Dîner |
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| Monsieur, Si l'envie me prenait de vous convier à dîner dans mon modeste appartement de la Place des Vosges avec six autres personnes, qui voudriez-vous qu'elles soient? Amory Transy d'Effroy (vicomte) |
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| Monsieur le Vicomte d'Effroy, Je ne peux que m'incliner devant une idée aussi ténébreuse que de me laisser le choix des convives à un dîner organisé par vos bons soins. Place des Vosges ne possède sans doute pas le faste de Vaux, mais puisque vous n'êtes ni le Roi Soleil ni Monsieur Fouquet, l'endroit me convient parfaitement. Je remarque toutefois qu'il s'agit d'une intention et non d'une invitation formelle. Est-ce à dire que l'envoi des cartons dépendra du choix de mes invités? Dénoterais-je une quelconque hésitation de votre part? Qu'importe, il me plaît de jouer à votre jeu. Alors procédons, car vous conviendrez que la question n'est pas simple. Mais qui selon vous serait digne de dîner en notre compagnie? Nous ne pouvons convier n'importe qui! Combien de casse-pieds, de demandeurs, de suppliants, de quémandeurs, de vendeurs d'âmes et d'hystériques se bousculeraient à votre porte pour goûter le vin de cette rencontre! Mais avouez que ce repas serait d'un ennui mortel s'il fallait que nous soyons entourés de la pléiade de votre élite prétentieuse et de la totalité de ces imbéciles existants et trépassés. J'espère que vous conviendrez avec moi d'éliminer d'un trait de plume ce qui gravite autour du vulgaire et du politique. J'entends les chefs d'État, ministres, empereurs, dictateurs et autres roitelets soi-disant démocrates mais tellement insipides qu'ils en sont totalement dénudés d'intérêt. Ces gens possèdent habituellement un manque absolu de culture et de savoir-vivre. Je pense ici à votre Président d'office et à ses acolytes de l'élite politique française. Je ne veux surtout pas gâcher un si bon repas à les entendre larmoyer toute une soirée sur l'état de leurs «Affaires». D'autant plus que nous les savons assez douteuses. Leur prédécesseur avait certes atteint un certain niveau d'intérêt, mais ce pseudo gauchiste de Vichy se donne trop les allures d'un monarque pour être vraiment original. Quant au Général, à Bonaparte, à Louis XlV et à tous les rois biologiques qui les ont précédés, ma foi nous tomberions rapidement dans des discussions interminables sur la grandeur de la France et cela gâcherait le ton que nous voulons donner à cette soirée. Bien sûr, le monde n'est plus la France, et l'Amérique s'empiffre de puissance absolue à s'en faire péter la panse. Mais vous ne me voyez tout de même pas quémander la présence de l'un de ses Présidents à ma table... Avec les vachers des banquiers et les bouseux du cinéma, nous aurions droit aux dogmes de l'entreprise et aux valeurs libérales du fast-food. Il y a bien ces Hitler, Mao, Staline, Pinochet, Salazarre, Franco et autres tortionnaires, qui sortent manifestement de l'ordinaire, mais ces casse-pieds nous tiendraient des propos charmants sur Dieu ou le bonheur du peuple. Il est donc hors de question de convier l'un de ces innombrables indésirables à notre table. Des artistes alors? De tout temps il fut toujours de bon ton de s'attacher ces êtres merveilleux afin d'amuser les commensaux et faciliter leur digestion. Ce n'est pas le choix qui manque parmi les chanteurs, musiciens, poètes, écrivains et peintres. Mais entre vous et moi, avons-nous besoin de nous encombrer de ces pantins? Ils ne sont pas très crédibles dans leur acharnement à vouloir démontrer qu'ils sont au-dessus de l'ordinaire sous prétexte qu'ils peignent plutôt que d'être peints. Je pourrais vous proposer des musiciens qui se défoncent à la dure, des chanteurs de charme qui humecteraient les yeux de jeunes adolescentes au nombril percé ou encore des gens qui ont révolutionné l'art de la peinture. Des Picasso, des Cézanne, des Magritte, et même des Dali! Mais à quoi bon perdre son temps dans des monologues interminables sur la pigmentation et l'abstraction des formes? Ces humains sont empruntés et suffisants, ils sont cloîtrés dans leur rôle de marginaux des galeries et ne s'intéressent qu'à leurs maux de ventre. Des écrivains alors? Que sont ces papiers jaunis imprégnés par la poussière des siècles et oubliés dans les rayons surchargés des bibliothèques et qui n'intéressent que d'obscurs petits rongeurs. Ces Racine, Balzac, Hugo, Zola, Stendhal et Baudelaire n'ont d'intéressant que leur nom. Par contre, il y a bien ce Léautaud de Fontenay-aux-Roses qui nous ferait un charmant invité, mais je doute qu'il accepte de laisser sa ménagerie pour venir pérorer en notre compagnie. Quant à vos contemporains, aucun ne mérite le moindre toast pour l'ensemble des oeuvres insipides qu'ils commettent. Leurs écrits n'ont pas quitté l'autobiographie depuis des décennies. Imaginez avec moi l'ennui de devoir les entendre nous lire les pages de leurs malheurs. Que pensez-vous du couple Sartre et Beauvoir qui a fait trembler les bonnes âmes du XXe siècle? Mais il me serait insupportable de les voir s'enivrer au whisky en se stimulant mutuellement à la contingence et à leurs principes gonflés d'une liberté inexistante. La philosophie est certes importante pour vous, pauvres mortels asservis, et plusieurs seraient en mesure de nous entretenir de sujets forts palpitants. Cependant, croyez-vous qu'un dîner est bien le lieu pour rassembler les Socrate, Kant, Hegel, Nietzsche et autres Kierkegaard de ce monde? Je verrais plutôt ces rêveurs discourir dans le salon d'une maison de débauche d'une ruelle d'Amsterdam. J'avoue qu'il y aurait de quoi s'amuser un moment en examinant ces cerveaux s'exciter au contact de la chair défraîchie de leurs concepts immuables. Mais laissons-les je vous prie. Comme les artistes, ces gens sont déjà leurs propres invités. Si vous le permettez, je ne m'arrêterai même pas aux psychanalystes à la quête de leur sexualité refoulée, gourous aux églises multiples qui se targuent depuis un siècle de remplacer un clergé moribond. Je vous l'affirme, nous aurions droit à d'interminables monologues sur la symbolique du mal et bien à l'intérieur des jeux de l'inconscient humain. Puis l'odeur du cigare m'importune. Je préfère le soufre. Épargnez-moi également les seigneurs de votre nouveau monde, spécialistes en courbes et graphiques, maîtres ès sciences en fluctuation et astrologie de l'économie. Je vois tous ces financiers, hommes d'affaires, banquiers, boursiers, comme les esclavagistes des temps modernes qui s'enrichissent en priant le dieu-dollar et en construisant des hôpitaux ou des musées à leur propre gloire afin de soulager leur conscience sournoise. Ces Bill Gates du passé et de l'avenir qui se bercent de philanthropie sont d'une hypocrisie insupportable et représentent le summum de mauvais goût. Ce sont des mégalomanes qui jouent à la guerre à coups de cotes boursières en affirmant oeuvrer pour le développement de l'humanité. Quant aux sportifs, chevaliers olympiques, coureurs automobiles, footballeurs de Marseilles ou baseballeurs d'Amérique, chevaliers du paraître et du muscle affublés d'une moralité de gagnant aux muscles anabolisants et à l'argent, voilà qui déprécierait certainement notre intimité. Ils ne font même plus la différence entre un pain et un antisudorifique. Vraiment, je ne vois pas qui mériterait notre compagnie pour un dîner parfaitement réussi. Des scientifiques, me proposez-vous timidement? Mais ces gens sont au service de la prétention humaine en se donnant la mission d'organiser, de codifier et d'expliquer ce qu'ils ne comprennent pas au moyen de formules mathématiques. Ils croient pouvoir s'approprier et utiliser les secrets de l'univers afin d'assouvir la puissance de leurs maîtres. Ils se construisent des chapelles, s'érigent en religion en demandant aux incultes d'avoir la foi. Que par eux, par eux seulement, les hommes connaîtront enfin bonheur, prospérité, voire même éternité. Il est hors de question de m'abaisser à réfuter leur avidité à me dépasser et me remplacer. Six personnes, vous me proposez? Rien de moins? C'est vraiment un nombre astronomique. C'est beaucoup de gens intéressants à découvrir en si peu de temps et de plus, imaginez, avec quelque chose d'original à nous dire. Vous n'êtes pas tendre envers le Seigneur des ténèbres, vraiment vous m'avez tendu un piège diabolique. Nous pourrions peut-être choisir au hasard, un jour et une heure donnés à une intersection quelconque et nous invitons les six premiers individus rencontrés. Qu'en pensez-vous mon cher Vicomte? Mais j'ai une meilleure solution à vous proposer. Invitons l'irréel, la magie et l'éphémère si caractéristiques à votre race. Invitons des esprits du cyberespace qui ne possèdent une identité et une âme que par l'existence de ce mystérieux médium. Ils sont là, vous les côtoyez, vous leur écrivez, mais vous ne les voyez jamais et vous vous demandez même s'ils existent vraiment. Convions donc l'équipe de Dialogus! L'éditeur M. Dumontais, son adjoint M. Delapravda, le responsable de la rédaction M. Pibroch, puis Motus et Laurie qui semblent tous vouloir collaborer ensemble à la diffusion de ce site. N'oubliez pas que c'est via leur esprit que vous m'avez écrit pour me transmettre votre charmante invitation. Invitons-les à la bonne franquette, rien de compliqué, quelques bonnes bouteilles, des fromages au dessert et nous nous entendrons parfaitement la nuit durant. Mais je constate qu'il nous manque encore un invité pour avoir notre compte. Eh bien, la présence de madame votre épouse à ma droite vaut bien n'importe quelle personnalité de l'histoire de votre monde. Alors, je souhaite que cela vous convienne et j'attends avec impatience les précisions quant à votre invitation. Méphistophélès L'esprit qui toujours nie |
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| Monsieur, Décidément, les bons Pères avaient bien raison de nous dire que le Diable était dans les détails! Votre réponse m'a coupé le souffle par sa longueur et sa précision. Quel avocat redoutable vous êtes. Vous savez sûrement qu'on ne donne, dans le monde, que du «Monsieur le ...» aux ducs, sauf les fournisseurs, les flagorneurs et les ignorants qui donnent du «Madame la Baronne» à la première venue. Je crois deviner pourquoi vous l'avez fait, vous sachant ni l'un, ni l'autre, ni le troisième. Peut-être me donnerez-vous votre réponse qui confirmera mon soupçon. Venons-en aux faits: suggérer ceux qui animent Dialogus est sans doute flatteur pour eux, mais ne les connaissant point, je me permets une petite hésitation; comme vous, je reçois très rarement ce qu'il est convenu de nommer les vedettes, fussent-elles du monde de la politique, des arts ou de la finance. Le jeudi et le samedi, j'aime bien réunir cinq ou sept personnes autour de moi, dans cette grande pièce qui me tient lieu de salon, de salle à manger et de bibliothèque, où je leur sers des plats bourgeois, comme savait les faire notre chère Aline, qui a servi ma grand-mère, ma mère et moi jusqu'à son décès en 1986. Depuis, je me sers seul, ce qui répond sans doute à votre suggestion de convier ma femme au dîner que j'envisage pour vous. Le célibat est le moindre des enfers, disait mon grand-père Chargey de Soucy, qui a quand même eu trois femmes et seize enfants, sans compter ses bâtards. Mes invités se regroupent entre mes vieux amis et des jeunes gens intéressants. Mon vieil ami Christian Ayoub disait que l'art de la conversation consiste à faire croire à ceux qui nous écoutent qu'ils disent des choses dignes d'intérêt. Voilà bien un mot que j'aurais aimé créer. Je vais songer encore un peu à votre suggestion, et vous ferai tenir la conclusion de ma réflexion. Bien à vous, Transy |
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| Cher ami, Vous m'avez gentiment proposé un repas en votre charmante compagnie et avec des convives de mon choix. Je vous ai répondu selon la nature de mes envies du moment sans me soucier de l'appartenance roturière de nos invités. L'art de la conversation est fort plaisant certes, mais l'oisiveté parfois bienheureuse de ces soirées est souvent gage d'ennui profond et il me plaît, en de telles circonstances, à stimuler la polémique sur des sujets parfois fort surprenants. Vous en seriez fort étonné. Ce repas nous aurait certainement fourni l'occasion d'approfondir quelques notions intéressantes pour les mortels attablés et exciter leur matière grise asservie. Les mortels ont la fâcheuse habitude de se croire dotés d'une supériorité sur le reste de leurs semblables et vous conviendrez que la couleur du sang n'y change pas grand chose. Sachez bien, cher Transy, que je ne me formalise nullement de vos hésitations et du désir légitime de poursuivre votre réflexion sur la suite à donner à notre affaire. Vous avez, bien entendu, l'entière liberté de donner suite ou non à votre invitation et à mes suggestions quant à la composition de la table. Je suis persuadé que nous aurons prochainement une autre occasion de nous rencontrer afin de discuter ces questions et nombre de sujets qui nous passionnent mutuellement. Cependant, et je vous le dis en toute amitié, lorsque l'invitation vous parviendra de mon office, Il vous sera malheureusement impossible de vous y soustraire. À très bientôt. Méphistophélès, L'esprit qui toujours nie |