Était-ce vous? |
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| Seigneur des Saigneurs, J'ai hésité avant de vous envoyer cette missive, car il me semblait que cela était tout à fait insensé. Cela me paraît toujours insensé, mais j'ai le goût maintenant de vous raconter cette chose étrange. Il y a quelques semaines, je suis allée au salon de coiffure. Ma coiffeuse habituelle était en vacances, et je suis passée entre les mains d'une coiffeuse que je ne connaissais pas et que je n'avais même jamais vue auparavant. Sans être contrefaite, elle n'était pas bien jolie - je crois que les yeux, oui ces yeux très allongés et globuleux avaient un je-ne-sais-quoi de légèrement inquiétant - mais d'une attention exquise. Lorsqu'elle a soulevé ma longue tignasse, elle m'a dit que j'avais une très belle nuque, puis elle s'est excusée - avec un sourire embarrassé - de son emphase. Moi, je l'ai regardée et je me suis demandée sur-le-champ si elle n'était pas un membre de votre parentèle et si elle ne pousserait pas l'audace jusqu'à laisser glisser une bise chaude sur mon cou. Rien de tel ne s'est produit évidemment, en revanche je me suis aperçue que j'étais moins ignifuge à vos propos que je ne le croyais. À moins que... Hélène Bergeron |
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| Chère madame, Vous n'êtes pas sans savoir que les réponses sont toujours cachées quelque part dans les questions. Ainsi se comporte tristement votre race, de siècle en siècle: nulle question ne pouvant rester sans réponse vous les posez de façon à vous assurer qu'il y aura des réponses, qu'elles seront acceptables pour votre entendement, et qu'elles auront le goût du miel dont vous raffolez les plus. Ce que vous appelez la Vérité n'a toujours été que l'ensemble des énoncés les plus commodes, un vulgaire chapelet de décisions destinées à anschlusser la réflexion. Ainsi votre lettre contient-elle déjà tout le malaise qui vous habite. Ce regard indiscret de votre coiffeuse était-il le mien? Son entreprise maladroite était-elle téléguidée par une volonté autre que la sienne? Revivons ensemble cet incident gravé dans votre mémoire et qui ne cesse de vous hanter. Vous êtes assise et votre coiffeuse est debout derrière vous. La voyez-vous? Bien sûr que vous la voyez. Mais c'est dans un miroir que vous la voyez. Dans le miroir qui vous fait face. Et ce que vous voyez, ce n'est pas exactement la coiffeuse. Vous vous voyez vous-même en train de regarder la coiffeuse dans le miroir. Vous assistez à une projection. Vous n'en connaissez pas le scénario mais il y en a un! IL FAUT qu'il y en ait un. Sinon à quoi bon. À quoi servirait cette image, ce film qui est devant vous. À quoi servirait cette distance, ce détachement, ce moment. Soudain les yeux de la coiffeuse émettent un petit scintillement. Que dis-je! C'est tout juste l'ombre d'un scintillement. C'est peut-être même l'idée de l'ombre d'un scintillement. Mais tout est là. Et pendant que la coiffeuse poursuit distraitement son ouvrage, le plus banalement du monde, vous saisissez cette idée d'ombre de scintillement pour donner à votre projection sa raison d'être. Dans le miroir vous vous voyez en train de regarder la coiffeuse et vous décelez dans vos yeux un petit scintillement. Que dis-je! C'est tout juste l'ombre d'un scintillement. C'est peut-être même l'idée de l'ombre d'un scintillement... Oubliez la scène et regardez-vous dans un miroir. Oui oui, maintenant! Mais ne vous regardez pas: regardez l'autre que vous êtes. Détachez-vous de vous-même et regardez l'inconnue que vous pourriez croiser dans une foule. Ne vous sentez-vous pas totalement étrangère à vous-même? Cette personne que la coiffeuse complimentait pour tout de suite le regretter, sentir un malaise, que savez-vous d'elle? Où est le diable? Dans le regard de la coiffeuse ou dans le vôtre? À moins qu'une fois encore il ne soit dans le miroir? Dans tous les soupirs, dans tous les frissons, dans tous les pincements, et jusque dans les plus petits spasmes, à peine perceptibles, à peine avoués, il y a quelque chose de mon être qui s'impose au vôtre. De façon subtile, discrète, indirecte, je me glisse dans vos vies pour vous aider à vous détourner de la banalité, de l'ennui, du prévisible. Et ne vous étonnez pas d'apprendre que l'un de mes plaisirs les plus intenses consiste à placer des miroirs sur vos chemins. Les miroirs ne reflètent pas: ils renvoient ailleurs, lorsqu'ils ne renvoient pas tout court. Ceci dit, n'ayez crainte. Vous ne risquez rien car je suis là. Je suis toujours là. Je veille sur vous, à ma façon, à ma manière. Je vous protège de ce que vous ne savez pas et de ce que vous ne voulez pas savoir. Je vous protège même de vous-même et même de celle qu'il y a dans le miroir. Discrètement, car je ne m'impose toujours que sans m'imposer. Je connais les bonnes manières. Méphistophéles L'esprit qui toujours nie |