Faust et les Vampires
       
       
         
         

bergeron.helene@uqam.ca

      Seigneur des Saigneurs,

J'aimerais que vous m'entreteniez de vos liens avec Faust: ont-ils vraiment existé ou sont-ils qu'une affabulation de Goethe?

Par ailleurs, les Vampires vous font-ils ricaner férocement ou sont-ils pour vous de la racaille, de la pacotille indigne d'intérêt? Ont-ils le pouvoir de vous subtiliser des 'mes pures?

Amicalement mais pas trop,

Hélène Bergeron

 

       

 

       

Méphistophélès

      Chère madame,

Une des particularités de l'espèce humaine est la falsification historique et Faust n'y échappe pas. Vous réussissez à amasser au cours des siècles des tas de papiers, des livres, des lettres, des journaux, des actes et archives de toutes sortes. Parfois vous classez et parfois tout se retrouve dans un fouillis incommensurable. Et pourquoi tout cela? Un soi-disant souci de vérité sur la justesse de ce qui s'est produit auparavant. Vous cherchez à conserver la banalité des faits et gestes de votre pauvre humanité afin de la rendre meilleure en évitant de répéter les erreurs déjà commises. Sur papier, vous refaites ainsi l'histoire à volonté, l'interprétez tout de travers et la réécrivez de manière intentionnelle afin d'assouvir des intérêts précis et habituellement d'ordre politique.

À présent vous croyez faire beaucoup mieux en stockant tout sur ordinateur, la connaissance humaine posée sur une tête d'épingle. Il n'y a qu'à lancer la machine et tout devient disponible dans la seconde, le savoir dans sa totalité et sa pureté aseptisée par ce que vous nommez la technologie. Vous m'amusez tellement, parfois. Mais, soyez patients et un jour, je suggérerai un virus quelconque à un illuminé et vous oublierez tout, jusqu'à votre propre mémoire.

Pardonnez-moi, là n'est pas l'objet de votre question. Vous souhaitez que je vous confie quelques confidences à propos d'un certain Faust et, par la suite, que je vous entretienne de mes relations particulières avec les vampires. Un type étrange ce personnage, selon l'histoire humaine. Magicien, guérisseur, alchimiste cabaliste, ivrogne, menteur, dépravé, dévergondé, fabulateur, violeur d'enfants et je ne dis pas tout. Il aurait même transgressé le temps et voyagé à sa guise, forniqué avec Hélène de Sparte qui aurait eu un enfant de lui. Un digne représentant de votre espèce, quoi! Vantard, mesquin et stupide. Il eut une triste fin, assassiné vers 1540 lors d'un complot fomenté· par devinez qui? Le diable en personne, imaginez! Je décline immédiatement toute responsabilité dans cette affaire.

La réalité est beaucoup plus simple. Ce Faust désirait tout simplement être moi et ignorait entièrement comment s'y prendre. Vous vous rendez compte? C'est véritablement une manie commune à toutes les époques, ces gens qui désirent s'élever au-dessus de leur condition en prenant n'importe quel moyen pour y parvenir, en usurpant l'identité d'un autre, par exemple. Ce mortel s'est même vanté d'avoir séjourné aux enfers et d'y avoir rencontré ce cher Belzébuth, allons donc! D'ailleurs, vous pourriez lui demander vous-même, à Belzébuth, il m'a justement écrit la semaine dernière. Je vous donnerai son adresse si vous le souhaitez, mais je vous préviens. Il est imprévisible et parfois familier à outrance.

Mais pour revenir à notre personnage, la seule chose que je peux vous dire est qu'il est excessivement rare que je traite directement avec des individus de cet acabit. Habituellement, je n'ai nul besoin de signer un pacte avec eux pour obtenir rapidement mon profit. Ces gens façonnent leur propre monde, leur propre folie et assument démesurément leurs fantasmes dans le but évident de me plaire en allant jusqu'au-delà du mal. Je le répète de nouveau: ce n'est pas nécessairement le meilleur moyen pour faire des affaires avec moi. Vous n'avez qu'à être vous-mêmes, c'est amplement suffisant, m'écrire si vous le désirez et je répondrai avec plaisir à vos interrogations. Il est donc inutile d'aller si loin dans la bassesse humaine pour me séduire. Soyez naturels et tout ira bien.

Vampires, dites-vous, charmantes créatures de la nuit dont j'apprécie la soumission, le désintéressement et la disposition à m'être agréable. Voyez-vous, ces créatures sont déjà mortes, n'ont d'autres soucis que me servir et leur seule ambition est de prolonger leur non-vie et se reproduire. Elles ne sont pas torturées par des rêves humains bassement matériels tels les sorciers ou les sorcières toujours à quémander quelque futile faveur. Je vais vous faire un aveu: mes préférés sont les succubes ou les incubes - tout dépendant de votre orientation sexuelle - qui, par leur pouvoir sensuel, viennent s'unir à vous et se nourrir des forces vives de votre corps et de votre esprit. À votre réveil, flotte autour de vous une odeur de volupté mystérieuse et, dans votre esprit, demeure le souvenir d'un rêve imprécis, mais tenace que vous voudriez absolument vous rappeler et revivre au cours de votre prochaine nuit. C'est l'enchaînement inévitable et vous êtes perdu à tout jamais dans des délices indescriptibles.

Il y a aussi, bien sûr, les autres membres de la famille élargie: ouppires, brucolaques, goules etc. Une multitude s'abreuvant de votre sang et vivant de vos terreurs secrètes. Mais, tout comme pour Faust, vous, les humains, confondez tout en donnant le titre de vampire à des individus qui furent de leur vivant cruels et sanguinaires. Je pense à ce Dracula ou cette Erszebeth Bathory. La littérature et la rumeur populaire donnèrent à ces gens une gloire posthume qu'ils ne méritaient nullement.

Les vampires sont beaucoup plus subtils et insidieux, souvent familiers, ils se tiennent tout près de vous, vous côtoient à chaque jour, vous flattent et s'interposent entre la réalité et le rêve. Ils ne sont ni des comtes ni des princesses. Ils peuvent être un parent, un ami, une connaissance, n'importe qui. Ce sont des êtres qui reviennent des ténèbres et apprécient grandement le rôle que je leur demande de jouer. Enfin, je tiens à le préciser, certains savants soi-disant spécialistes en démonologie affirment que les vampires n'ont aucun rapport avec moi. Ne prêtez surtout pas foi à ces dires, c'est entièrement faux car toute créature de la nuit origine de mon bon vouloir et contribue à ma grandeur.

J'espère avoir répondu à vos questions, très chère madame. Et de grâce, n'ayez crainte de ma présence amicale près de vous. Elle passera presque inaperçue et vous semblera comme le souffle d'une bise dans votre cou, un léger frisson se lovant le long de votre échine, l'entremêlement mystérieux d'une mèche de vos cheveux ou l'éclat d'un rayon de lune dans votre regard. Je suis comme un souvenir à la fois agréable et inquiétant, la rencontre d'un être ou la visite d'un lieu inconnu, mais dont vous êtes persuadé d'avoir déjà croisé dans une existence dont vous ne soupçonnez même pas la nature. Si cela ne vous est jamais encore arrivé, cela se fera un jour, soyez-en certaine.

Méphistophéles,
L'esprit qui toujours nie
         
         

bergeron.helene@uqam.ca

      Seigneur des Saigneurs,

Vous êtes terriblement séduisant, vous vous drapez dans le Mal avec une noblesse et un raffinement d'où il est aisé de voir votre sourire de supériorité.

En attendant de sentir votre souffle, je vous laisse à vos ténèbres.

Amicalement,

Hélène Bergeron

 

       

 

       

Méphistophélès

      Madame,

N'oubliez surtout pas, chère madame, que je suis ténèbres et que des ténèbres jaillit la lumière.

Méphistophéles,
L'esprit qui toujours nie