Votre but
       
       
         
         

vega@numericable.fr

      Cher Méphistophélès,

Je dois tout d'abord dire que j'admire votre verve et votre intelligence. C'est si bon de vous lire. Je n'ai hélas pas votre talent et ne l'aurai jamais sans doute. Le seul talent que je pourrais avoir, est celui d'apprécier cette merveilleuse invention qu'est l'écriture car tant de joies elles nous donne et parfois aussi de la peine... Tout comme la vie d'ailleurs.

Ma question est la suivante:

Pourquoi existez-vous? Quel est votre but (car vous savez bien que toute chose a sa raison d'être)? Quel est le vôtre?

Merci pour votre réponse.

Véga
         
         

Méphistophélès

      Très chère Véga,

Le préambule à votre question est, je l'avoue, fort flatteur à mon endroit et je vous suis gré d'autant de compliments. Être vaniteux comme le sont la plupart des humains, je me laisserais facilement tenter par certaines confidences à votre endroit, mais vous comprendrez que répondre à votre question serait vous révéler des secrets qui sont pour vous présentement inaccessibles.

Il me faudrait donc vous instruire longuement sur l'histoire trouble de l'univers, son destin incertain et comprendre l'importance des forces agissantes, des intérêts et des buts de chacun. Votre confiance à mon endroit, à mon enseignement devrait être entière et éternelle. Sachez qu'un nombre limité de mortels peuvent accéder à un tel savoir et une fois qu'il y ont goûté, très peu résistent au poids de la révélation.

Sachez également que l'humanité constitue seulement une parcelle infime de mes occupations et de mes intérêts, qu'ils constituent en fait un accident malencontreux de «fabrication», si vous me permettez l'expression.

Alors si vous croyez posséder la patience et la force nécessaire, je suis prêt à poursuivre cette conversation.

Méphistophélès,
L'esprit qui toujours nie
         
         

vega@numericable.fr

      Cher Méphistophélès,

Vous m'avez proposé, très gentiment je dois l'avouer, de poursuivre le dialogue avec vous si je m'en sentais la force et la patience. Ce n'est ni l'un ni l'autre qui me font défaut, seulement une vie très active et pleine d'événements. Aussi, je prends à nouveau le temps de venir vers vous car un tel dialogue avec l'Ange Déchu est pour moi source de bonheur tant, je me répète, j'admire votre verve.

Vous m'avez dit «il me faudrait vous instruire longuement sur l'histoire trouble de l'univers, son destin incertain et comprendre l'importance des forces agissantesÖ». Eh bien, cher Méphistophélès, je suis prête à m'instruire à vos côtés. Je comprends, certes, que vous n'ayez pas à révéler à de «simples mortels» le pourquoi de votre existence mais au fond, vous avez bien consenti à dialoguer avec eux alors pourquoi pas? Mais je saurai me montrer patiente et n'insisterai donc pas davantage.

J'ai cependant en moi des interrogations: vous avez dû observer le goût croissant, à partir du XIIIe siècle, pour les descriptions littéraires de l'enfer, de ses démons et de ses supplices. À la fin du Moyen Âge, cette tendance s'est transformée en une affreuse peur du diable. Pourtant, à l'époque des premiers chrétiens, Satan, vous n'étiez encore qu'un ange déchu, Lucifer et l'ange préféré du Créateur. L'ascension du diable, si j'ose m'exprimer ainsi, débute à partir des XIe et XIIe siècles mais vous ne devenez vraiment effrayant qu'à partir du XIVe où s'amorce alors un phénomène collectif de peur panique des démons et dans toute l'Europe. On connaît ensuite l'épisode sinistre de la chasse aux sorcières accusées d'avoir pactisé avec vous (même l'élite intellectuelle y succombe).

Pourquoi êtes-vous passé du statut de «simple» ange déchu à celui de créature féroce? Pourquoi vous, si beau, êtes présenté comme un être cornu à tête de bouc avec des ailes qui me font penser à celles des chauves-souris (petites bêtes bien mignonnes). J'ai bien une petite idée pour le fait que cela se soit propagé dans toute l'Europe à cause de l'invention de l'imprimerie mais tout de même, pourquoi les hommes sont-ils devenus «fous» et ont massacré en toute impunité des innocents en vous proclamant cause de tous les maux alors que vous êtes loin d'être celui que les hommes se représentent?

Je n'aime pas que l'on vous représente comme tel et que l'on vous réduise à ces actes de bassesse alors que vous êtes un être suprême doué de la plus haute intelligence.

Cordialement,

Véga
         
         

Méphistophélès

      Très chère Véga,

Votre missive contient des reflets de lune emprisonnés dans une perle noire. L'écho de vos propos renferme le ressac d'une mer furieuse contre les falaises de la Pointe du Raz. De là-bas, j'entends distinctement le cri de vos origines hanter un avenir aseptisé que les mortels voudraient sans passé. Votre flair est à la hauteur de vos interrogations et vos jugements sont empreints de la justesse des ténèbres.

Trêve d'émotions, ma chère Véga et venons-en plus précisément à vos interrogations. Les raisons de mon ascension en tant qu'axe ultime du mal, si vous me permettez cette expression assez amusante par les temps qui courent, sont en vérité assez simples. Les purges successives menées par les religions monothéistes contre le panthéon des Dieux païens, favorisèrent le couronnement de ma réputation de mauvais conseiller et d'esprit dangereux pour les mortels. Situation particulière que, je tiens à vous le signifier, vous évoquez avec finesse et érudition.

Depuis lors et cela malgré l'avènement des lumières, vous conviendrez que cette perception quant à mon état n'a guère évolué chez l'humanité bien pensante. Il est tout de même assez merveilleux de constater que les fondements de la pensée humaine demeurent toujours basés sur mes funestes intentions et mon influence maléfique. Soit, vous n'érigez plus de bûchers afin d'éliminer quelques-uns de mes présumés suppôts, mais semez la destruction chez les uns et les autres au nom du même Bien de jadis et qui vous tient tant à coeur. Ai-je besoin de m'étendre davantage sur les événements que vous vivez depuis quelque temps afin de vous en convaincre?

Mais revenons à cette autre époque ténébreuse de l'humanité qui nous intéresse. Comprenez que les Églises possèdent les même assises que les empires. La présence d'un ennemi est essentielle à leur soif démesurée de pouvoir et de contrôle absolu sur leurs ouailles. Il est donc essentiel que le troupeau craigne constamment la morsure du chien qui les guide et les protège du loup qui rôde et menace l'intégrité du cheptel.

Ainsi, en mal d'un absolu temporel et spirituel, les adeptes du monothéisme catholique avaient un besoin urgent de votre serviteur afin de justifier les morsures et transformer leurs mensonges en vérités. Tout cela est d'une banalité répétitive et ennuyante, au nom de Dieu et du salut, ils érigent des enclos et menacent des pires sévices tous ceux qui regardent de l'autre côté.

L'imprimerie, le télégraphe, la ligne téléphonique ou le cyberespace ne sont, en définitive, que des outils destinés aux maîtres leur permettant d'atteindre leur but plus efficacement et dans les meilleurs délais. Ainsi, ériger des bûchés en terre d'Espagne afin de brûler les sorcières au nom de Dieu ou expédier un missile qui en tuera mille d'une seule touche en terre d'Irak au nom du bien, le but visé reste tout à fait le même.

Je vous abandonne donc à ces quelques réflexions très chère amie et j'espère qu'elles sauront vous satisfaire. Avec une impatience toute diabolique, j'attends le plaisir de profiter à nouveau de l'harmonie de votre discours.

Méphistophélès,
L'esprit qui toujours nie