Faust |
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| Cher Méphisto, Je vous fréquente depuis un certain temps, puisque je m'évertue à réécrire Faust. Je me demandais si Méphisto serait prêt à sacrifier son existence pour permettre à Faust de se rendre à vos désirs? Merci, |
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| Quelle curieuse question me posez-vous
là. Et quel curieux exercice, celui auquel vous dites vous adonner. Vous réécrivez
Faust? Loin de moi l'idée de vous décourager dans votre entreprise
mais peut-être vaut-il mieux que vous sachiez tout de suite que le dessein
de ce cher docteur est scellé depuis longtemps. Puissiez-vous avoir le verbe
de Goethe, pardonnez ma franchise mais jamais vos vers ne pourront détourner
Faust du chemin qu'il emprunte. Aussi hésitant et maladroit soit-il, aussi
fier et habile puissiez-vous être. Mais venons-en à votre question. Même s'il s'agit là d'une lamentable hypothèse née d'une imagination en quête de sensationalisme, je consentirai bien à y répondre. Un peu d'exercice me fera du bien. Pour «sacrifier mon existence» à la réalisation de mes désirs, il faudrait au tout premier chef que je considère mes désirs de la même façon que vous, humains, considérez les vôtres. Or je vous décevrai sans doute en vous disant que c'est tout le contraire et que votre conception du désir est assez déficiente. Là où vous vous évertuez à les nier et à les refouler, vous me voyez les réaliser le plus joyeusement qui soit. Et qu'en cela je vous suis de beaucoup supérieur, et de là immensément plus efficace. Comprenez que contrairement à vous, aucun de mes désirs ne saurait me pousser à ma propre destruction. Vous dirai-je également que ce qui retarde le plus souvent votre arrivée dans mon royaume, vous, mortels, c'est précisément votre gêne devant tous les désirs qui se présentent quotidiennement à vous. Cette gêne prend les formes les plus diverses pour vous détourner du chemin le plus court. Et c'est souvent dans l'épuisement que vous frappez à ma porte. Faust n'a pas besoin de mon intervention pour se rapprocher de mon royaume. Je le vois. Il est là. Il chemine. Il rampe. Bientôt mon souffle fera le reste. Il tombera sur le seuil de ma porte, devant moi, le regard hagar, m'implorant non pas de mourir pour lui mais de lui ouvrir ma porte. Il me suppliera de l'accueillir. Comme un enfant qui a perdu sa mère. Sacrifier mon existence pour Faust? Permettez-moi de rire. C'est Faust qui sacrifiera son existence pour moi. Si vous voulez réécrire son histoire, prenez-en bonne note. Évitez-vous quelque raillerie. Méphistophélès L'esprit qui toujours nie |
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| Très cher Méphisto, Je vous remercie de la franchise avec laquelle vous exprimez vos opinions. Par ailleurs, votre suffisance vous empêche de bien comprendre la nature des mots employés par vos interlocuteurs. Le mot désir était ici synonyme de souhait, le désir n'a pas toujours une connotation culpabilisante au sens chrétien du terme. Lorsque vous dites que le destin de Faust est coulé dans le béton de l'écriture de Goethe, vous vous astreignez au passé. La nature de Faust traverse aussi bien les siècles que l'avancement de la science, aussi je veux redonner à cette histoire une touche contemporaine. Trop de gens croient que cette histoire appartient au passé lorsque vous Méphisto, vous savez très bien qu'il y a des milliers et des milliers de Faust en train de croire à l'éternelle jeunesse. De plus en plus, les prétentions de la science nous amènent vers des croyances aussi présomptueuses que ridicules. Alors ma question est la suivante, que pensez-vous de la genèse gnostique telle qu'elle a été énoncée par les gnostiques d'Égypte en l'an cent cinquante et dont on a la trace grâce au corpus des textes trouvé à Nag Hammadi en 1945? Merci! |
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| Cher Monsieur, Permettez-moi de glisser sur la suffisance dont vous m'attribuez le mérite, car de tels propos venant d'un mortel sur mon orgueil démesuré et qui désire réécrire Faust sont matières à débat. Je ne peux cependant que m'incliner devant votre connaissance magistrale de la sémantique et de vos interprétations perspicaces et complexes du signifiant et du signifié. Je suis littéralement médusé par le niveau de supériorité auquel l'homme est parvenu sur ces questions en si peu de temps. Vous venez de me servir une véritable douche à l'eau bénite, j'en écume encore. Nous pourrions également élaborer longuement sur l'originalité de la nature humaine, sa soif de jouvence et ce Faust en tant que symbole universel de la petitesse qui vous caractérise si bien, mais qu'importe tout cela. Cet obscur personnage venant des âges oubliés de l'obscurantisme est devenu uniquement une personnification de la prétention humaine à désirer, qu'importent les moyens, se hisser au-dessus de sa condition d'inférieur et de mortel. Vous me posez des questions dont vous connaissez fort bien les réponses, à quoi bon pérorer inutilement sur un sujet qui n'intéresse plus que les critiques artistiques d'opérettes. Il existe en effet des millions de Faust, comme il existe des millions d'esclaves enchaînés aux discours de leurs élites. Tel est votre choix et vous semblez fort bien vous y complaire. Quant à la science, dois-je encore m'y épancher? Relisez mes textes et vous verrez... Vous verrez que vous vous y perdez totalement avec la grâce d'un chien devant le fouet de son maître. Au nom de ce nouveau Dieu tout-puissant, vous réduisez votre existence déjà fort compromise à sa plus simple expression, esclave moderne d'une chimère éternelle. Vous croyez être descendu des arbres et avoir asservi la terre qui vous supporte, mais c'est le chemin inverse que vous avez emprunté en grimpant jusqu'à la cime de votre stupidité pour n'y trouver que le vide. Il ne vous reste plus qu'à plonger pour y rejoindre l'absurdité de vos ambitions. Certains de vos «experts» affirment que j'en suis le premier responsable, c'est moi qui vous aurais poussé dans les bras de ce Dieu Matérialiste afin de vous arracher à l'amour infini et infantile de l'Usurpateur. C'est en effet une hypothèse fort intéressante qui permettrait de vous rassurer sur votre ignorance envers les forces qui sont en jeu et vous dépassent. Vous êtes incapable d'agir par vous-même et il vous faudra toujours un bouc émissaire pour vous déculpabiliser. J'admets que je suis parfait dans le rôle. Cette recherche des origines «gnostiques» montre bien l'incohérence et la faiblesse de la nature humaine car, malgré vos assurances scientifiques, le doute persiste que peut-être: «la vérité est ailleurs». Peut-être était-ce mieux avant, après tout? Les premiers chrétiens entretenaient la véritable parole de leur guide qui fut dénaturée au fil des siècles par une aristocratie ecclésiastique davantage intéressée par sa propre fortune que par le salut de l'humanité. Vous croyez que ces pseudos évangiles selon Thomas et ce petit millier de pages retrouvé dans cette jarre reflètent véritablement la parole du crucifié? Ou tentez-vous seulement, une fois de plus, de vous convaincre qu'il est bien le fils de l'Usurpateur venu pour vous sauver plutôt que celui d'un vulgaire truand? Est-ce si important de savoir que l'on vous trompe depuis toujours? Vous semblez si bien apprécier cette situation puisque que vous trouvez toujours manière à justifier votre attitude larvaire face à l'autorité qui vous humilie et vous écrase. Que révèle ces «codices» de papyrus égyptiens sinon la confirmation profonde de ce que vous êtes vraiment. Mais au lieu d'utiliser vos expériences pour vous libérer de vos chaînes, vous préférez descendre en vous-même, vous enfermer dans des considérations spirituelles farfelues en faisant fi de tout ce qui vous entoure. Vous êtes à la quête d'une lumière qui ne brillera jamais que pour l'Usurpateur. Votre salut est dans les ténèbres et pas ailleurs, c'est de l'ombre qu'a surgi la lumière et aux ténèbres elle retournera s'y éteindre à jamais. Méphistophélès, L'esprit qui toujours nie |