Dieu et le diable |
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| Chers Dieu et Seigneur des Ténèbres
(par ordre alphabétique), Je ne suis pas spécialement croyante, et je n'ai pas envie d'en débattre avec vous; admettons pour une fois que vous existez. J'ai lu, ou parfois parcouru, vos courriers avec intérêt, étant par nature épouvantablement curieuse. C'est mon défaut préféré, si c'est un défaut. Et là une chose me frappe... autant notre "divin créateur" est douceur, amabilité, autant Méphisto, Prince du Mal, est tout ironie et moquerie un peu méprisante, autant pourtant je trouve que vous vous ressemblez. Seriez-vous la même personne? Curieusement vôtre Mia- |
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| Chère madame, Vraiment, j'estime votre lettre blessante et, si je n'y détectais pas un cynisme quelque peu diabolique, je vous enverrais quelques signes qui pourraient étonner votre charmante curiosité. Avouez que me comparer à cet usurpateur est plutôt maladroit de votre part et montre que votre désir de connaissance n'égale pas votre perspicacité. À votre guise de penser que lui et moi ne faisons qu'un, mais cela ne tient pas devant la réalité de ma toute-puissance. Il ne fait aucun doute que Dieu, votre «divin créateur», comme vous l'écrivez si bien, se réjouira grandement de cette interprétation on ne peut plus humaine de ce qui vous échappe et vous inquiète. Lui qui se targue d'être le Grand Tout, incluant Tout Ce Qu'il N'est Pas, voilà de quoi réjouir sa vanité. Si vous n'aviez pas eu la maladresse de dire que vous n'êtes pas croyante, il vous aurait offert une suite quatre étoiles dans son Ciel et un trône à sa gauche afin de mieux le contempler. Sachez toutefois que je ne saurais souscrire à cette thèse néochrétienne qui ressemble davantage à un naufrage annoncé qu'à un renouveau spirituel. Sachez également que cette tentation qui semble vous chatouiller de vénérer et Dieu et le Diable n'a rien de bien original de votre part. C'est par centaines de milliers que je peux compter les hommes et les femmes qui bien avant vous ont cru se protéger des colères de l'un et de l'autre en buvant à la fois mon vin et le sien. Sauf qu'au moment de votre dernier soupir, je ne doute pas un seul instant que vous aussi vous direz le moment venu «Père, pourquoi m'as-tu abandonné?» À présent, observez attentivement les lettres de l'usurpateur et vous verrez que ce pauvre hère ressemble à un vendeur du temple cherchant à renouveler sa camelote. Plus personne ne l'écoute, alors il surenchère, fait le dos rond, se taille la barbe, vous complimente sur votre allure et votre plumage, sur la bonté infinie de votre 'me et le paradis dans son grand Tout quoi qu'il arrive et quoi que vous fassiez. Vous ne remarquez pas un opportunisme certain dans ces propos plutôt nébuleux qui «flirtent» avec l'hérésie? Il est clair que l'usurpateur tente le grand rapprochement, car il sent glisser les nuages sous ses pieds voyant que la clientèle hésite sur la qualité de la marchandise offerte. Il met de l'eau dans son vin avec une sincérité déconcertante. Écoutez bien! Le Dieu-Nouveau vous offre tout et ne vous demande plus rien, intéressant comme volte-face, ne trouvez-vous pas? N'existe plus ni le Bien ni le Mal, ne reste que son «Grand Je» mégalomane, imprimé dans sa vastitude. Sa déconfiture m'amuse profondément et je me demande bien dans quel bric-à-brac de dieux déchus l'a déniché notre éditeur. D'ailleurs la plume me taquine de lui poser gentiment la question. Sachez donc que Méphistophélès ne vous a jamais raconté d'histoires. Je vous ai toujours montré tels que vous étiez et tels que vous serez toujours: vils, méchants, bornés, exploiteurs, hypocrites, menteurs, violents, mesquins, conquérants, dénaturés et je dirais même stupides. La liste décrivant votre condition est, vous vous en doutez, interminable. Allez, admettez que l'usurpateur a une belle facilité à vous embrigader de promesses et flatter ce qu'il y a de plus méprisant chez la race humaine, soit sa suffisance et sa certitude d'être la plus grande merveille de l'univers. J'aime bien quand Il vous montre sa véritable nature en vous appelant ses «chers enfants». Cela le décrit vraiment tel qu'il est, paternaliste, autoritaire et incapable de supporter la contradiction. La vérité vous rattrapera un jour, très chère Mia. L'usurpateur peut vous sembler douceur et amabilité, que je vous semble ironie et moquerie, cela ne prouve qu'une chose. C'est que vous vous complaisez très bien dans le confort de ce que vous offre ce faux Seigneur qui fera toujours tout en son possible pour vous empêcher de voir ce que pourtant vous brûlez d'envie de voir, pour vous empêcher de vivre ce que pourtant vous brûlez d'envie de vivre. Sous le couvert d'une joyeuse indifférence, vous m'apparaissez d'une tristesse infinie. Ce qui pour l'instant est votre choix. Pour l'instant seulement car, le moment venu, je serai là pour vous accompagner, non pas vers un grand tout intemporel et vide, mais en tant que Méphistophélès, votre véritable maître. En terminant, je voudrais vous instruire que je ne répondrai plus aux lettres qui sont adressées à la fois à l'Usurpateur et à moi. Si vous désirez m'interroger, adressez-vous directement et seulement à moi et il me fera plaisir de vous guider dans vos choix. Par contre, si vous désirez perdre votre temps avec la Divinité des Grands Bazars, alors adressez-vous à lui et à lui seul. Méphistophélès L'esprit qui toujours nie |