Humain trop humain
       
       
         
         

bobigny@email.com

      Ma chère bête,

Je ne vous reconnais plus. Que se passe-t-il? Le soufre et le feu vous ont-ils lassé au point de mimer les attitudes de l'humus? Pourquoi singer l'humanité? Qu'avez-vous fait de votre intempérance? En bon père je m'inquiète de votre comportement, s'il s'agit d'une dépression j'espère qu'elle est passagère, nous avons tous nos mauvais moments mais jusqu'à accepter que vous vous contentiez du mépris et de la vanité tout comme ces asticots: ça non. N'oubliez pas la prééminence de la souffrance, de la douleur et enfin du plaisir sur l'homme; cessez de vous égarer dans des rodomontades dont l'enfer entier rougit, confus. Il en coûte à l'homme quand il ressent, pas quand il comprend. Jamais l'ange ne doit s'abaisser au rang de l'humanité, l'ange est supérieur à l'homme en tout. J'aimerais ne plus avoir à vous répéter aujourd'hui ce que je vous ai appris il y a déjà fort longtemps.

Ton père qui t'aime
         
         

Méphistophélès

      Monsieur,

Quelle tristesse! Quel piètre père vous faites en vous offrant ainsi en spectacle pour impressionner les brebis égarées de Dialogus. Vous vous adressez à moi, votre fils, en me reprochant ma compromission et vous-même me vouvoyez servilement en tremblotant honteusement, comme ces jeunes filles en fleur de bonne famille qui demandent pardon aux prétendants à qui elles osent, rougissantes, avouer la fièvre qui les consume! Admettez qu'il y a mieux de la part d'un père en dépité.

N'étant pas à la hauteur de vos attentes, vous avez décidé de vous attribuer l'entière paternité du mal, de la souffrance et de la douleur soi-disant réservé aux simples mortels. Si tel est vraiment votre ambition, je suggère de vous dénicher un pâtre, de revoir avec lui votre stratégie et reformuler votre discours. Agissez, que diable, incarnez vraiment le mal qui vous habite et départissez-vous une fois pour toutes de ce langage d'enfant de coeur qui ne saurait convenir à l'Ombre que vous prétendez être. Hélas, j'ai le regret de vous informer que vos incantations ne font pas danser une seule flamme de l'enfer, faisant plutôt glousser mes pensionnaires!

Vous qui semblez parfaitement connaître les frontières entre le bien et le mal, entre le plaisir et la douleur, que désirez-vous de moi? Des certitudes? Des révélations? La liste des dogmes en la matière, des évangiles? Des traités? Vous aimeriez que je me fasse ce que vous croyez que je suis: hargneux, vulgaire, méchant, abominable, dégoûtant, odieux, menteur, hypocrite, que sais-je? Les qualificatifs à mon endroit sont innombrables et flatteurs.

Mes interventions vous étonnent? Vous êtes déçu par mon style? Votre intérêt est que je vous rassure sur votre foi incertaine? Mon attitude et mes raisonnements ne répondent pas à vos habitudes et vous vous sentez démuni, affaibli devant une vérité que vous sentez glisser sous vos pieds? Vous aimeriez que je me fasse bouc, orné de cornes, sabots fourchus, oreilles en pointes et verge d'étalon déversant ma semence infernale et glacée dans la déchirure plutôt que dans la jouissance des sens? En effet, je peux tout cela et bien pire encore pour vous rassurer et reprendre l'image que vous attendez de moi, mais soyez assuré que je peux aussi beaucoup plus.

La prééminence du plaisir sur l'homme, me dites-vous. Alors causons de vos notions de plaisir, seriez-vous masochiste par hasard? Savez-vous seulement ce qu'est le plaisir? Permettez-moi d'en douter, car votre lettre est plutôt incohérente à ce sujet et on se demande vraiment où vous voulez en venir. Les mots s'y enchaînent, certes, mais nous ne saurions en dire autant des idées.

Mais, mon très cher père, qu'est-ce que le plaisir? Réfléchissez-y à la mesure de vos moyens et dites-le-moi?

Ce n'est rien le plaisir! Rien du tout! Il ne commence à émerger qu'à l'instant précis où, salivant et délectant, le mortel décide de lui donner naissance. Ce qui, en clair, implique que votre prose, aussi malicieuse soit-elle, est articulée à l'envers. Car c'est l'homme qui a prééminence sur le plaisir, sans quoi il n'est que chimère et vue de l'esprit. Dans le meilleur des cas le plaisir n'est qu'un vent trouble qui effleure les pensées les plus frêles en tentant vainement de les ensorceler. Mais par contre, dès le moment où d'un geste volontaire vous décidez de vous accaparer cette idée, de la faire vôtre, de la modeler pour vous l'asservir, voilà qu'elle prend forme et qu'elle obéit à vos moindres caprices et la sensation est diabolique. Mais encore faut-il que vous le désiriez, et que vous en soyez capable.

Ce qui n'est pas donné à chacun car combien s'égarent, combien se perdent, combien confondent plaisir et suffisance pour se réveiller au petit matin la tête dans le bénitier, les yeux en croix. Méfiez-vous de vos pensées les plus intimes, car je pourrais vous faire vivre certains plaisirs qui ne deviendraient pour vous que douleur, souffrance et perversion.

Finalement, je me demande si, après tout, vous n'êtes pas simplement le père de vos pairs.

Méphistophélès,
L'esprit qui toujours nie