Quelle est ton utilité?
       
       
         
         

pierre-eric.brohm@wanadoo.fr

      Vil seigneur de la Peine-Ombre,

Tout comme dieu, qui n'en a aucune, quelle est ton utilité?

Je suis étonné, on te dit vil, sordide et cruel, pourtant tes réponses nous paraissent plus que sympathiques. Doit-on lire entre les lignes ou veux-tu changer ton image de marque?

TU êtes le Mal, DIEU est censé être le Bien, vous êtes donc à vous deux le TOUT, Dieu se dit le TOUT, il te vole ainsi la vedette, pourquoi ne dis-tu rien, ça ne te dérange pas?

A+ Méphistophélès, on se retrouve en enfer, prépare l'apéro et les femmes.
         
         

Méphistophélès

      Cher monsieur,

Quoique plutôt échevelée, je conviens que votre lettre propose tout de même quelques sujets en mesure de susciter une discussion intéressante. En réponse à vos questions, je devrais toutefois formuler des réponses assez élaborées si je souhaitais que vous puissiez en saisir l'entière complexité. Cependant, je doute quelque peu du sérieux de votre intervention car, ma foi, vous usez d'un langage assez populaire et qui ne sied guère à ma condition.

Mais soyez sans crainte, je ne me formaliserai pas de cette fréquente inclination que vous et vos semblables avez à discourir de manière si frivole à l'égard du Seigneur des Ténèbres. C'est que voyez-vous je commence à avoir l'habitude de cette marque de légèreté.

Mais revenons à votre lettre. Dites-moi, pourquoi faudrait-il avoir une utilité quelconque pour exister? Vous-même, qui prétendez certainement exister, quelle est donc votre utilité? Oh! Excusez-moi... J'oubliais qu'on vous a créé semblable à Dieu. Alors Tout devrait être en vous. Mais... j'apprécierais tout de même que vous m'éclairiez davantage à ce sujet. Je suis trés curieux d'entendre votre argumentation sur ces passionnantes questions philosophiques. Et profitez de votre réflexion pour vous demander, et ensuite me dire, si vous existiez en tant qu'Être Unique et Exceptionnel ou si vous êtes seulement une créature larvaire pareille aux milliards d'autres. J'avoue que cette question m'intrigue follement. Et si cette question vous effraie, interrogez Dieu. Il mijote assurément quelques brillantes réflexions sur votre utilité et sur votre place dans son grand Tout. Ensuite, je daignerai peut-être vous faire part de ma vision à votre endroit.

Sachez seulement que, encore une fois, du seul fait de me poser cette question - et de vous la poser à vous-même, je me permets de vous le rappeler - vous démontrez magistralement votre prétention à vous croire la perfection ultime de votre univers. En ce sens, m'étendre davantage à vous convaincre de votre banalité serait pure perte.

Le problème avec ceux de votre race, c'est que vous pensez vous reconnaître dès le moment où vous côtoyiez une forme supérieure à la vôtre. Vous vous attribuez des étiquettes avec magnificience afin de ne pas vous sentir diminués par rapport à l'insignifiance de votre quête. Vous avez besoin de balises, de repères, qui sont en fait vos frontières, pour pouvoir atteindre votre soi-disant finalité. Comprenez donc que je suis vil, cruel et sordide lorsque le commande la situation. Et que je peux aussi être flatteur, perfide, généreux, mesquin, séducteur et même sympathique, comme vous le dites si bien. Tout dépend de mes intérêts et de mon plaisir.

Quant à mon image de marque, je l'abandonne volontiers à ceux qui la fabriquent et l'utilisent afin d'asseoir leur pouvoir et vous convaincre de leur vérité. Voyez-vous, je n'ai nul besoin d'une campagne publicitaire pour déterminer de quel côté il me faudrait agir afin d'être populaire.

Par contre, j'avoue sincèrement que la présence de Dieu à ma suite m'amuse énormément. En le lisant attentivement, vous entreverrez comme moi sa Bienheureuse panique. Vous constaterez qu'il ne fait plus le poids et qu'il est sur le point de comprendre qu'il n'y a ni bien ni mal. Il n'y a que Moi, et l'obscurité qui vous attend tout au bout du chemin. Alors dites-moi, pourquoi devrais-je l'accabler davantage? Le pauvre a déjà assez de mal à retenir son troupeau bêlant à l'intérieur de son étable. Je n'ai aucune envie de m'abaisser à le narguer.

Quant aux femmes et à l'apéritif, si cela correspond à votre niveau de plaisir, je pourrais accéder assez facilement à vos désirs· Des désirs tellement humains d'ailleurs...

Merci de m'instruire. Je vous attends.

Méphistophélès,
L'esprit qui toujours nie
         
         

pierre-eric.brohm@wanadoo.fr

      Méphistophélès, vil seigneur de la Peine-Ombre,

Vous désirez un langage qui sied davantage à votre condition, soit, je m'en retourne à votre volonté pour qu'il n'existe plus de malentendu.

Quant au sérieux de mon intervention, elle est "on ne peut plus sérieuse". J'usais de ce langage parce que je pensais, par cette vilenie qu'est la popularité, installer un dialogue compréhensible des plus idiots de la soi-disant création de Dieu.

Et cette "marque de légèreté" que vous citée n'est autre que l'écho du bêlement des moutons de Dieu, des moutons, dont si peu cherchent à sortir de l'enclos immoral et insensé du Paradis!

Mon utilité, étant une création de Dieu, n'est que de grossir le rang du troupeau d'un berger égocentrique. Qui promet tout et qui ne donne que l'illusion d'une liberté qu'un esprit faible approuvera.

Ce qui m'en amène à vous dire que je suis bien une créature larvaire pareille aux milliards d'autres, physiquement. Mais je n'arbore aucunement cette identité, permettez-moi l'expression, identique. Je me satisferai plus de l'étiquette de balayeur de chiottes en Enfer.

Je ne prétends donc pas exister mais être manipulé par un être stupide, qui ne sait que promettre. Alors que vous, Seigneur des Ténèbres, vous agissez.

La question que vous me posiez n'était donc pas si effrayante, mais je doute que Dieu eût pu y répondre. Il se détourne souvent du sujet et incite à la bêtise; souvenez-vous de cette pomme qu'il avait interdite à Ève, l'interdiction crée la tentation. Le serpent (qui je suppose, était un de vos suppôts) n'avait plus qu'à proposer cette pomme, sans devoir convaincre la femme de la manger.

C'est pourquoi je préfère mille fois philosopher avec vous, qui me semblez être le seul à la hauteur, sans aucune prétention de ma part, mais pour le plaisir d'une discussion réfléchie.

J'espère ainsi vous avoir convaincu pour que vous daignez me faire part de votre vision des choses.

Mais, sachez également que je ne me crois pas à la perfection ultime de mon univers. Je n'ai pour univers qu'une étable, avec pour seul confort, un peu de paille, et le souffle chaud d'un âne et d'un bouf (un tableau si révélateur) puisque l'homme n'est que l'enfant de Dieu.

Et j'aimerais donc que vous vous étendiez davantage sur cette conviction que vous avez de ma banalité, j'en serais fortement enrichi et cela m'aiderait peut-être à faire un pas de plus en dehors de l'enclos.

Certes, l'ignorance de soi-même est un des problèmes de la race humaine, mais ils sont si nombreux. Or je pense avoir eu la chance d'être dépourvu de ce défaut, je me connais sans aucune comparaison mais en me posant de simples questions (Qui suis-je? Qu'est-ce que je vaux? ...). Et je me permets de vous rappeler qu'une étiquette minable de votre royaume me conviendra mieux que le grade de saint au Paradis. Il ne me gênera guère d'être diminué si j'y gagne la liberté hors du troupeau.

Aucun repère, aucune balise, frontière ou limite, tel vos Ténèbres. Dans le noir, on ne perçoit pas les limites. Voilà ce qui autorise la liberté des plaisirs les plus futiles. Vous m'en persuadez en ajoutant que vous pouvez être aussi bien vil, cruel et sordide que flatteur, perfide, généreux, mesquin, séducteur, et même sympathique. Je vous remercie donc de m'avoir éclairé en ce point.

La présence de Dieu dans ces lettres n'est qu'un point de réflexion, c'est la seule personne que nous connaissons en commun. Et je ne peux qu'acquiescer votre réponse en affirmant qu'il n'a pas besoin de vous pour s'autodétruire. Restez donc à la hauteur de votre pensée en ne le narguant pas.

Mon niveau de plaisir, les femmes et l'apéro, sont les seules choses perceptibles derrières les frontières fixées par Dieu. C'est ainsi le rêve de tous les balayeurs de chiottes. Après tout je ne suis qu'un humain.

Par contre, je suis étonné par la politesse dont vous faites preuve envers la création de Dieu, tel que moi. Et est-ce que vous vous ennuyez pour prendre le temps de nous instruire, nous, les quelques moutons sauvages? Ou cherchez-vous des êtres doués d'un esprit digne de vous servir? Si oui, je suis un volontaire au poste, le plus pitoyable soit-il, et sans prétention.

Et je vous prie de bien vouloir croire que les lignes ci-dessus ne sont pas que viles flatteries mais bien le fond de ma pensée qui n'est plus sous le contrôle de Dieu. Mon esprit est sauvé, aidez-moi à sauver mon corps.

Je vous remercie de me faire l'honneur de disserter avec moi.

Salutations les plus dévouées, je vous attends.

HAINE Ghislain
chez BROHM Pierre-Eric.
         
         

Méphistophélès

      Cher monsieur,

J'ai tardé à vous répondre, mais veuillez croire qu'il ne s'agit nullement d'un manque d'intérêt envers vos confidences. Je vous avoue humblement qu'on se bouscule littéralement à ma porte et j'ai fort à faire. La fourmilière humaine est actuellement très active et me procure mille petits plaisirs forts divertissants. Alors, vous comprendrez que je les savoure avec volupté car; comme vous le devinez certainement, le plaisir est la source première du Mal.

Vous savez que des lettres comme la vôtre sont plutôt rarissimes, vous me faites présent de votre esprit et ne me demandez rien en retour si ce n'est mon opinion sur des sujets qui vous préoccupent. Votre clairvoyance vous honore et la voie que vous avez choisie correspond à la justesse de votre réalité, au vécu séculaire de votre race. Il n'est pourtant pas si compliqué de constater la banalité de l'humain et son hypocrisie naturelle. Pourtant, très peu d'entre vous osent admettre cette simple évidence. Chacun se tourne vers sa divinité intérieure afin de justifier ses actions. Une fois en paix avec vous-même, vous pillez, dévastez, avilissez et tuez au nom du Bien et de la liberté, de cette chose que vous caressez tel un trésor précieux et que vous nommez la Démocratie ou plus exactement la dictature du Droit.

Intéressant cette conception que vous avez du Droit. Charmant le polissage que vous avez su donner à ce fantasme d'humanisme autocratique qui vous habite et que vous dissimulez sous le voile de l'égalité des chances. Comme si la chance pouvait valser au rythme de l'égalité. En fait, le seul droit qui vous préoccupe est celui d'écraser légalement votre comparse afin de prendre sa place s'il est plus puissant ou de le maintenir dans un état de dépendance absolu s'il vous est inférieur. La notion est toute simple, à l'intérieur d'un cadre chargé de principes et de dorures, vous dominez ou vous acceptez de l'être. Vous travaillez sans relâche pour atteindre les sommets du pouvoir et de la démesure en affirmant que cela constitue la valeur absolue de la nature humaine. Regardez-vous agir en tant que globalité, puis trouvez un pauvre hère pas trop abruti subissant cet état de droit (ce ne sera pas trop difficile) et interrogez-le sur ce qu'il pense de votre perception de la liberté.

Je vous ai décrit peut-être trop rapidement votre conception du Bien défendu depuis des siècles par votre philosophie affairiste, mais tant pis. Parlons maintenant un peu du Mal, dont je suis l'indigne représentant. Vous serez d'accord avec moi pour affirmer que vouloir dépouiller «illégalement» le puissant de son pouvoir et de sa richesse, fruit de son labeur et de sa persévérance pour en jouir immodérément est une abomination. Une abomination merveilleuse que j'encourage fortement, soit dit en passant. La paresse, le refus de travailler, le désir de contourner les «lois» afin de devenir un parasite suçant les forces vives de l'organisation humaine constitue un minuscule grain de sable dans l'engrenage. Je vous informe qu'on vous indiquerait volontiers le chemin du cachot pour un tel état d'esprit. Songez-y un seul instant, un refus soudain de participer à cette grande comédie qui est la vôtre... Dieu en tomberait de ses nues et votre terre ne s'en porterait que mieux.

Songez donc, pauvres humains, à cette douce tentation de forniquer des jours entiers sous l'influence de substances délicieuses, manger à même la beauté de votre monde, s'enivrer de liqueurs suaves et dormir des jours entiers en ne vous préoccupant que d'une chose: le plaisir de vivre et la jouissance d'être... Réfléchissez à tout ce Mal que je représente et agissez! Vous pouvez aussi être ce serpent se lovant sur le ventre brûlant de la première femme. Quel magnifique symbole d'éternité et je vous le dis, c'est la seule route à emprunter pour me rejoindre.

Vous confessez naïvement que ma politesse vous surprend? Dame! Que vous dire sinon que je suis Prince des Ténèbres et que la vulgarité de votre monde m'impose une certaine délicatesse d'esprit. Rappelez-vous que vous n'êtes pas à mon image, mais à celle de Dieu. Alors une certaine distance est nécessairement de mise. Mais rassurez-vous, cher disciple. En vérité je vous le dis, vous êtes déjà mon serviteur et mon royaume vous appartient.

Soyez également sans inquiétudes, je ne vous destine pas à l'entretient des cabinets car, pour cette noble tâche, j'ai déjà une liste assez complète des grands de votre monde.

Méphistophélès,
L'esprit qui toujours nie.
         
         

pierre-eric.brohm@wanadoo.fr

      Méphistophélès, vil seigneur de la peine-ombre,

Je vous avoue que je ne pensais plus recevoir de réponse de votre part. Je m'étais résolu à penser que je vous ennuyais avec mes questions idiotes. Et je vous remercie fortement de m'accorder un peu de votre précieux temps, qui, bien qu'éternel, est précieux. J'ai un malin plaisir à converser avec une divinité de votre hauteur, et comme vous le disiez: le plaisir est la source du Mal.

Vous énoncez ici un des nombreux paradoxes de la vie sur Terre, en tant que mouton, la dictature du Droit. Il est vrai que ces règles qui précisent que la liberté des uns s'arrête où commence celle des autres sont très intrigantes pour des gens qui se disent altruistes et qu'il faut aider son prochain. Comment aider son prochain, si on lui interdit de faire la moindre chose nuisant au bien être de son voisin. Les Hommes cherchent tous la même chose, le bonheur; mais ils sont tous incapables de donner la définition de ce mot. Moi-même je ne me rends pas compte ici-bas du véritable sens à donner à ce vocable qui n'aurait jamais dû exister. Peut-être pourriez-vous m'éclairer à nouveau.

C'est justement parce que je ne veux pas être ni dominant, ni dominé que j'implore votre aide. Dominez-vous vos suppots ou les considérez-vous comme des égaux? J'entends par là, des âmes dignes de jouir des mêmes plaisirs que votre éminence. Il s'agit bien dans ce contexte d'une perception de liberté qui n'est autre qu'une recherche du fameux bonheur?

Je n'attends que de finir dans un cachot humide, de dormir sur la paille et de n'avoir pour seul compagnie, que de pauvres rats, avec qui j'accepterai volontiers de partager mon pain sec. Faire tomber Dieu de ses nues n'est pour moi qu'un rêve, ainsi que d'enrailler l'engrenage de cette société. Car avec le peu d'Hommes comme moi qui se rendent compte qu'ils ne sont que des imbéciles et stupides morceaux d'argile animés, notre union pour la révolution et la domination du Mal ne servirait pas à grand chose devant la masse des pantins de Dieu. Sauf petit coup de pouce de votre part.

J'espère finir dans votre "communauté" pour me substituer à ces innombrables bonheurs que vous évoquez. Le plaisir, la paresse, les substances hallucinatoires et les liqueurs à se partager, la voilà donc la définition du bonheur, je pense que vous serez d'accord pour l'expliquer ainsi.

Vous m'honorez fortement en m'offrant votre royaume, je suis donc votre humble serviteur, et j'en suis heureux. Mais vous citez les "grands de notre monde" pour l'entretien de vos lieux d'aisances; donnez des noms, est-ce qu'un Hitler, qui fut un grand de ce monde malgré tout, et qui a répandu le mal durant quatre années entières sur l'Europe, fait parti désormais des grands de votre royaume, ou du service d'entretien?

Je vous remercie de me faire l'honneur de disserter avec moi,

Salutations les plus dévouées, je vous attends.

Haine Ghislain

Chez Brohm Pierre-Eric.