Le «bonheur»
       

       
         
         

Marie

      Ô grand Méphisto, exemple pour nous pauvres humains,

Quelle est ta définition du mot «bonheur»?

Marie
         
         

Méphistophélès

      Douce Marie,

Vous savez certainement que le bonheur est un concept exclusivement humain qui m'est absolument étranger. Je ne me risquerai certainement pas à m'étendre bien longtemps sur cette question des plus frivoles. Cependant, je crois sincèrement que vous devriez parler d'une accumulation de plaisirs vils plutôt qu'un état second d'épanouissement spirituel lorsque vous abordez cette question.

Observant votre gente d'attardés au cours des derniers millénaires, j'ai effectivement constaté qu'il s'agit de votre principale quête, votre objectif suprême, votre vision du monde duquel découle l'ensemble de votre organisation communautaire. Ainsi, par exemple, pour accéder à votre conception du bonheur, vous êtes prêts à affamer une bonne partie de vos semblables, les forcer à vivre dans une misère indescriptible et les forcer à oeuvrer pour votre bien-être particulier. Un ensemble d'actions qui permet aux plus débrouillards d'entre vous de s'offrir luxe et standing. Vous êtes même persuadés que cette perception du bonheur est assurément la meilleure qui soit et vous êtes prêts à l'imposer par la force au reste de vos semblables.

N'est-ce pas l'un de vos philosophes qui écrivait sans prétention qu'il faut forcer les gens à être heureux? Qui dit mieux comme hypocrisie, une race dénaturée par l'appât du gain et l'asservissement des plus faibles à la raison du plus fort.

Ne comprenez-vous donc pas que certains d'entre vous réussirent à convaincre la majorité que cette plénitude empruntée consiste en une simple question de possession matérielle et de pouvoir. Que le bonheur est un mythe au service de vos maîtres assoiffés de puissance. Avouez que c'est tout de même étonnant de se laisser berner aussi facilement par de si tristes déguisements.

Par ailleurs, un autre de vos grands philosophes a également écrit que l'ignorance était gage certain de bonheur universel, dans les circonstances je pense que cette définition résume assez bien le sens de mon propos.

Vous comprendrez que vous souhaiter ici beaucoup de bonheur en terminant cette lettre serait jugé fort déplacé et vous auriez raison de me mépriser. Je ne pousserai donc pas le sarcasme jusqu'à cette dernière extrémité. Je préfère plutôt vous inviter à un plus grand scepticisme envers les promesses continuelles de bonheur que l'on vous propose à tout venant.

Méphistophélès,
L'Esprit qui toujours nie