Où vendre son rein?
       
       
         
         

Jean-Bruno@Moncourrier.com

      Mon cher Méphisto,

Je t'ai reconnu récemment dans ton oeuvre tentatrice et je voudrais consentir à m'y soumettre. J'ai ouï-dire que dans une vente aux enchères sur Internet, le prix d'un rein avait atteint la somme de trois millions de dollars américains. J'ai bien vu là ton nouveau pacte avec les humains, car orphelins du dieu mort, et n'ayant plus d'âmes à t'offrir, c'est bien de nos chairs sacrifiées que tu peux désormais nourrir ton amertume. Tu as réussi, tu m'as tenté. De mes deux reins, il y en a bien un de trop, mais mes trois millions me manquent en entier. Dis-moi les démarches à suivre, j'obéirai.

Retrouve-moi l'acheteur.

Prêt au sacrifice
         
         

Méphistophélès

      Monsieur,

À lire votre mot tinté de sarcasmes, je reconnais la convoitise qui caractérise si bien votre espèce, douteux amalgame d'orgueil démesuré et de certitude d'invulnérabilité. Je vois en vous la suffisance de ceux qui se vantent d'avoir abattu un pauvre usurpateur vaniteux endormi sur son nuage et se croient maintenant en mesure de venir me tirer la queue en toute impunité. Permettez-moi un commentaire désintéressé: méfiez-vous de votre belle assurance. Elle ne fera malheureusement qu'un temps.

Vous désirez donc vendre à la pièce votre enveloppe charnelle? Vous pensez qu'elle vaut davantage que votre esprit? Ma foi vous avez probablement raison, car la méthode que vous avez développée au cours des millénaires pour marchander votre corps m'a toujours fascinée. Vous croyez depuis l'aube de l'humanité que votre pauvre corps pourrissant possède une valeur d'échange, muscle numide pour le travail du vulgaire ou peau lisse pour les plaisirs de la chair. L'importance démesurée que vous accordez à l'accessoire, à la beauté, à l'éternelle jeunesse, à la puissance sexuelle, montre bien la futilité de vos désirs et la déchéance de votre âme.

Mais qu'avez-vous à m'offrir en retour de ce soi-disant service? Certainement pas un morceau de votre pauvre esprit déjà gagné par l'ombre et qui de toute manière m'appartient! Il faudra faire preuve d'imagination et vous méfier de vos abus d'enthousiasme. Vous désirez de l'or alors que votre âme ne vaut plus un clou? Fort bien! Alors que faire? Vous vendre au plus offrant et jouir de votre réussite? Mais tel est votre lot depuis cent mille ans! Vous n'avez certainement pas besoin de mes services pour assurer une si belle fortune!

En terminant, cher Monsieur, souvenez-vous que je ne suis pas un boutiquier de chair putride ou un intermédiaire de bas trafic. Je me moque éperdument de vos ambitions roturières de parvenu et de votre conscience de petit marchand. Je n'ai donc aucun conseil à vous offrir sinon de poursuivre votre errance cybernétique et de m'attendre. Ce que sans doute vous ne ferez pas.

Méphistophélès,
L'esprit qui toujours nie