|
|
|
|
Chute de qualité
|
|
|
|
|
|

|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
Aurore
|
|
|
|
Cher
Prince de l'Ombre,
Je viens de lire tous vos messages drapés d'une dédaigneuse et cynique
élégance, je ne peux que sourire de constater combien vous mettez de
distance entre votre Essence et le vulgaire... Auriez-vous peur que
l'on confonde? Cette superbe avec laquelle vous affichez votre mépris
de l'humain (et sur lequel j'aurais à dire), le recul avec lequel vous
traitez ses familiarités intempestives qui vous incommodent, ou la
sympathie que vous réservez à ceux qui vous molestent verbalement et
vigoureusement. Faut-il qu'on vous repousse pour que vous manifestiez
de l'intérêt? Mais s'il est vrai que l'on se bouscule à votre portillon
pour pactiser à qui mieux mieux, vous pouvez sans doute vous permettre
de faire le délicat.
À première vue, vous n'échapperiez pas, toutefois, à un curieux
anthropomorphisme: de la chasse aux âmes, vous êtes passé à la
cueillette; je vous enjoins de vous méfier: l'élevage vous pend au
naseau! Au train où vont les choses cependant, avez-vous déjà songé à
ce que vous ferez quand vous n'aurez plus que des âmes transgéniques à
corrompre dans des corps élevés sous serre? Cela nuit-il à l'intérêt de
votre activité, ou pas du tout?
Je suis navrée de devoir descendre jusqu'en Enfer pour trouver une
plume piquante et bien trempée, et ne vous adresse pour votre oeuvre,
Prince, que l'ombre de ma considération.
Aurore
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
Méphistophélès
|
|
|
|
Chère
Aurore,
La flatterie vous va à merveille. La portez-vous hiver comme été? Ne
vous encombre-t-elle pas trop? Bien sûr, l'hiver elle réchauffe et
l'été elle rafraîchit, ce qui est son propre. Par contre cette parure
joue parfois de bien mauvais tours. Ainsi je me souviens d'un jeune
homme, plutôt séduisant j'avoue, qui comme vous confondait le vulgaire
et le superbe. Mais ne répondez pas. Ce sont là vos affaires et je ne
les connais que trop.
Dites-moi plutôt d'où vous tenez cette malheureuse interprétation qui
ferait de moi un chasseur devenu cueilleur. Quelle curieuse
présomption. Car de tout temps mes promenades ne m'ont menées que sur
le chemin de ceux et celles qui lentement et déjà se dirigeaient vers
mon royaume. Et si parfois il m'est arrivé d'y semer discrètement mes
recommandations, c'est moins pour ramener les brebis égarées que pour
leur faciliter la t'che. On peut être roi et généreux à la fois.
N'ai-je pas le privilège d'être volontaire, lorsque j'en ai envie, et
de sympathiser avec les plus prudents, les plus hésitants, les plus
maladroits? Sachez madame que lorsqu'il m'arrive de leur servir le vin
de mon vignoble, ce n'est point pas avec le poing du chasseur mais avec
la main du cueilleur.
Faire de moi un éleveur en herbe est sans doute une façon très commode
de parquer mon rôle dans l'aventure de votre perte. Par contre, avouez
que c'est là faire preuve de facilité, voire même d'une dangereuse
insouciance. Et c'est oublier, une fois encore, que vous êtes déjà des
êtres transgéniques élevés sous serre. Les gênes de votre progéniture
portent en eux les codes du fast-food et du denim, du nintendo et du
téléphone portable. Leur serre est hydroponique, de sorte que dès leur
naissance peuvent couler dans leurs veines toutes les instructions de
la conformité.
Éleveur, dites-vous? Sans doute, oui, mais pas de la manière dont vous
l'entendez. Tandis que vous passez maîtres dans la botanique humaine,
dans l'élevage de ce qui vous importe, c'est-à-dire votre feuillage, je
m'occupe de ce que vous oubliez encore et toujours: celui de votre
racine. J'élève vos âmes. Heureusement d'ailleurs car c'est une chose à
laquelle vous, humains, avez cessé de penser depuis fort longtemps.
Méphistophélès,
L'esprit qui toujours nie
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
Aurore
|
|
|
|
Sire,
Je vous donnais du prince et vous étiez un roi! Je vous suis gré de
porter la lumière à ma lanterne. Quoique vous m'inscriviez de but en
blanc au nombre des (plus) bêtes - ne sachant séparer le subtil de
l'épais - j'avoue que votre réponse sur votre qualité «d'éleveur» était
bien celle que j'attendais... Je la trouve délicieuse, inespérée de
votre part, et méritant terriblement d'être précisée, autrement elle
risquerait de me plaire.
Considérez un instant l'étonnement qui a pu être le mien de vous
trouver, filant mon agreste métaphore, à saupoudrer votre discours de
termes connotés que l'on voit s'échapper d'ordinaire... de la Porte d'À
Côté! «Vignes, brebis égarées, élever nos âmes», pourquoi pas «bon
berger, ou père prodigue»?... De grâce Sire, ressaisissez-vous, cela va
finir par se voir... Vous laissiez déjà, dans vos autres messages,
venir à vous les jeunes enfants. (Mes fils, tôt ou tard, vous viendrez
à moi). Je vois bien que vous vous plaisez à moquer une pauvrette,
n'est-ce pas là qu'est la facilité?
Il ne transpire de mon babil que de la méconnaissance - que vous
soulignez justement. Je retire le chasseur fatigué, et plus pittoresque
que le promeneur bucolique, je propose un hybride: entre l'aristocrate
grincheux et l'ange déçu. Est-ce que je brûle?
Parcage facile, assénez-vous... Loin de moi l'idée malencontreuse
d'aller braconner à votre barbe (bouc?) sur vos terres. Et de vous
resservir le peu d'estime dont vous nous gratifiez, en vous qualifiant
de bétail (si frelaté par nos soins). Je m'attachais simplement à vous
figurer selon l'iconographie traditionnelle, inspirée du dieu Pan. Je
vous trouve seulement quelque peu... enraciné dans des principes dont
vous ne démordez pas (l'esprit qui toujours nie), c'est votre affaire.
Pourtant, vu de l'extérieur, n'êtes-vous pas bizarrement concerné par
ce que vous appelez «l'aventure de notre perte»... Pardonnez cette
ingénuité soupçonneuse mais... que vous importe la perte, si elle n'est
pas vôtre?
Aurore
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
Méphistophélès
|
|
|
|
Dame
Aurore,
J'ai lu avec beaucoup de plaisir votre lettre agricole. Est-ce que je
me trompe si je dis que la culture et l'élevage sont chez vous une
fixation, voire une rumination?
Même pour assouvir votre soif de me comparer à mon voisin de palier
vous extirpez de ma correspondance les termes empruntés aux sciences de
la carotte et du gigot. Bien sûr, vous avez raison, ces termes se
retrouvent dans cette correspondance que j'entretiens avec ceux qui
daignent m'écrire. Mais convenez que ce n'est là que chose normale
puisque quiconque souhaite être compris doit vomir le même langage que
son interlocuteur. Me tiendrez-vous responsable du fait que le langage
de Dieu soit celui que vous, humains, comprenez le mieux? Avouez
qu'elle est plutôt là, la facilité dont vous parliez. Et que cet état
de fait, loin de me réduire, serait plutôt un aveu de faiblesse de vos
semblables.
Pour ce qui est de votre malencontreuse tentative, celle de me définir
en me situant quelque part entre l'aristocrate grincheux et l'ange
déçu, voilà qui m'amuse au plus haut point. Définitivement, vous avez
beaucoup plus de talent en matière de taxidermie que d'en matière de
taxinomie. J'avoue d'ailleurs grincher d'envie de vous décevoir, ce qui
rendrait votre ange fort aristocrate...
Mais venons-en à votre perte. Et daignez remarquer que je vous rends la
politesse en y venant comme vous au quatrième paragraphe de ma lettre,
après avoir causé - comme vous - de choses et d'autres dans le seul but
d'impressionner l'auditoire. Votre insinuation ingénue s'ingénie à nous
faire ingérer des propos bien peu réfléchis. Car la perte dont vous
parlez et dont je parlais est bel et bien la vôtre du fait de mon
talent et de mon insoupçonnable supériorité.
S'il vous plaisait de feindre ne pas comprendre, il me plaira de
feindre vous croire afin de vous écrire à nouveau,
Méphistophélès,
L'esprit qui toujours nie
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
Aurore
|
|
|
|
Dur
Sire Méphistophélès,
Vous êtes décidément d'une pudeur... assez rare. Et je pèse mes mots.
Vous rêviez de me décevoir? Soyez un démon comblé, c'est fait. Votre
éclatant complexe de supériorité ne masque que le degré zéro de
l'omniscience dont vous êtes affligé: mon voisin - dont vous me faites
le (très) grand honneur d'être déjà envieux - est... une voisine. La
comparaison vous fait-elle frémir davantage?
Ingénue, je vous jette l'exagération par jeu! Même en imagination, je
ne m'agite pas en vaines conjectures au sujet de ma perte, qui reste
certes aventureuse. Puisqu'elle vous rend obscurément curieux - sans
doute plus que notre étique auditoire - j'ose poser ma question au
deuxième paragraphe. Si. Pourquoi cette impatience à la tombée d'une
soldate inconnue (moi), quand vous pouvez éructer à loisir sur la
première des Chutes et la chute de la Première? Celle de notre mère à
tous (non, pas Lucy!) Ève? (quoique...).
Vous connaissez à présent mon goût pervers pour la billevesée, qui me
permet de supposer sans rougir que vous étiez aux premières loges sinon
acteur de cette scène ontologique. Question: pourquoi diable (!) avoir
tenté Ève d'abord? L'observation de la nature humaine me laisse à
penser qu'Adam aurait pu vous prêter une oreille complètement
attentive, il semble que votre choix lui soit resté quelque peu en
travers de la gorge, où la pomme, ô ironie, est finalement devenue
sienne.
Daignerez-vous Ombrageux Sire, feindre encore un peu de condescendre à
m'édifier sur la cruelle justesse de votre rôle, qui nous valut comme
vous le dites si bien ailleurs... une chair mortelle?
Aurore
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
Méphistophélès
|
|
|
|
Triste
Aurore,
Quel délicieux spectacle que celui d'une dame qui tente par tous les
moyens d'être méchante et qui n'arrive pas même à en avoir l'apparence.
Derrière ces mots enragés que vous me lancez se cachent à la fois
l'affollement et la tendresse. Vous voilà tellement désemparée que vous
vous enfargez dans vos propres propos. Vous hésitez, vous balbutiez,
vous avancez le bras à t'ton dans l'espoir de pouvoir vous arrimer
quelque part ou, mieux encore, d'être prise pas la main et sauvée de
votre désarroi.
La rencontre du diable n'est pas chose facile, je vous l'accorde. Et
sans doute vous ai-je surestimée pour vous laisser ainsi à vous-même.
La chose est que vous confondez à la fois le genre et le nombre. Et
dans une ultime tentative de repêchage, vous retournez aux sources -
vos sources - dans l'espoir de reporter sur moi votre égarement.
Alors soit, je vous parlerai d'Adam et Ève. Personnellement, j'ai
toujours préféré Le lièvre et la tortue. Mais si cette fable du serpent
vous amuse, je veux bien verser quelques gouttes d'encre sur ce
parchemin afin qu'il imprime quelque satisfaction sur votre chemin.
Me voici donc un serpent qui, dandy, se dandine sous vos yeux ainsi que
ceux de l'être non moins vulnérable qui vous accompagne. Je glisse et
me faufile dans la vie de façon cent fois plus aisée que vous et cela
bien sûr vous intrigue. D'autant plus que mon arrivée coïncide avec le
moment précis où vous vous demandiez pourquoi vous étiez condamnée à...
ramper. De là que se passe-t-il? Vous êtes séduite et vous croquez dans
la vie. Qu'y pouvais-je? Je vous le demande. Et la morale est la
suivante: c'est vous, Aurore, qui aujourd'hui réclamez le fruit à
croquer.
Voilà. Je vous offre ce fruit dont le nectar vous fait si envie, trop
heureux de combler vos attentes. À vous de le saisir.
Méphistophélès,
L'esprit qui toujours nie
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
Aurore
|
|
|
|
Seigneur
Méphistophélès,
Je suis pas sincèrement navrée que mon ridicule petit bavouillis ne
soit pas à la hauteur de votre Vomissure. Je suis bien mal les
préceptes que vous m'enseignates naguère: «quiconque souhaite être
compris doit vomir le même langage que son interlocuteur»... Votre
réponse sur le Serpent Tortueux m'agrée pourtant, même si vous vous en
tirez d'une pirouette. Le bestiaire vous lasse visiblement. Voulez-vous
que je sois Ève pendant quelques secondes? Soit: «Seigneur, le cidre de
vos excentricités, votre aisance sinueuse, et le son insistant de vos
susurrations insidieuses distillent en sourdine la légère ivresse
acidulée que vous soupçonnez...». Comment aller jusqu'à la comparer
toutefois, à la pâmoison balbutiante et désespérée où vous me dépeignez
hardiment? Le tâtonnement et le roman d'égare semblent contagieux.
Si, d'aventure, j'étendais le bras vers vous, ce ne serait point par
affolement. Ignorez-vous vraiment ce qu'un honnête homme est censé
faire lorsqu'une dame lui présente sa main? Vous qui prétendiez nous
élever, vous ne sauriez pas les usages? Ou vous en dispensez-vous,
puisque vous n'êtes pas homme? Si j'affiche quelque faiblesse
partisane, c'est pour ce que m'inspire votre présomption sans bornes
(me sauver? me combler? et puis quoi encore!), pour les éclairs de
lucidité ferrugineuse qui fulgurent parfois dans votre opacité
coutumière (ou dans la mienne), pour les aspérités inoxydables de votre
séduction négligente, et le miracle renouvelé du plumage qui
faux-témoigne du ramage...
Rencontrer le diable n'est pas chose facile? Si je l'osais, je vous
retournerais le gant complimenté: quand on règne sur l'Ombre, de quel
pas s'en va-t-on au rendez-vous de la fille aînée rosissante du petit
Jour? Allons Seigneur Méphistophélès, convenez que les aléas de votre
estime à mon égard ne sont dus qu'au soin fluctuant que je porte à
faire honneur au pseudonyme qui me pare. Nous savons que si je tenais
bien mon rang (mais alors il faudrait que j'y rentre), il n'y aurait
pas de vainqueur à notre jeu: car lorsque je parais, c'est votre heure
qui s'achève, et vous avez victoire sitôt après le crépuscule...
Mais derrière la persienne, Aurore aux yeux pers, vous perçoit encore,
à la lisière, et persévère. Croyez que cela n'est dû qu'à la conscience
aiguë de l'exceptionnelle clémence du dosage fiel-miel que vous me
réservez. Pour peu de temps encore sans doute, car votre naturel vous
reviendra. Je me retire (enfin) et vous demande instamment pardon de la
tristesse mienne que vous sentîtes filtrer jusqu'à vous, je n'avais pas
dessein d'incommoder vos respirs. Comme vous l'ignorez certainement les
sentiments humains peuvent être de viles macérations, mais aussi en de
rares occasions, une délicate ambroisie. L'humour, Seigneur si fier de
sa vide poitrine, est le beau prix d'un petit peu de tristesse.
Aurore
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
Méphistophélès
|
|
|
|
Chère
et
malheureuse
Aurore,
Vous cachez derrière les mots tous les maux qui vous déchirent, tout le
désarroi qui vous ronge et toute l'amertume qui vous retient d'avancer
le pas. Et le bras. Trop heureuse de trouver une oreille attentive,
vous vous employez orgueilleusement à la repousser du haut de vos
incertitudes. Avez-vous donc si peur de vous abandonner au Maître des
Ténèbres, au Grand Soulagement?
Mille fois sur mon passage se sont présentés des êtres qui comme vous
feignaient hautainement de reculer, ou encore de se cacher derrière de
fausses persiennes, mais dont l'âme avançait silencieusement dès que
j'avais le dos tourné. Votre démarche m'est familière vous savez.
«Si, d'aventure, j'étendais le bras vers vous, ce ne serait point par
affolement» dites-vous. N'est-ce pas là la façon la plus singulière
d'étendre le bras? Si votre verbe est éloquent, votre manière est
commune.
Je n'aurai qu'un conseil: poursuivez ce chemin que vous avez emprunté.
Il ne fait aucun doute que là où il vous mènera, je serai là pour vous
accueillir. Quand on avance depuis l'aurore, la seule direction est le
crépuscule.
Méphistophélès,
L'esprit qui toujours nie
|