Alexandre
écrit à

Méphistophélès
| Mes salutations et mes hommages, Ô
Seigneur des Ténèbres! J'ai grand plaisir à vous écrire ce soir, et j'ai tant à vous dire que je ne sais par où commencer! Il est certain que j'omettrai quelque chose, mais qu'importe, puisque vous comme moi avons tout notre temps! Pour commencer, j'aimerais vous témoigner ma sincère admiration devant votre intelligence incomparable et votre incroyable vivacité d'esprit. Voyez-vous, je me considère comme plus malin que la plupart des gens, mais je crois devoir, en dépit de mon orgueil si désagréablement humain, m'incliner en face de vous. En m'intéressant à vous, à votre histoire, à votre personnalité, je me suis rendu compte que nous nous ressemblions beaucoup. Au risque de vous insulter en vous comparant à un mortel, je dirais que vous êtes mon équivalent céleste. C'est que nous avons, il me semble, les mêmes qualités et les mêmes défauts, en plus d'une vision des choses relativement semblables. Ainsi, vous ne serez pas surpris d'apprendre que je me rebelle sans hésitation contre les despotes, ou contre toute forme d'autorité que je refuse de reconnaître. J'ai toujours prôné que ma famille devrait être une démocratie plutôt qu'une dictature, invoquant comme argument que le peuple finissait toujours par l'emporter, et que les tyrans finissaient le plus souvent décapités. Je sais que vous n'avez pas la moindre estime pour la démocratie et que vous songez probablement que je n'agis ainsi que pour augmenter mon propre pouvoir, pour asseoir ma domination et être roi à la place du roi. Il n'en est rien. Il vous plaira peut-être également de savoir que l'adjectif «humain» prend chez moi le même sens pour vous. C'est ainsi que je qualifie avec dédain la musique populaire de «musique de mortel». S'il est une chose qui nous distingue, cependant, c'est notre approche de Dieu. C'est que, voyez-vous, j'ai foi en Dieu et je L'aime. L'Éternel est mon dieu, Jésus est mon Sauveur. J'aimerais que vous, vous soyez mon ami. Je vous en prie, ne me parlez pas d'une couche huileuse de poussière judéo-chrétienne qui m'obscurcirait la vue et m'empêcherait de voir que la vérité ne se trouve que dans le Chaos, le Mal et la soumission à Votre Toute-Puissante Personne. Ni du fait que l'humanité est pitoyable, aveugle, si confiante dans son empire ridicule, dans ses tentatives de compréhension d'un univers qui échappe à son entendement que vous n'avez plus rien à faire pour la corrompre. Je sais tout ça. C'est ce que vous répétez inlassablement dans chacune de vos lettres. Ces lettres si bien tournées, si songées, que je n'ai parfois pu retenir un rire devant vos traits d'esprit et l'habile façon dont vous parvenez à ridiculiser vos correspondants, souvent indignes de s'adresser à vous. Mais je retombe dans la flatterie. Ce que j'aimerais savoir, c'est si je suis différent des autres. En effet, je me considère comme un mouton noir dans la société, une sorte de marginal fier de l'être, mais est-ce suffisant? Comment l'Homme se démarque-t-il à vos yeux? Non pas que je cherche votre admiration, mais à tout le moins votre attention. Sachez que je refuse d'avoir commerce avec vous, de renier Dieu ou Son Christ ou même de croire que vous avez une vérité absolue. Comment, d'ailleurs, pourriez-vous désirer le faire? Vous m'avez déjà séduit par votre verbe aiguisé, et je ne suis, tout compte fait et à mon grand dam, qu'un pauvre humain parmi la multitude. M'est-il permis d'entretenir l'espoir que, fidèle à vous-même, vous nierez cette dernière affirmation? Il me plairait maintenant de vous informer du fait que, différent que je suis des autres hommes, je suis assoiffé de connaissances et avide de vérité. Si je me plonge dans la quête du savoir, ce n'est donc pas pour renforcer mon propre pouvoir ou accroître quelque domination que ce soit. Après tout, mon passage sur cette planète sera si court. Le trépas me guette à chaque instant. Chaque souffle pourrait être mon dernier. Ni la lumière, ni les délices de l'existence que vous proposez n'y changent quoi que ce soit. «Accouchons parfois de bonheurs éphémères, mais qui n'occultent qu'un temps la venue de notre mort lente», ai-je lu dans une pièce de théâtre. Concernant la courte durée de la vie humaine, j'aimerais d'ailleurs vous dire que, à mon humble avis, ce n'est pas la faible longévité de notre race qui rend nos existences moins appréciables. N'avez-vous jamais aimé à regarder les étoiles filantes glisser sur la voûte céleste? Elles ne durent qu'un instant. Sont-elles moins belles pour cela? Moins brillantes, moins fascinantes? À mon sens, elles n'en sont que plus poétiques. N'êtes-vous pas attendri en songeant combien elles sont éphémères? Pourquoi ne l'êtes-vous pas en songeant à l'Homme? Si tant est que vous ayez un coeur! Car, à la lecture de vos lettres, je n'y ai vu que dédain, moqueries, rébellions et indifférence. N'avez-vous quelque faiblesse? Aimez-vous? J'espère n'avoir rien oublié, mais j'abrégerai de toute façon la présente lettre, de peur qu'elle soit trop chargée. Je vous remercie par avance de daigner me répondre, fût-ce avec condescendance. Sincèrement, Alexandre L'esprit qui nie nier Alexandre, Vous n’êtes n’êtes pas le premier et ne serez pas le dernier à m’écrire pour me révéler sur la tête de votre dieu commun que vous êtes différent des autres. C’est par besoin de vous en convaincre, cela va de soi, ce que vous me confirmez sans gêne en me révélant votre passion pour la recherche de la connaissance et de la vérité. Vous qui observez les astres, savez-vous que votre différence est visible à l’oeil nu ? Placez-vous devant un miroir. Personne d'autre que vous n'a cette tête. Voilà votre différence. Pour ce qui est du reste, il s’agit de détails aussi lointains et éphémères que cette étoile filante dont vous me parlez de façon si attendrissante. Vous m’interrogez sur mes faiblesses et vous suggérez que l’amour en soit une. Quelle étrange association! J’espère que votre Dieu-Amour n’a pas reçu copie de votre lettre car c’est à grands coups de pied au derrière qu’il vous entrerait tête première dans l’une de ces petites boîtes à double fond où il exige que vous vous mettiez à nu. Vous vous confessez au mauvais endroit, j’en ai bien peur. Je ne vous en tiens pas rancune: c’est vous qui demain vous en voudrez lorsque vous relirez votre lettre. Allez. Comptez vos contradictions et multipliez-les par dix. Vous obtiendrez à peu de chose près le nombre des années-lumières qui vous séparent encore de moi. Méphistophélès, L’esprit qui toujours nie Méphistophélès, Vous-même, croyez-vous être le premier à s'élever au-dessus de tous sans jamais reconnaître les qualités de qui que ce soit? J'ai l'étrange impression que, peut importe le contenu de ma lettre, vous y auriez répondu de la même manière. Que vous parliez à un meurtrier ou à un saint n'y aurait rien changé: à vos yeux aveuglés, tous les hommes sont indifférenciables. Un peu comme je suis moi-même incapable de distinguer deux fourmis dans une fourmilière. Selon vous, je ne suis différent que par mon apparence, mon corps, ma chair? Et en quoi est-il différent, ce visage, dites-moi? Il a deux yeux, un nez, une bouche. Comme pour tout le monde. Vraiment, ce raisonnement me déçoit, venant de vous. Je croyais que vous accordiez plus d'importance à l'esprit. Je vous remercie pour votre réponse quant à vos faiblesses. Vous n'aimez pas et n'avez jamais aimé. Autrement, vous sauriez qu'aimer, c'est se rendre vulnérable, c'est devenir dépendant d'une autre personne. Celui qui aime est donc d'autant plus faible que son amour est puissant. En ce cas, Dieu n'est-Il pas puissant, puisqu'Il est le Dieu-Amour? Et faible à la fois, puisqu'Il est le Dieu Aimant? N'est-Il pas Lui-même contradictoire? Je ne crois pas qu'Il m'en voudrait de tenir de tels propos. Et vous vous méprennez si vous croyez que je suis un bigot qui ira se confesser parce qu'il entretient une correspondance avec le diable. Je ne suis pas soumis aux hommes. Le clergé n'a pas à décider ce en quoi je crois. À tout le moins votre réponse, bien que tardive et condescendante, m'a-t-elle arraché un éclat de rire dans ma journée noire. Votre cynisme chasse le mien. Ainsi donc, en décuplant le nombre de mes contradictions, je sauraìs combien loin de vous je suis? Bien. Étant donné votre vilenie, c'est sans doute mieux ainsi. Ce que j'aimais en vous, c'est votre intelligence. Si vous voulez mon avis (bien que je devine que vous ne le voulez pas), vous pourriez vous en servir à bien meilleur escient. Et sur ce, je me permets de clore avec une question: que croyez-vous que vous avez de plus que moi, au juste? Vous semblez ériger votre philosophie tordue en qualité qui fait de vous un être supposément supérieur. Vous vous confondez, j'ai l'impression. Ce n'est pas votre manière de voir les choses qui vous donne tant de pouvoir. Ce sont vos pouvoirs qui font que votre manière de voir les choses à du poids dans le monde. Si un mortel pensait comme vous, on l'internerait et ce serait fini. Il n'y aurait pas d'ascension, pas de transcendance. Sur ce, je vous salue. Alexandre Alexandre, Pourquoi consacres-tu tant d’énergies à briefer tes neurones? Vous, minables mortels, n’avez pas le pouvoir de les guider dans une configuration autre que celle avec laquelle ils sont les plus confortables, la configuration de l’aveugle contemplateur. Vos efforts sont vains car vous avancerez toujours dans les traces boueuses de vos pères et de vos mères. Votre naissance est biologique, votre vie est génétique et votre pensée est monolithique. Ce pouvoir que j’ai et que vous n’avez pas, Alexandre, c’est celui de l’imagination. Tu as le pouvoir de la reconnaître et de l’envier, certes, mais pas celui de te l’approprier pour quitter ta médiocrité. Le jour où un mortel pensera comme moi, il sera moi. Méphistophélès L’esprit qui toujours nie |