Je vous donne mon âme
       
       
         
         

simondubuc@yahoo.fr

      Cher Méphisto,

Vous voulez qu'on vous donne notre âme. Disons que je suis d'accord. Je vous donne la mienne. Et maintenant? Pouvez-vous nous dire... ce que vous en ferez?

 

       

 

       

Méphistophélès

      Monsieur,

Si vous daignez m'offrir votre âme avec autant de désinvolture c'est, convenez-en, que vous admettez qu'elle ne vaut pas son poids en or et, par le fait même, m'appartient déjà. Vous conclurez donc avec moi que votre offre ne présente aucun intérêt.

Je conçois qu'habituellement on me fait des propositions complètement farfelues pour une banale goutte de sang que l'on voudrait apposer sur un parchemin; on exige de moi fortune, gloire, longévité, pouvoir politique et puissance sexuelle. À ce sujet, je vous le certifie, la rumeur populaire exagère grandement ma générosité et surtout ma naïveté. Je n'ai nul besoin d'accompagner le Juif errant dans sa quête éternelle en quémandant à gauche et à droite des pensionnaires pour mon domaine. Je vous le dis sans prétention aucune: on se bouscule à ma porte sans que j'aie à lever le petit doigt.

Enfin je constate que si vous désirez vous départir aussi facilement de votre âme, c'est que vous n'y croyez guère vous-même. Ce que naturellement vous vous évertuerez à nier. C'est une banalité dont vous préférez bien sûr oublier l'essence mais qui, soyez sans craintes, reviendra lorsque sonnera le trépas. Le scénario est toujours le même. Comme tant d'autres, vous vous croyez au-dessus de votre faiblesse et pensez fuir l'inévitable en vous confessant sagement lorsque viendra l'instant ultime; seulement pour assurer vos arrières, bien entendu, car ne sait-on jamais ce qu'on retrouvera de l'autre côté du passage? Une réaction propre à votre état d'infériorité et qui, dans les circonstances, je l'admets, est fort compréhensible, l'éternité n'étant pas accessible au premier venu. Hélas et je regrette de vous décevoir, cette solution si rassurante est bien de construction humaine. Elle ne tient pas devant la réalité. Que vous le vouliez ou non, vous êtes tous mes commettants et devrez un jour ou l'autre franchir le pas qui nous sépare.

Votre piège est fort innocent et vous bien davantage en vous imaginant que je m'y prendrais les sabots. Croyiez-vous sincèrement obtenir de moi la certitude de l'Après pour ensuite aller vous réfugier sous la toge d'un autre? Je ne peux donc vous signifier qu'une seule vérité: vous découvrirez tout cela au moment d'affronter votre pauvre destin. De votre âme et ce que j'en ferai, vous aurez l'éternité pour le constater. N'allez surtout pas croire que je suis offusqué par votre tentative de m'arracher quelques confidences sur votre avenir. Ils le font tous à leur manière. N'allez pas non plus soupçonner que je cherche à vous effrayer en semant le doute en votre esprit. En niant ma présence et en encourageant l'incrédulité de vos semblables, vous ne faites que refléter le malaise qui décrit assez bien votre époque. Ainsi, vous pensez bientôt atteindre le summum de la connaissance et dominer l'univers par la stupidité de vos actions, mais votre épopée vous conduira directement dans mon antre. Que d'efforts inutiles pour un si piètre aller-retour...

Quoi qu'il en soit, votre temps viendra comme pour les autres et d'ici là, le seul conseil que je peux me permettre de vous donner, c'est de jouir pleinement de l'existence et d'abuser de tout ce que vous pourrez et en chaque circonstance. Et de gr'ce, soyez bien assuré que, lorsque le fruit de votre esprit sera bien à point, je serai là pour le cueillir et répondre à toutes vos interrogations sur la suite des événements.

Méphistophélès,
L'esprit qui toujours nie
         
         

simondubuc@yahoo.fr

      Je reformulerai donc ma question. Pourquoi cherchez-vous à nous soustraire notre âme? Qu'est-ce que ça vous rapporte? Vous n'êtes pas qu'un collectionneur, tout de même. Vous devez bien avoir d'autres motivations que de pouvoir afficher nos âmes comme autant de trophées...

 

       

 

       

Méphistophélès

      Monsieur,

Une journaliste me harcèle depuis des jours, me tend des pièges enfantins en me prenant pour un jouvenceau. Elle m'assaille de questions et de propositions oiseuses, comme si je n'étais qu'un vulgaire humanoïde de classe inférieure en manque de sensations. À présent, il y a vous qui récidivez et me revenez avec des questions qui dépassent malheureusement votre entendement. Décidément, vous ne faites nullement mentir votre pauvre humanité. Les uns après les autres vous cherchez à me soutirer ici et là le maximum d'informations pour la satisfaction de vos moindres petites ambitions personnelles. Malgré toutes vos tentatives, jamais vous n'avez été en mesure de faire le bon choix. Vous savez, j'ai autre chose à m'occuper que de tenter à nouveau de vous faire comprendre de ce que je fais de vos âmes, une fois entre mes mains.

Vous voudriez peut-être que je raconte en détails votre futur châtiment, les horribles traitements que vous subirez, tortures, débauches et orgies démoniaques? Vous désirez entendre raconter vos tourments étapes par étapes, la somme de vos souffrances à subir l'éternité durant, les affreux sévices promulgués uniquement pour mon bon plaisir? Je vous l'affirme ici, dans cette lettre, je savoure ainsi à chaque instant une terrible vengeance pour une obscure défaite subie au tout début de la nuit des temps, telle est ma rage et ma destinée. Cela satisferait-il votre morbidité et soulagerait-il vos angoisses post mortem?

Je vais vous décevoir une fois encore, tout cela n'est que propagande finement tissée par une clique se prétendant les représentants d'une Divinité ultime régnant sur votre petit monde que vous voudriez grandiose. Des fabulateurs qui concentrent leur existence autour de trois mots: croyance, pouvoir et richesse. Ils entretiennent ainsi la misère de leur esprit et utilisent allègrement la terreur ancestrale que vous avez de ma puissance. Ils vous endoctrinent allègrement dans leur Église dite d'amour universel. Et le plus merveilleux, c'est que par abrutissement vous faites semblant d'y croire. La Tentation qui vous épouvante tant depuis des millénaires n'origine pas du Mal en soi mais de la perception du Bien que vous désirez imposer à l'univers tout entier, comme une vérité incontournable.

Certes en niant ainsi votre morale, je deviens terriblement menaçant, horrible et fourchu, car moi, j'ai à vous offrir la liberté absolue. Liberté vénéneuse car avec moi, c'est à vous d'agir, seul et à votre guise, sans contraintes et selon vos instincts, vos envies de vivre et de procréer. Soyez le maître de vos gestes, de votre pensée et de votre destinée. Moi seul suis en mesure de vous le procurer. Autrefois, j'ai renié l'autorité, l'ai âprement combattue pour acquérir cette liberté entière et totale et, malgré tous les dires de vos livres sacrés, je ne suis pas du tout convaincu d'avoir été vaincu. Assurément rejeté pour mon indépendance, oui, mais non vaincu.

Malheureusement, l'authentique liberté est un concept dont vous ignorez la véritable portée tellement elle est grandiose. Prudent, vous préférez l'enchaîner à des principes stupides, incohérents et innombrables qui s'entassent siècles après siècles sur les étagères des bibliothèques de votre monde. Contrairement à tous les prophètes, je ne vous ai jamais rien imposé contre votre gré. J'ai toujours agi selon vos intérêts en vous suggérant certaines actions que vous étiez libre d'accomplir ou non. Jamais je n'ai exigé quoi que ce soit de vous, sinon, lorsque vient la fin, de pouvoir cueillir le fruit de votre esprit, de le prendre avec moi pour que vous connaissiez enfin la véritable félicité que vous refusez systématiquement de votre vivant: la liberté!

Pas la contemplation stupide et vaniteuse d'une entité lumineuse et inerte, mais simplement la liberté cher Mortel terrifié et laissez-moi vous dire que, lorsque vous serez définitivement à moi, vous n'aurez pas assez de l'éternité pour en apprivoiser toute la subtilité, pauvre peuple d'esclaves asservis. Comme vous le voyez, j'entrouvre pour vous seul les portes d'un projet fabuleux. Vous devinerez que cela ne s'adresse malheureusement pas à n'importe quel mortel apeuré. Saurez-vous en être digne?

Méphistophélès,
L'esprit qui toujours nie