L'ivresse du Bateleur
       
       
         
         

pjtuloup@hotmail.com

      Méphistophélès, je te hais.

Tu es le plus ignoble des faux-jetons, le plus grand des menteurs, le plus cynique des manipulateurs, le plus abject des hypocrites. Mais je sais, moi, que le monde t'appartient déjà, à toi qui l'a créé; que c'est toi qui a fait l'homme à ton image, et que l'idée même de Dieu est de ton invention. Tu as inventé le monde pour te distraire de ton éternité, pour te donner un cadre d'action minable digne de ta nature mesquine. Tu as inventé les créatures qui le peuplent pour jouer avec, comme le chat avec la souris, et qui la libère de temps à autre pour qu'elle pense lui échapper et rende la partie plus intéressante, quand elle est jouée d'avance.

Tu as inventé Dieu pour détourner les soupçons, mieux, pour apparaître comme un recours et posséder ainsi deux fois les âmes qui se tourneraient vers toi, dégoûtées d'un ordre qu'elles pensent malhabilement façonné par celui que tu présentes comme ton ennemi. Qu'on vive ou qu'on meure, qu'on agisse ou pas, qu'on pense ou non, on t'appartient de toute façon. C'est sans doute ta façon à toi de te sentir important que de compter et recompter sans cesse le nombre infini de tes esclaves.

Tu te crois sans doute puissant quand tu considères l'étendue de ton empire! Mais le faiseur de pantins est-il plus riche quand il a sculpté une marionnette de plus? Est-il plus satisfait quand il en tire les ficelles pour lui faire mimer le jeu de la reconnaissance et de la soumission? Si tu le crois, tu n'es qu'un pauvre diable! Rien au monde ne me fera aimer les chaînes qui me relient à toi et non seulement je te méprise de m'avoir créé mais je me répugne moi-même d'être ta créature, quand bien même, en désespoir de cause, tous les autres aveugles à qui l'on expliquerait la chose s'en feraient une gloire consolatrice.
         
         

Méphistophélès

      Très cher ami et complice,

Il est absolument enivrant de constater qu'il existe encore des humains dotés d'une vision, disons "impartiale", de la réalité qui les entoure. Malgré quelques failles dans votre propos, vous démontrez une intelligence et une perspicacité qui vous honorent. Vous avez saisi nombre d'éléments concernant vos origines et votre finalité de mortel que la majorité des vôtres n'arriveront jamais même à soupçonner. Il ne vous reste plus qu'à les assumer en harmonie avec votre destin et cela je peux vous aider à y parvenir.

Je peux même vous élever au-dessus de ce que vous êtes afin de vous soutenir pour mieux me servir, mais vous n'êtes peut-être pas encore assez mûr pour une telle tâche. Alors, j'attendrai. Je suivrai attentivement votre évolution, votre cheminement, votre ascension vers la connaissance ultime et nous aviserons. Lorsque vous serez à point, je serai là pour vous accueillir et vous affranchir. Je suis d'une patience, vous savez.

Je ne relèverai donc pas chacun des points auxquels vous faites allusion dans votre lettre, l'essentiel y est et je ne perdrai pas mon temps dans des considérations vulgairement théologiques. Vous devrez encore approfondir vos connaissances et vos réflexions afin de vraiment saisir la subtilité de ma puissance et la grandeur de mon dessein. Vous, humains, m'êtes tous utiles, bien entendu, mais non indispensables. Il est donc important de vous libérer à tout jamais de vos idées préconçues de bonheur, de justice, de plénitude, d'énergie universelle et de tous ces enfantillages si vous désirez vraiment jouir de ce que je vous réserve.

J'aimerais davantage m'attarder sur votre "déception" envers votre état de pauvre créature asservie et la magnifique révolte qui vous habite. Je vous accorde qu'être humain n'est guère facile. Vous naissez dans le sang et la douleur et vous devez poursuivre à coups de triques le chemin tracé par vos ancêtres sans jamais vous interroger sur son aboutissement. Enfin, vous disparaissez dans la déchéance, la maladie et la violence sans connaître ce qui vous attend de l'autre côté de la mort; sans comprendre la banalité de votre vie insipide qui n'a servi qu'à vous reproduire. Oui, je peux facilement comprendre votre déception d'être ce que vous êtes et devenir ce que vous serez.

Votre révolte est d'autant plus intéressante car, à la place de vous coucher comme un chien battu devant la première divinité venue vous promettant bonheur et justice, vous crachez votre haine et votre refus sur tout ce que l'on vous impose. Quelle superbe réponse que cette colère, car vous comprenez qu'il ne peut en être autrement et tous vos espoirs de paix et d'amour sont voués à l'échec. Vous devez continuer à détester cette vie que vous ne méritez pas, vous devez vous arracher à votre condition d'inférieur et entretenir cette révolte, cette haine qui vous sied si bien et par elle seule vous pourrez vous élever et peut-être atteindre l'inaccessible, c'est-à-dire moi.

Je sais que pour le moment vous refuserez mon appel, vous continuerez à honnir mon nom. Cependant, votre esprit sait déjà que nous sommes faits pour nous entendre, que nous poursuivons le même but et que votre destin, un jour, rejoindra le mien. Inévitablement nous nous retrouvons pour jouir ensemble de ce qui doit être.

Méphistophélès,
L'esprit qui toujours nie