, en moi ou à proximité de moi, je ne la vois pas, je ne la comprends pas, mais suis extrêmement intéressée par votre avis sur la question, cher Méphisto. Je ne connais personne d'autre de qui j'aimerais mieux entendre l'opinion, n'est-ce pas terrible? Ma Ma, incrédule Ma, Ne voyez-vous pas toute la puissance de la négation? Le bouffon dont vous me parlez en fait usage depuis des siècles, et voyez toute son influence encore aujourd'hui. La possibilité de nier vous octroie des pouvoirs immenses, Ma, que vous êtes ridicule de ne pas utiliser avec toute la volonté et toute l'intensité dont vous êtes capable. Voyez ma propre signature! Elle vous guide! Méphistophélès, L'esprit qui toujours nie. Mon beau Méphisto, Voudriez-vous vraiment que je fasse usage de ce genre de puissance, celle du bouffon? Mais c'est qu'elle est terriblement moche cette puissance-là et je préfèrerais mille fois être ridicule telle que je le suis plutôt que de passer ma vie à être une conne influente. Je ne comprends pas où vous voulez en venir et je vous demande humblement de m'expliquer. Nier, c'est d'accord, je veux bien tenter l'expérience, mais nier quoi au juste? Je ne peux pas tout nier de A à Z. Je vais rendre mabouls tous ceux avec qui je vis et risque de me faire jeter à la rue. Cela diminuerait passablement mon niveau de confort, ce que je refuse catégoriquement. Très amicalement, Ma Toujours Ma, Votre confort, dites-vous. Votre confort. Nous y voici donc. Vous aurez pris un grand détour pour y arriver. Remarquez que je ne m'en étonne ni ne vous en veux. J'en comprends toutefois que vos «douleurs» sont quelque peu bouffonnes. Vous vendriez votre mère pour vous en libérer, mais encore faudrait-il qu'il soit exclu de la transaction. Article huit, paragraphe trois: «La cédante affirme séance tenante que son confort sera préservé.» Voyez-vous ça. Soyez sérieuse. Comment pouvez-vous croire que vous réussirez à sublimer votre condition si vos dispositions sont inversement proportionnelles à vos aspirations? Vautrez-vous dans votre confort, Ma. Le jour où vous serez prête à désirer autre chose, je vous donnerai la main. Méphistophélès L'esprit qui toujours nie Ma Mon Méphisto, Que vous m'avez fait rire! C'est d'accord: quand je serai prête à cracher sur mon confort, quand j'aurai cessé de m'y vautrer, je vous appellerai. D'ici là, je vous embrasse affectueusement et dans un clin d'œil (la vie passe si rapidement), je suis à vous. Merci pour la délicieuse conversation, Votre Ma |