Excuses, faiblesse et cinéma
       
       
         
         

Machinka@aol.com

      Chère Muse,

Je vous écris aujourd'hui de la manière la plus humble qui soit pour vous présenter de plates excuses. Il s'avère en effet que, par un coup du sort, il me faut, pour une période courte rassurez-vous, usurper votre identité. Que voulez-vous, mon cher, on ne peut pas être l'égérie de quelque écrivain (Goethe en l'occurence) et refuser de souffrir que d'aucuns tentent péniblement de vous incarner! Le cinéma, en effet, m'offre généreusement cette possibilité. La mégalomanie, l'ambition et la jouissance étant le lot des humains, je n'ai pas eu suffisamment de force pour refuser, même si j'ai hautement conscience que j'aurais dû au préalable vous demander votre accord.

Cependant, une sorte de droiture me pousse à vous écrire pour vous dire à quel point je regrette cet état de fait. Je n'ai pas la prétention, croyez-le bien, d'espérer un seul instant être crédible dans votre rôle, bien qu'à l'impossible nul ne soit tenu. Seulement je n'ai pas su résister à la tentation. Votre oeuvre, peut-être? N'en soyez pas contrarié, je tenterai de ne pas dégrader votre image, en ayant conscience, soyez-en sûr, que ma prestation ne sera rien face à votre noirceur lumineuse.

Puissiez-vous pardonner aux faibles,

Maroussia, actrice mortifiée
         
         

Méphistophélès

      Très chère Maroussia,

Votre humilité me touche et votre franchise vous honore. Combien de pauvres mortels ignares, larmoyants ou arrogants frappent continuellement à ma porte avec la certitude tapageuse de leur supériorité en exigeant de moi ce que leurs Dieux leur refusent? Soyez persuadée que Je suis d'autant plus sensible à vos scrupules.

Mais rassurez-vous, ce n'est pas la plume de quelque écrivain en mal de gloire qui me trempera dans la colère ou la dépression. De tout temps, l'humain a cherché à projeter de moi une image qui correspond à la stupidité de ses ambitions. Comme il a voulu jeter à bas les Dieux de l'Olympe, il cherche maintenant à me ridiculiser aux yeux de ses semblables, mais tout cela n'est que farandoles.

Alors, je vous laisse toute la latitude voulue. Jouer! Jouez, ma très chère amie; Jouez comme jamais vous l'avez osé. Jouez cette liberté que le mal incarne si bien. Montrez l'absurdité de la morale humaine que le bien démontre si magnifiquement. Laissez-vous imprégner par mon esprit et votre prestation sera digne de ma grandeur.

Sachez que ma présence vous accompagne continuellement et rien dans l'expressions de mes sentiments ne saurait me blesser. Votre fougue et votre classe sont dignes de mon admiration et de mon royaume

Méphistophélès,
L'esprit qui toujours nie
         
         

Maroussssia@aol.com

      Très cher Inspirateur,

Il me faut tout d'abord, me semble-t-il, commencer par sacrifier à la politesse en vous adressant mes remerciements les plus sincères. Comment donc, moi, pauvre humaine, faible femme, piètre actrice, je tombe dans les bonnes grâces du Grand Désordre! Quelle promotion, quelle élévation! Aucune inquiétude à avoir, cependant, rassurez-vous tout de suite. Je n'en tire ni gloire ni suffisance, juste un étonnement revigorant. J'ai hautement conscience que je peux choir dans les abysses de l'indifférence et le dédain dans lesquelles vous tenez une bonne partie de mes semblables aussi rapidement que je m'en suis extirpée. Je tâcherai d'être à la hauteur de l'honneur qui m'est fait.

Je ne vous écris pour vous flatter, cela étant. En effet, je viens dans le but avoué, vil et détestable, de vous demander un service. Quel honte, quelle infamie! Soyez magnanime, Prince Noir, je me débats comme je peux avec ma condition d'humaine... Je vous explique en quelques mots: le film dans lequel je devais jouer, Faust, a été irrémédiablement repoussé. Son réalisateur a été ravi par un autre projet, par ailleurs tout à fait passionnant. Mais que faire, moi qui n'attends que de pouvoir me lancer dans le jeu le plus enfiévré et le plus déraisonnable qu'il me sera donné de faire. Dans quelle mesure vous est-il possible de lui insuffler à nouveau le désir de tourner sur votre nébulosité étincelante?

Vous êtes ma muse, soyez la sienne.

Maroussia
         
         

Méphistophélès

      Très chère Maroussia,

J'accorde ma grâce à ceux qui la mérite par la subtilité de leur caractère et par leur ouverture d'esprit. Le désordre, la liberté est mère de la création, combien de pauvres incultes s'acharnent à enchaîner la liberté dans des cadres de fer, lois, règlements, obligations, coercition, autorité et tout cela sous l'absurde prétexte qu'elle opprime celle des autres. Mais quels autres? Riches! Puissants! Possédants! Clergé! États! Abattez ces murs, pauvre troupeau bêlant et vous verrez que la liberté ne se limite pas à choisir une marque de savonnette.

Vivez un tant soit peu en marge de ce que tous les autres attendent de vous et peut-être prendrez-vous goût à l'insoumission. Alors peut-être que la damnation vous paraîtra alors moins terrible. Venez à moi et je vous montrerai la charge qui vous accable.

Je regrette sincèrement que votre projet soit ainsi retardé par quelques réalisateurs indécis et incapables de reconnaître les véritables opportunités. Avant toute forme d'intervention, je souhaiterais que vous vous interrogiez sur votre propre attitude envers cette situation qui vous accable: croyez-vous suffisamment en votre Prince pour réussir ce film? Ne cherchez-vous pas plutôt à utiliser mes pouvoirs uniquement afin de mousser votre carrière pour après me renier trois fois?

Une Actrice médiocre, dites-vous? Vous êtes trop modeste ma chère Maroussia, je vous connais que trop pour ne pas me laisser prendre à ce découragement passager. Il importe avant tout d'être déterminé dans votre attachement envers le Seigneur des ténèbres et votre succès sera dès lors assuré. Venez donc vers moi sincèrement et vous découvrirez en votre esprit des possibilités insoupçonnées.

Rappelez-vous: insoumission et liberté!

Méphistophélès,
L'Esprit qui toujours nie