Confession humaine
       

       
         
         

Alexandrie

      Ô flambeau! Miroir terrible auquel nous faisons igoblement porter la faute des laideurs que nous y voyons, oubliant que le miroir ne renvoie que notre propre image!

Aujourd'hui je me rends.
Aujourd'hui je dépose les armes.

Nous nous battons, humains, chaque jour contre notre nature et pourtant nous ne cessons d'en rêver. Notre morale est issue de la peur, non de notre bon coeur: peur de la prison, peur du regard accusateur d'autrui, peur des conséquences, peur d'en manger toute une, peur d'être jugé... nos moments de bonté ne sont faits que de peur et par moments, de faiblesses et de tristesses.

- Je lutte contre le meurtre et me prononce contre la peine de mort. Pourtant, chaque soir, en m'endormant, se déchargent en mon imagerie intime le massacre sanglant de ceux qui m'ont nui.
- Je pardonne et serre dans mes bras celui qui m'a fait du mal. Pourtant, je n'attends que le moment où je serais justifié de lui rendre au centuple.
- Je partage la lutte des femmes et vote pour leur émancipation. Pourtant, l'entrejambe me démange, me brûle et me possède au point que si j'en avais le pouvoir et l'impunité, je m'offrirais toutes celles que mon besoin sans fond me fait désirer.
- Je respecte semble-t-il le bien d'autrui et ses frontières. Pourtant, si j'avais le pouvoir de l'anonymat absolu et l'impunité totale, je m'offrirais tous les objets de ma concupiscence où qu'ils se trouvent.
- Je respecte la hiérarchie et ne conteste que dans les situations extrêmes. Pourtant, je rêve d'imposer mes vues et le goût du pouvoir me dévore.

C'est le cerveau reptilien qui domine l'Homme. Notre cerveau mammal affectif ne sert qu'à calmer nos peurs, nos terreurs, notre insécurité et chercher les alliances par lesquelles la frayeur existentielle et la peur de la mort peuvent être fuies à coups de caresses menteuses. Nous aimons, oui; hélas c'est par faiblesse et égoïsme. La preuve en est que lorsque nous sommes défavorisés, nous divorçons. Le néo-cortex qui donne les mathématiques, l'art, la culture, n'a sur nous aucun autre pouvoir que celui de déguiser notre Monstre intérieur et de nous faire habilement passer pour plus grands que ce que nous sommes.

Mais la grandeur humaine, illusoire, n'est que le déguisement théâtral, l'organisation rusée inconsciente (et parfois consciente) de notre animalité brutale avide, assoiffée, vampirique. C'est ce que nous sommes: des vampires, vampires faibles, fragiles, balayables d'un coup de vent, et qui rêvent pourtant d'avaler l'univers. Je suis fatigué de me battre contre ma nature. Je suis fatigué des regards culpabilisateurs. Je suis fatigué des religions qui sont le carcan, le surmoi insupportable qui cherche à mettre le couvercle sur notre casserole bouillonnante. Je me sens exploser du dedans et plus j'explose, plus le carcan se resserre et son emprise m'écrase. Ridicule et fragile comme une fourmi, je rêve pourtant de tant de pouvoirs (ce que jamais je ne me serais même avoué à moi-même): me taper toutes les femmes dont je rêve, m'approprier toutes les richesses qui m'intéressent, avaler des connaissances, des livres, du savoir en quelques minutes et devenir omniscient, guérir des malades (don qui n'est pas le privilège des saints, les démons pouvant en faire autant mais selon des conditions différentes), balayer mes ennemis et en mettre certains à mon service et à ma dévotion, mais bon sang, quel enfer découvrons-nous en nous lorsque pour un instant, si court soit-il, nous décidons d'être francs et sincères avec nous-mêmes!

Être un démon, c'est être franc, capable d'admettre ce que l'on est vraiment. Il est admission du réel. L'angélisme n'est qu'hypocrisie et mensonge, fuite et faiblesse, bien et mal, jugement et terreur. Être un démon, c'est reconnaître soi et autrui pour ce que nous sommes sans plus fuir ces images, sans plus monter des décors pour déguiser les réalités entrevues. Être un démon, c'est se rendre à soi-même, c'est la libération. Depuis des millénaires que les religions et leurs dieux et leurs anges et leurs saints nous promettent de nous aider à faire de nous mieux que ce que nous sommes; nous promettent des destins de liberté, de surpuissance lumineuse, de détachement absolu de nos appétits; nous promettent l'auto-suffisance et l'amour. Ces promesses ne se réalisèrent qu'en partie non par une libération ni la venue d'un royaume sacré, mais par la coercition, la dictature des prélats, l'imposition accusatrice des concepts de péché, de bien et de mal. Il n'y a ni bien ni mal, il n'y a que la réalité. Nous parlons paix depuis des millénaires, et pourtant, la guerre nous mène de plus en plus vers l'annihilation totale. Parce qu'au fond de nous, nous avons toujours préféré la querelle, nous préférons toujours répliquer ou nous soumettre, nous révolter ou dominer ou ramper, que pacifier debout. Nous n'avons pas l'envergure de nos idéaux, qui sont devenus le mensonge par lequel nous cherchons à nous voir plus grand que nous sommes, plus grands que nous serons jamais. Il n'y a pas de gentil souper au resto dans une soirée aimable, il y a des alliés qui dévorent et déchiquètent l'objet de leur appétit dans un décor prévu pour masquer cette monstruorité. Incapable sommes-nous d'admettre, d'accepter ce que nous sommes, et pourtant, nous le sommes si éphémèrement, à peine un souffle sur la Terre l'espace d'un moment et puis nous ne sommes plus.

Si quelqu'un nous a créé, c'est un salaud, ou un idiot. Si nous ne sommes que le fruit du chaos, notre nature chaotique en est le reflet. Je sens, je devine que ces confessions ne sont même pas le point d'arrivée, mais à peine le début, le point de départ de l'illumination infernale. Celui que l'on appelle le Diable avait raison, ou nous avons imaginé ce sublime personnage pour endosser à notre place une horreur dont nous sommes les véritables auteurs impuissants. Mais ses promesses de libération sont-elles plus vraies que celles de l'Usurpateur céleste? Ou avons-nous affaire à deux manipulateurs? Ou alors deux mensonges que nous opposons comme nous nous opposons à nous-mêmes jusqu'à en crever? Peut-être l'homme est-il seul; seul et éphémère. Seul et impuissant. Seul et ridicule. Seul et inquiet. Seul et méchant, seul et incapable de se voir méchant car le mammifère croit devoir se voir bon pour pouvoir se reproduire et s'affirmer, s'attirer l'approbation et les droits qui en sont issus. Car ce n'est pas une morale supérieure basée sur le bien et le mal, mythe ahurissant, mais l'approbation qui amène le droit, et la réprobation qui amène la coercition. L'homme n'est qu'en lui-même un enfer de contradictions et d'horreurs.

Tourmenté. Tourmenteur. Menteur. Menti. Hanté. Prisonnier.
Je ne lutte plus.
Je ne mens plus.
J'admets. Je me rends.
         
         

Méphistophélès

      Très cher,

Sans doute, votre litanie m'effleure mais, à travers votre petit numéro d'autoflagellation plus ou moins sincère, vous tergiversez et persistez dans le doute.

Vous avez frayé avec l'Usurpateur et cela n'a strictement rien donné, sinon votre asservissement. Cependant, lorsque le moment du choix s'offre, vous hésitez encore et vous reculerez, comme toujours.

Pauvre mortel!

Pourtant, que vous reste-t-il sinon moi? En vérité, je vous le dis, tôt ou tard, vous devrez choisir et il n'y aura pas de possibilité de retour.

Méphistophélès,
L'esprit qui toujours nie