Retour en page d'accueil de Dialogus

Hécate
écrit à
Méphistophélès
Méphistophélès


À l'ange déchu, unique maître des passions dévorantes


    Un message comme une reconnaissance. Un message pour vous murmurer sous mon cyprès que je ne vous crains pas, mais que désespérément je vous cherche. Délicieusement fourbe, sensuellement lascif, vous êtes à la fois le chaos et le monde. Vous êtes la quintessence suprême, la passion dévorante.

La folie dure qui pousse l'Homme à créer. Vous êtes les émotions et les sentiments que l'on tente de brider, pensant qu'ils sont destructeurs, quand ils ne sont que marche vers l'infini.

Quel plaisir d'espérer un mot de vous!
Vous qui nous poussez à être et à agir...
Ce soir, je veux vous voir, ce soir je veux mourir...

Bourreau aux yeux de miel, ce soir, je veux mourir!
Par tes doigts, par ta lame, en un ultime soupir,
Je veux sentir mon corps gémir, et s'écrouler,
Étouffer de plaisir et sans vie s'en aller.

Condamnée à t'aimer, ce soir, je vais mourir!
Ma poitrine est posée sur l'autel des désirs:
Prends-la! Prends-moi! Et prends mes lèvres entrouvertes!
Puis, de ta langue, panse cette plaie qui t'est offerte.

Saisis ta dague, Bourreau, et déchire mon flanc!
Que ta sueur ruisselle comme des larmes de sang,
Et que dans cette union, dont l'issue est fatale,
Ma bouche à ton oreille, dépose un dernier râle.

Blesse ma chair, bourreau, et pénètre mon âme!
Achève l'infidèle, et assène à l'infâme
Mille et un coups de verge, mille et une blessures,
Que j'implore ta pitié en un mortel murmure.

Tout mon être s'embrase! Allume le bûcher!
Qu'entre toutes ces flammes, ce soir, je puisse valser,
Et ressentir flamber tout au fond de mes reins,
Ton feu, dans ma blessure, qui entre, va, et vient.

Bourreau aux yeux de miel, ce soir, laisse-moi mourir!
Partir au coup de grâce, frissonner et frémir,
Épuisée, lacérée, et noyée par le vice,
Qui perle en gouttes blanches, dans le creux de mes cuisses.

Hécate

Douce et tendre Hécate,

Au terme de cette messe, sur l'autel de la soumission, qu'aurez-vous trouvé que vous n'avez déjà en pensée? Que mes yeux soient de miel, que mon feu soit de fiel, vous le savez déjà! Mille fois vous vous êtes prêtée à cette scène en ajoutant chaque fois ce détail qui vous la rend différente, nouvelle, plus désirable encore.

Ce que vous ne savez pas par contre, c'est qu'au-delà de ces fabulations qui vous libèrent de votre quotidien, il y a une volonté qui est vôtre et qui ne vous sera accessible que le jour où vous souhaiterez réellement la connaître, la reconnaître, pour ensuite la poursuivre par-delà les flammes les plus légendaires.

Levez-vous, Hécate. L'heure du dernier frisson ne saurait être venue. Pour que mes passions dévorantes s'intéressent à vous, pour qu'elles vous emportent, il vous faut d'abord les désirer violemment, de ce désir façonné par la rencontre avec soi.

Levez-vous, Hécate. Marchez avant de vous traîner. Je sais que vous connaissez le chemin.

Méphistophélès
L'esprit qui toujours nie

Le poème que je vous ai écrit n'est en rien une messe noire, mais une messe basse. Un murmure susurré, un gémissement plaintif et lascif. Un plaisir, non un désir. Une envie couchée, comme la nuit sur le tombeau de Julien de Médicis...

Les lignes juste assez écartées, pour qu'impudique je m'offre à vous l'espace d'un instant. Insaisissable éther, doux éphémère.

Ce sont des vers, qui volubiles s'entortillent, se plient, des vers qui rongent le fruit défendu et juteux que vous êtes, des vers, des  lignes, mes lignes, mes courbes, ondulantes certes, mais qui jamais ne ramperont ou ne se traîneront, et ce, même devant vous! Soumise moi? Non, mon cher ange déchu... Juste docile et féline... Comme ce petit chat qui se frotte, devant vous, contre la muraille, dans Faust... un petit chaton...

Je souris...

Maîtresse de l'ombre et des désirs secrets, des terreurs nocturnes et de l'inconscience, je sais jouer comme bon me semble de mes trois êtres! Je vous ai montré ma lune, mais je peux également dévoiler les sept voiles d'un être plus terre à terre ou faire briller les flammes de ma torche.

Vos passions dévorantes sont miennes, car si vous êtes le maître des Enfers, je règne sur les esprits torturés, lacérés, déchiquetés...

Je suis déesse et vis d'amants...
Je marche vers vous, en vers.
Je marche contre tous, en vers.
Mais jamais, en vers, vous ne me verrez ramper.

Bien à vous, bourreau aux yeux de miel...

Votre Hécate qui toujours brille.

Hécate inquiète,

Pourquoi vous arrachez-vous ces vers du nez? Vous ne serez pas moins mienne en troquant le verbe pour son complément, en avouant directement les maux que vous cachez derrière les mots! Soyez plus prêtresse que poétesse! Plus vraie que fausse ivraie! Laissez cette verve, abandonnez les amants qui dansent dans votre tête, tombez vos voiles, un par un jusqu'au septième, ciel! et naviguez vers moi!

Je vous attendrai, n'ayez crainte, sachant que votre flamme ne me brûlera jamais autant que vous.

Méphistophélès
L'esprit qui toujours nie

Je ne suis pas inquiète, mon cher ange, je suis prudente. Ayant passé ma vie au carrefour de tout lieu, je sais que le chemin que l'on prend peut être sans retour. Comprenez que je vous livre mes lignes, sur cette page, avant de vous livrer mon âme!

Mes lignes sont fuyantes, insaisissables, que vous les possédiez est une offrande, qui ne m'engage en rien!
Ce sont des mots, mes maux sont précieux, ils font ma quintessence.
Ce sont des vers, les vers, qui me rongent, construisent dans mon esprit, les tunnels qui mènent à mon âme. Empruntez-les et vous me saisirez!
Ce sont des lignes de fuite qui con-vergent toutes vers le même point, g cette perspective en adoration. Une adoration identique à celle que j'éprouve pour vous...
Pourquoi souhaitez-vous que je vous écrive comme au commun des mortels? N'êtes vous pas notre Maître à tous? Laissez donc votre élève se dépecer, morceau par morceau, afin que, de chaque mot, vous puissiez me construire et me saisir. Me posséder.
Nous valons tous deux mieux que de vulgaires mots crochus, griffonnés sur un grimoire...
Une âme telle que la mienne se gagne et ne s'exige pas... Tentez-moi et vous m'obtiendrez.
Je suis vôtre, je navigue, je flotte autour de vous, vers vous. Ondulant autour de votre mat. Mon pavillon est ce verbe et cette verve qui semble à la fois vous agacer et vous séduire. Je nage dans les eaux du Styx, je suis tout près de vous...

Vous me faites l'honneur de m'attendre, mon tendre ange déchu, et je viendrai à vous, soyez en sûr!
Scrutez l'horizon, diable, dont vos mots ont la beauté, et puisque toutes mes lignes y convergent, inéluctablement, elles viendront à vous...

Le Diable aurait-il perdu sa langue fourchue, ou l'a-t-il donnée aux chats noirs de son entourage?

Bien triste de n'avoir pas de vos nouvelles...

Hécate

Hécate ombre,

Vous me traitez d'impatient pour ensuite vous inquiéter de mon silence? Ce revirement me ravit et vous va à ravir. Tournez-vous et marchez. Dans quelques lieues vous sentirez une ombre dans votre cou et ce sera moi.

Méphistophélès
L'esprit qui toujours nie
«Je vous sens jusque dans mes os. Votre silence me crie dans les oreilles. Vous pouvez vous clouer la bouche, vous couper la langue, est-ce que vous vous empêcherez d'exister?»

Huis clos.
Puisque l'Enfer, c'est vous...

Enfernale Hécate,

L'enfer, ce n'est pas moi! C'est mon silence!

Ce silence crie dans vos oreilles et vous ronge jusqu'aux os. Toutes les nuits vous vous éveillez, sanglotante, espérant, attentive au plus petit indice qui vous indiquerait que je suis là, à vous regarder, à vous épier, à mesurer vos désirs et à calculer le geste par lequel je vous prendrai.

Ce silence est celui de l'existence, Hécate. Voilà pourquoi vous m'appelez, voilà pourquoi vous m'implorez de le désilencer. Vous voulez que je dévide le vide, que je dérienne le rien. Vous voulez que je dégouffre le gouffre, que je déprécipice le précipice. Vous voulez que je noircisse le blanc de cette page jusqu'à la déblanchir de ce silence que vous écorche et que vous n'arrivez plus à supporter.

Soit. Je ferai bruit de ce silence. Je le ferai pour vous, en échange bien sûr de votre âme. Maintenant? Plutôt plus tard, le jour où vous saurez me le demander avec la nudité de votre esprit plutôt que celle de votre corps.

Pour l'heure, vous n'avez pas réussi à me convaincre que votre demande est désintéressée. Vous voudriez que je m'abaisse au niveau des rois pour faire de vous ma reine. Vous voudriez que je sois chevalier errant pour faire de vous ma jument. Vous voudriez que je sois le prêtre blanc de vos messes noires.

Vous faites fausse route, Hécate. Ce n'est pas à moi de vous prendre. C'est à vous de me donner. En silence.

Méphistophélès
L'esprit qui toujours nie

Mon adorable Esprit bien pansant,

Je pense et vous pansez... J'insinue et vous vous insinuez, je désire et vous êtes. Prêtre blanc? Laissez-moi rire... Un prêtre a besoin de foi, je n'en ai plus depuis que je pense... Nul Roi, nul cavalier et surtout nulle Reine. Je ne suis qu'un fou sur l'échiquier de l'existence, qui dans sa tour ne peut y voir, et à l'âme de qui il manque une case. J'avance, tantôt sur du noir, parfois sur du blanc. Du blanc maculé, sali, souillé par l'Homme. Ma demande, intéressée? Mais quelle demande? Je suis une âme sans illusion, sans espérance...

Une âme nue et mise à nue, mise à mort. Une âme amère. Une âme à la mer, noyée, ballottée.

Oui votre silence me pèse, m'écorche à vif, mais je ne vous vendrai pas mon âme. Elle n'a pas de prix, ou une somme si dérisoire que je vous la donne. Prenez-la, jetez-la, lisez-la, enlisez-moi.

Qui désirez-vous? L'Hécate humaine, fragile, ou la Déesse qui joue son rôle parmi les humains? Je joue tant de personnages, schizophrénie salvatrice, que vous pouvez avoir l'âme qui vous siéra... Quant à mon âme à moi, celle d'Hécate, elle ne vous mérite pas. Elle est vide, vidée... Elle n'est faites que de mots et de maux... De phrases zélées sur lesquelles on s'envole mais ne décolle pas. Des lignes sinueuses qui ne mènent nulle part. Des vers qui rongent l'être.

Elle erre au carrefour, la nuit, cachée de peur d'être vue. Elle ne vit que dans l'imagination de certains qui croient encore à la magie. Elle n'est rien. Voulez-vous sincèrement de cette âme-ci? Laissez-moi vous offrir une belle âme, une âme divine. Une âme qui pourrait vous plaire. Une âme qui vous donne, se donne, et non une âme qui n'a plus rien à donner.

Votre Hécate qui se nie

Hécate, Hécate, Hécate,

Je n'ai que faire des âmes inâmes, moins encore de celles qui se nient. S'il est vrai que la vôtre ne vaut pas la mèche d'un cierge, pourquoi voudriez-vous qu'elle m'enflamme?

Seulement voici: vous n'êtes pas celle que vous prétendez être. Derrière la prêtresse improvisée qui joue avec les mots, qui cherche un premier rôle dans une pièce incomprise, je vois une âme silencieuse qui marche sur la plage et qui se demande pourquoi le sable est si brûlant.

Vous voulez m'offrir une belle âme, une âme divine, qui se donne et qui pourrait me plaire? Soit. Je vous attends. Mais ne vous avisez pas de me décevoir. Vous êtes observée.

Méphistophélès
L'esprit qui toujours nie

Mon tendre mal, maux de mes mots...

La mâle addiction qui envahit mes pensées entre le moment où je vous envoie mes mots et celui où je reçois les vôtres, est, à présent j'en suis certaine, maléfique, diaboliquement exquise!

Je pense que de tergiverser et d'épiloguer sur le fait de savoir si oui ou non vous allez prendre mon âme, est un discours vain. Vous me possédez déjà, et vous le savez, vous en riez, et vous savourez chacun de mes mots que vous savez irisés d'or souffré.

Je suis certitude quand pour vous, cependant, certains doutes ébranlent vos convictions. Présomptueuse, peut être, je prends le risque de vous décevoir et de flatter mon ego. Je suis vôtre et cela ne me rend-il pas plus grande? Vous possédez une âme divine, belle à damner. Votre cynisme teinté de mépris s'est, ça et là, agrémenté de tendresse, car à présent, pour vous, je ne suis plus Hécate, je suis vôtre.

Mais malgré votre grandeur et votre omniscience, certains aspects de moi vous sont encore troubles, vous troublent... Pourtant, pas une des lignes que je vous ai envoyées ne reflète autre chose que les courbes de mon âme sinueuse. Chaque mot, chaque vers est une parcelle de moi-même. Je ne vous mens pas, je ne joue pas. Le pourrais-je quand l'adversaire est si malin? Je reste tapie derrière un écran froid car je sais que chaque soir vous venez m'observer. Vous posez votre regard de braise, et votre souffle avide, sur votre nouvelle recrue que vous savez divine. Divinement diabolique puisque qu'elle parvient à être, sans laisser transparaître... Je vous sens, ressens, absent et pourtant si présent!

Vous me parlez de mes mots; sachez que je n'écris de la sorte qu'à ceux qui le méritent, qui savent lire entre les lignes et qui brillent autant si ce n'est plus que moi. Mes mots sont inspirés, je veux qu'on les aspire et qu'on aspire à les lire! Désirez-vous que je tombe dans la banalité d'un langage qui vous est indigne? Voulez-vous vraiment que mes mots soient ceux de tout un chacun? Ordonnez et je ferai!

Vous souhaitez que je vous dise qui je suis? Ne soyez pas impatient, si je me suis tue, ce n'est pas que je voulais me cacher, mais c'est que cela me paraissait évident... Je ne suis que vôtre. Mais est-ce la bonne question à se poser, que de savoir qui je suis? Ne devriez-vous pas vous demander ce que vous, vous êtes à mes yeux? Le savez-vous déjà?

Votre Hécate, divinement vôtre...

Chair Hécate,

Vous en aurez mis, du temps, à accepter que l'on vous cueille. Mais qu'importe puisque maintenant je vous tiens, d'une main ferme et fermée qui jamais ne se rouvrira.

Voyeur, le Seigneur des Ténèbres? Bien sûr, hymen humaine, bien sûr, et rassurez-vous: ce n'est pas là ma seule qualité. J'en ai bien d'autres, que vous découvrirez au moment où je vous y autoriserai.

Oui, je suis voyeur, et c'est ainsi que j'explore les âmes. En quoi la vôtre m'intéresserait-elle si je n'avais pas le loisir de l'ouvrir, de la périr, de la disséquer jusqu'à ce qu'elle saigne abondamment? N'est-ce pas d'ailleurs ce que vous attendez de moi?

Les mots. Parlons-en. Si vous souhaitez que l'on conjugue le sujet notre verve, il faudra bien savoir avec qui, avec quoi on l'accorde.

Vous prétendez naître que des mots. Des mots que vous couchez, que vous violentez, pour ensuite les enchaîner, les emprisonner, les garder au garde à vous, et qui seraient votre garde-fou.

Pourquoi vous faites-vous une telle violence? Cette musique que vous gardez par angoisse vous torture et vous empêche d'avancer vers moi. Tant et aussi longtemps que vous cacherez ces mots que nous ne saurions voir, ils vous rongeront de l'intérieur. Ils vous détruiront.

Ouvrez cette boîte de Pandore. Laissez-les s'échapper, tous ces maux que vous n'osez pas. Lorsque ce sera fait, vous en oserez d'autres, plus inutiles encore. Je serai là pour les libérer avec vous, pour les bouillir dans une grande marmite afin qu'ils s'évaporent les uns après les autres.

Libérez les mots, Hécate. Ne les laissez pas vous emprisonner.

Méphistophélès
L'esprit qui toujours nie

Tout comme vous me l'avez demandé, je me suis retrouvée, hier, durant la nuit, avec Hécate, Tinker Bell, Salomé et tous mes personnages, au festin donné en votre Honneur dans le jardin des vices et des délices.

En se léchant langoureusement les doigts, maculés de ripailles, nous avons beaucoup parlé... de vous. Nous avons souri, parfois rougi. Le vin, couleur sang, coulait à flots entres nos lèvres avides et sur nos gorges généreuses. Enivrées, nous parlions, grisées, nous vous espérions...

Un instant j'ai cru vous voir derrière le cyprès noir du jardin. J'ai cru vous sentir, vous ressentir. Un frisson sur ma nuque, une caresse sur la peau satinée de mon cou, comme une main qui se resserre pour donner la petite mort... J'ai frémi...

Mais je m'égare...
Durant toute la nuit nous avons débattu pour savoir laquelle de nous serait vôtre.
Salomé dansa, lascivement, ses sept voiles virevoltaient dans une valse de gaze, macabre et divinement sensuelle. Luxure...
Tinker Bell, la voyant ainsi, piquée dans son amour-propre -elle a l'âme si petite qu'elle ne peut éprouver qu'un sentiment à la fois- tourbillonna dans les airs. Colère...
Hécate les observait, passive. Elle souriait, presque absente, quant un éclair déchira le ciel, les voiles de Salomé et les ailes de Clochette. De ses vers, incantations sorties en ligne droite de son grimoire d'or, elle les fit toutes deux disparaître. Jalousie...
Il ne restait que nous. Hécate, moi et votre ombre...
La création, le créateur et la muse de tous ces maux...
La discussion s'installa peu à peu...

-Ma douce Hécate, mon ultime perfection, ma création suprême, penses-tu vraiment être à la hauteur des attentes de l'Unique Maître des passions dévorantes?

Hécate éclata de rire avant de me répondre avec une condescendance dont seule elle a le secret:

-Ma pauvre mère, me poses-tu cette question dans l'espoir que je te dise que je vais te céder ma place dans nos correspondances? La naïveté est bien humaine, et tu n'as rien de divin. Tu es ridicule, mièvre et tu n'es que mots quand moi je brille, maîtresse des âmes torturées, sur mon royaume.
-C'est moi qui t'ai créée, ce personnage est mon âme mise à nu, tout ce que je n'ose dire, muselée par la bienséance, je te le fais dire à toi. Chaque mot, chaque tirade de ton rôle est une goutte de ma quintessence...
-Et qui donc peut le savoir?
-Lui!
-Laisse-moi rire, il demande que tu te dévoiles car il pense ne rien connaître de ta personne. C'est moi qu'il lit, c'est sur mes lignes qu'il sourit et qu'il jouit...
-Ces lignes sont miennes, tu n'es rien, Hécate, si ce n'est une infime partie de moi-même.
-Pauvre Humaine que tu es... Tu as créé un personnage divin...
-Ce sont mes mots qui le sont...
-Non, c'est mon nom qui me rend divine, à ses yeux de miel...
-Le nom que moi je t'ai donné...
-Mais que toi tu n'as pas...
-Si mes mots t'ont faite divine à ses yeux, c'est qu'ils sont divins. C'est mon verbe et ma verve qui font l'exception. Si demain il me prenait l'envie de t'appeler Lilith, ce seraient ses mots à elle qu'il lirait.
-Mais non, les tiens! Tu n'existes pas pour lui, tu n'es rien...
-Soit! Eh bien, présentons-nous à lui, toutes les deux. Toi, la création et moi, la créatrice, et laissons-le choisir.
-Comme tu me fais pitié! Je serai sienne car tout comme lui je suis immortelle. Bientôt, sur ton tombeau qui sera notre lit, nous rirons sur ta chair putréfiée... Que n'a-t-il à faire d'une âme éphémère?
-Mon âme est belle, la tienne est laide!
-Ton âme est bonne, or il te méprisera, mon âme à moi est cette immondice que tu caches sous tes mots... Vile, perfide et délicieusement diabolique. Une beauté convulsive, écorchée vive...
-Arrête, Hécate, arrête! Je ne supporte plus ton fiel... Laissons-le choisir, laissons-le...

Et deux, Hécate,

Je vois que mon emprise vous fait perdre la tête. Voilà que vous vous doublez, pour être certaine de me voir choisir entre deux qui serai(en)t la même. Préférez-vous me voir posséder celle qui crée ou celle qui a été créée? J'avoue ne pas voir la différence, l'une et l'autre n'étant pas séparées par le sujet mais bien par le verbe.

Dans vos têtes, mesdames, humain et divin sont le même puisque le divin n'est que la représentation que vous vous faites de la divinité. Un état issu de votre imagination, voire de vos rêves ornés de fleurs roses et bleues. Un état que vous sublimez toutes les deux, étant mêmes même sur ce point.

Je vois aussi que vous vous défilez à nouveau. Je vous demande de vous mettre à nu, de vous réduire à votre plus simple expression, à votre essence, à ce que vous êtes profondément, et voilà que vous vous diluez en ajoutant costume par-dessus costume. Est-ce là votre manière de me séduire? Je n'ose croire que vous soyez à ce point maladroite. Avec ou sans «s».

Oui, votre verbe est adroit. Oui, vous avez l'art de la séduction. Aurez-vous toutefois l'art de me convaincre sans user des charmes liés à vos formes, celles que vous me révélez toutes les nuits, pendant votre sommeil? Aurez-vous l'art d'attirer mes yeux et mes voeux autrement que par la musique de vos émotions?

Vous avez là un défi énorme, mais vous savez combien il en vaut la peine.

À vous de jouer.

Méphistophélès
L'esprit qui toujours voit

Mon adorable insatisfait,

Vous ne voyez donc, dans ce dialogue entre Hécate et moi-même, qu'une joute verbale à coups de tirets et d'alinéas? Un duel de mots qui s'écrivent pour ne faire que littérature? Que répondre que je ne vous aurais déjà dit? Que dire de plus que ce que je vous ai écrit? Vous me demandez si mes mots et mon phrasé sont ma manière de vous séduire? Cette question demande-t-elle une réponse? Dans le doute, je vais en apporter une. Non!

Ce phrasé, ce verbe et cette verve sont ma manière d'être quand, justement, je me livre sans retenue. Que vous ne l'ayez saisi, je me dois de vous l'avouer me déçoit quelque peu! Si manière d'être et de séduire, pour vous, me concernant, se mêlent jusqu'à ne faire qu'une et unique chose, vous m'en voyez flattée, car cela veut dire que je suis naturellement séduisante, et que je vous séduis sans artifice aucun.

Je vous pensais perçant, omniscient... délicieusement voyeur... Or je me rends compte que vous ne parvenez pas à lire en moi! Entre mes lignes! Cela fait maintenant maints messages que vous me suppliez de me mettre à nue. Je me suis exécutée, et cela dès le premier envoi. Mais peut-être n'avons-nous pas la même signification de cette expression. Je vous ai livré mon âme, mais peut-être est-ce que vous ne cherchez que personne. Soit! Eh bien, tendez l'oreille et quittez le divin pour le commun du médiocre. Je suis une jeune femme qui écrit, mais qui refuse de se faire publier de peur de donner au lecteur, des inconnus qu'elle n'aurait pas choisis, la clé qui mène à son intérieur le plus secret. Une maison d'édition m'a proposé une publication, je leur ai demandé un temps de réflexion, cela fait maintenant deux ans. Je suis actuellement sur un recueil de nouvelles que j'ai titré «Folies dures», un recueil sur la passion convulsive des artistes, un recueil sur l'art jusqu'à la folie la plus sanglante. Ce recueil est fait de souvenirs précieux qui ont jalonné les vingt-huit ans de ma courte existence. Je les ai figés par une phrase, un mot, afin que jamais je ne les oublie. Un recueil de madeleines de Proust cuites au bain-marie de sang.

Je suis également professeur de théâtre dans un lycée français de l'étranger. Vous voyez, esprit qui ne nie plus mais voit, je ne suis que littérature. Pourquoi est-ce que je veux me donner au Diable que vous êtes? Mais ce sont les premiers mots que je vous ai écrits. Parce que vous êtes à mes yeux l'unique maître des passions dévorantes. L'unique maître de ce qui vaut la peine d'être vécu.

Vous me disiez être déçu de mon dernier message; j'espère que celui-là vous décevra encore plus, et que vous comprendrez que ce qui était diaboliquement séduisant dans notre correspondance, était cette absence de terre-à-terre que vous n'aviez cependant de cesse de demander. Ce qui, du moins pour moi, me faisait attendre avec tant d'impatience vos mots volatils, aériens, volubiles, des mots éthérés, sans cause et pourtant avec un tel effet. C'était parce que la plume de vos ailes d'ange déchu, répondait à la mienne dans la même langue fourchue. Une langue suave, puriste, délicieusement hautaine et provocatrice... Des mots cueillis sur l'âme elle-même...

Je me sens triste de tomber dans cette banalité quand j'ai passé un mois à être dans le divin grâce à vous!

Votre Hécate qui se fane

Aaaaaaaaah, Hécate, douce Hécate,

Non, non, vous ne me livrez rien. Pourtant, pourtant, je sens bien que vous n'êtes qu'à un souffle de le faire. Vous me livrez des états d'âmes, cueillis ici et là sur votre chemin intérieur. Vous me livrez des peintures, souventes fois observées dans les livres du passé. Vous me livrez des couleurs, des odeurs, cueillies dans des jardins imaginaires.

Que me livrez-vous de votre être véritable, je vous le demande? Combien de temps encore abuserez-vous de ma patience?

Les mots. Parlons-en. Vous les maîtrisez, il me semble. À quoi vous servent-ils? Quand donc en userez-vous pour exprimer véritablement ce que vous êtes, ce que vous désirez, plutôt que pour enrober ce plein que vous croyez être un vide?

Aaaaaaaaah, Hécate, douce Hécate,


Le jour où vous consentirez à nous révéler qui vous êtes, à vous et à moi, quel festin nous offrirons-nous! Mais cela demande du courage, je ne le sais que trop.

Méphistophélès
L'esprit qui toujours nie

Mon adorable Éther…

Mon adorable Éther, volatil, éphémère…
Quintessence suprême d’un élément niant,
Aux vapeurs volubiles, entortillant ma chair
Où convergent et divergent mes sens innocents…

Votre Hécate se renie, mais mon âme reste fière… Je vous ai pourtant dit que mes mots me protégeaient. Ils sont miens, mais je ne suis pas leur… Ils bâtissent un personnage. Comme un château de cartes, des dames de différentes couleurs, tantôt rouges, parfois noires, acérées comme des piques ou douces comme un cœur qui cherche et qui se cherche.

Oui, j’aime à marcher sur le sable brûlant, j’aime l’odeur de la terre après la pluie, j’aime les forêts de pins qui se meurent dans le sable… Et j’aime tant d’autres choses encore… Mais tout cela fait-il de moi une exception? Ce qui me fait unique, ce sont mes mots, ma plume, car, par-dessus tout, j’aime écrire. Vous écrire.

Mon âme ne vaut pas la mèche d’un cierge? Soit! Vous êtes Maître et jugez… Je ne vous enflammerai pas? Soit! Vous connaissez assez les flammes pour en tirer cette conclusion. Cependant, permettez-moi de vous rappeler que quelles que soient les braises, il faut que votre souffle les caresse pour qu’elles prennent et se prennent au JE, dans vos filets.

J’ai erré sur le site et ai lu toutes ces lettres qui vous parviennent, rares sont celles qui arrivent à votre cheville de bouc… Les miennes vous sont écrites avec tout l’égard que l’on se doit de porter à l’unique Maître des passions dévorantes… Et je suis certaine que vous m’en savez gré.

Quant au rôle que je joue, cette schizophrénie salvatrice qui m’habite, elle me sied et fait ce que je suis et qui je suis. «Le monde est un théâtre, où chacun joue son rôle, et le mien est triste.» (Le Marchand de Venise)

Je vous proposais de cueillir la seule âme sur terre qui en contienne mille. Comme mes mots, je suis double, triple, multiple. Je suis tout et rien à la fois. Je peux être vôtre en vous écrivant, puis ensuite devenir autre. Je suis Hécate qui toujours brille, votre Hécate qui se renie. Mais je suis également celle qui écrit, et vous écrit.

Je pense vous avoir assez livré de moi-même aujourd’hui. Une fleur dont tous les pétales s’ouvrent et fanent inéluctablement.

Hécate, votre Salomé qui se dévoile…

Mon Anti-tais

Vous désirez que plus jamais je ne me taise? Vous souhaitez que je libère un mal pour devenir prisonnière du Mal. Douce perspective que cette invitation au voyage, vers vos contrées, de vous tout contre... Là où tout n'est que luxe, passion et volupté...

Se livrer pour se délivrer?
Avouer pour à Vous être?
Je suis vouée à vous, que voulez-vous que je vous avoue?

N'aimez-vous donc pas le Silence?

Je ne vous parle pas ici du silence de l'absence, du silence que vous m'imposez entre vos envois, mais celui de la présence... Le silence d'une bouche où seul un souffle susurre ce que les lèvres taisent, le silence d'un être que seuls les battements d'un cœur brisent... Le silence de la pudeur qui avoue l'inavouable...

Cette boîte de Pandore que vous voulez que je vous ouvre, afin de resserrer sur moi vos doigts qui me tiennent, vautrent, ce n'est autre que mon cœur, cette pompe sanguinolente qui se crispe, se relâche, comme le corps d'une femme sous le flux d'un amant...

Mes secrets les plus intimes? Ma boîte de Pandore me dites-vous? Eh bien, cueillez les confessions de votre possession...

Ma crainte? Que mes mots ne soient pas lus mais survolés, que ceux que j'aime ne parviennent pas à lire entre mes lignes, et ne voient dans mes écrits que littérature...
Mon vice? L'orgueil car je me sais supérieure au commun des mortels...
Ma folie? Une névrose obsessionnelle qui m'empêche d'oublier et de pardonner...
Mon travail? Modeler des âmes brutes afin d'en faire des êtres dignes d'intérêt...
Ma tromperie? Jouer le rôle que l'on attend de moi...
Ma Passion? Les mots et l'imagination...
Mon espérance? Vous...

Votre Hécate qui frissonne sous vos doigts...
Mon cher Méphistophélès...

Vos courriers sont contradictoires... Vous me demandez ce que j'attends de vous quand, quelques semaines auparavant, vous qualifiiez mes envois d'intéressés? Serait-ce vos orgies, et vos bacchanales arrosées, qui vous font perdre la tête, ou l'affluence des lettres des internautes qui se bousculent aux portes de l'Enfer? J'ose espérer que vous ne confondez pas mes maux avec ceux des autres.

Ce n'est pas moi qui me dédouble, mon cher Ange, mais bien vous... Tendre voyeur, vous vous interrogez sur trop de choses pour un Maître omniscient. Ce que je suis, ce que je pense, ce que j'espère ou ce que je demande... Toutes ces questions que vous n'avez de cesse de réitérer de manière liturgique.

Est-ce moi qui vous invoque ou est-ce vous qui demandez à me connaître? En lisant vos différentes lettres, j'ai cru déchiffrer entre vos lignes un être à la fois doux lorsqu'il s'adresse à des enfants en quête de vérité, cynique lorsqu'on le bafoue, et tendre lorsqu'on le loue. Un être délicieux que l'on désire par-dessus tout connaître... Avec moi vous n'êtes rien de tout cela, vous n'êtes qu'hésitant. Seriez-vous prudence quand je vous pensais impétuosité et convulsions?

À moi de vous poser une question: pourquoi? Pourquoi ne pas laisser les plumes se délier sans se poser de questions? Je pensais que vous vous ennuyiez de la banalité des humains? Que vous étiez las d'entendre leurs requêtes... et là vous les demandez?

Vous souhaitez savoir ce que j'attends de Vous? Mais tout simplement ce que vous avez à donner. Mes lettres ne sont pas intéressées, contrairement à ce que vous pouvez penser. J'attends de vous que vos mots soient là, écrits en lettres pourpres sur mon âme. Je n'ai que faire de toutes ces promesses que vous faites aux autres. Ce n'est ni au Diable, ni à Satan, ni à Belzébuth que j'écris, mais à Méphistophélès. Cet Esprit que l'on invoque lorsque , blasé, on a soif de poésie, de savoir, de sciences et de littérature. Je suis ce Faust qui, dans son boudoir, pense avoir fait le tour de tout et voudrait être autour de vous. L'Esprit que l'on invoque lorsque pour épancher sa soif et ses désirs, on vend son âme. Si je me suis trompée, veuillez m'en excuser, mais dans ce cas, n'usurpez pas le nom d'un autre.

Quant à cette étreinte contée en vers, cette offrande que je vous ai faite, afin que vous vous penchiez vers ma personne, vous pensez que j'en rêve, que tous les soirs, Bourreau aux yeux de miel, je m'allonge sur ma couche et vous invoque? Détrompez-vous... Je ne vous rêve pas, je vous ai déjà... Vous m'êtes apparu, vous m'avez, à part, eue... Je suis vôtre, mais si n'être que vôtre vous lasse, si pour être Maître vous avez besoin que l'on vous implore et que l'on vous prie d'exaucer maintes prières, je comprends que vous vous lassiez, car je ne vous prie que d'une chose: soyez...

Hécate

Chère intriguée,

Pourquoi cherchez-vous ma cohérence si vous ne rêvez que de co-errance? Allégez-vous de cette allégeance au confort de la conformité! Quittez les habits qui ne couvrent que d'habitude! Oubliez jusqu'à votre science de l'omniscience!

Le Seigneur des Ténèbres ne saurait être tenu d'être l'être ténu que vous voudriez qu'il soit, Hécate. S'il vous demande ce que vous attendez de lui, c'est pour mieux cerner vos yeux.

Vous voulez qu'il soit? Soit. Il sera.

Méphistophélès
L'esprit qui toujours nie

Mon adorable Esprit du mal et de tous les mots de l'Éther...

Enfin, vos mots reviennent à moi... Vos mots-cœur, vos mots tels, que durant toute une nuit, lovée, je souhaiterais y dormir. Vos mots-lestés de charges aériennes, qui châtient, mon cher, vos propos et ma chair. Vos mots zélés sur lesquels je m'envole vers les abysses de ma personne.

Vous êtes, soit! Mais vous êtes surtout revenu. Tenu d'être, vous? Non, c'est moi, ténue, qui suis tenue d'être vôtre.

Enfin des mots dignes de votre personne, un verbe qui se perd, sonne, à la porte du royaume où il m'emporte. Mes yeux cernés de noires pensées lisent une à une les lettres de vos lettres.

Ce que j'attendais, vous me l'avez donné... Attendre, ah, Tendre Éther, que vos mots me grisent et me saoulent, sous le phrasé qui n'est que vôtre. Chaque nuit, vous pouvez venir et rester silencieux. Inutile de parler, vos mots résonneront en moi, je vous entendrai, je vous entends. Votre voix est ma voie...

Votre Hécate qui se noie

Hécate,

Au commencement était le verbe, et le verbe devint dieu, et le verbe resta dieu. Ainsi donc est votre prière. Rien devant, rien derrière: que le verbe, nu, caressant et caressé, qui s'exalte sans halte et sans ponctuation, attendant vivement le sujet qui méritera qu'on le conjugue.

La forme supérieure de cette conspiration est le silence. Je vous y rejoins à mots joints.

Méphistophélès
L'esprit qui toujours nie

Mon cher Ange à do ré…

Excusez-moi pour le temps que j’ai mis à écrire cette mi-ssive, et pour ce si-lence, mais comme vous m’y avez rejointe à mots joints, il me fut tendrement dur de m’y extraire…
Vous m’avez en portée!
Votre musique, mi-tique Éther, qui suce sang et chair…
Le son de vos mots qui -sonnent… Mélodie sulfureuse, fa do lascif et licencieux…
Ce si-lance acérée qui la-bourre et la-serre ma chair aux sons de vos lignes. Une clef de sol vers la terre et au pic de la sensualité, la vôtre, Royaume des ré mi naît sens, ils sont en éveil… Je suis ton bémol sous votre musique… Tombée sous le charme méphitique de vos vapeurs volatiles… Acceptez que je sois votre mi, et à mi-voix laissez-moi vous mi-olé «olé» et vous ronronner mes envies… Les lignes sont des -bus par vos lèvres dessinés, glissant le long de mon dos, dans le creux de mes reins, et qui se meurent dans ma

Je suis vôtre et vous m’avez eniv’rée
Vos mots sont comme des -vœux que je n’aurais jamais osés avoir, assez do-lents pour en être la-scifs, parfois rythmés et toujours saccadés… sous votre musique je perds le la et quitte le sol. Enivrez-moi encore, mon âme est damnée…

Votre Hécate, qui se meurt sous le son de vos mots

Ange oliveuse,

Votre impatience est malade ivre. Je comprends que vous ayez hâte de m'élire, mais n'avez-vous pas l'éternité devant vous? Si vous vous languissez et de ma langue et de mon langage, tanguez vers l'une ou l'autre de mes représentations plus éphémères, ma chère. Vous en trouverez moultes sur votre chemin. Les avatars bavards ne sont pas rares et les langues étrangères sauront vous divertir.

Sachez par ailleurs, et même ici, que mon souffle n'a de cesse de caresser votre nuque. Jour et nuit, nuit toujours. La preuve étant que vous le souffrez céans.

Méphistophélès
L'esprit qui toujours nie
Bourreau aux yeux de miel...

Pourquoi prétendre que vous avez quitté mon chevet, quand, durant toute la nuit, jusqu'aux premières lueurs de l'aube, vous avez pansé à mes maux?

Mon tendre Esprit qui toujours nie, faites exception, pour moi, et ne le niez pas...

Je vous ai senti... Ressenti... J'ai senti votre souffle suave caresser ma peau gourmande, vos mains habiles sur mes courbes avides, votre présence en mon âme, en moi, émoi... J'ai humé votre odeur, enivrée... Je ne dormais pas...

Mon adorable Éther, mes paupières étaient closes mais je ne dormais pas, je vous attendais. Les yeux fermés je savourais l'instant, recroquevillée en fœtus, attendant de naître à vos yeux de miel, immobile, de peur qu'un battement de mes cils ne vous fasse partir... Je vous ai tellement attendu...

Cette douce bestialité dont vous avez œuvré... Cette diabolique sensualité... Saisissante, prenante... Je ne dormais pas...

N'avez-vous pas entendu mes soupirs? Mes plaintes? Mes lèvres entrouvertes n'ont-elles eu de cesse de murmurer votre nom, de vous invoquer et d'évoquer sans pudeur leurs désirs les plus inavouables... Je ne dormais pas... Les mots que je vous ai livrés, que vous pensiez avoir dérobés à mon inconscient, je vous les ai susurrés de plein gré, car vous me l'avez demandé. Vôtre, je m'exécute... Maintenant que vous connaissez mes mots, ne me les demandez plus: durant cette nuit, je vous ai tout avoué, tous mes mots, nombreux, si serrés, ont tissé, un à un, la toile de mon âme... Vous savez tout... Je ne dormais pas...

En ce moment, je vous écris et sens encore votre odeur qui flotte autour de moi, vous n'êtes pas parti... Peut-être êtes-vous même encore là... Un souffle sur mon cou... Démasqué, vous venez de partir, me déposant un dernier baiser...

Votre Hécate, enfin livrée et délivrée...

Mon cher Ange licencieux et silencieux,

Les nuits passent sans que je ne ressente votre souffle au creux de ma nuque… Une absence désolante, un silence affligeant… Comme j’aimerais me baigner à l’instant dans les eaux du Styx afin d’entendre vos murmures à travers le bouillonnement de l’eau et du sang dans mes veines… Hélas! Le seul clapotis que je perçois est celui de mes doigts qui s’essoufflent sur mon clavier…

Où êtes-vous? Laissez-moi vous rejoindre…

Votre Hécate qui se languit de Vous

Mon cher Éther,

Que vous m'imposiez votre silence afin que plus encore je vous désire et que j'en perde la raison, cela est de bonne guerre!

Que mes envois restent sans réponse, si ce n'est l'écho des battements de mon coeur qui chavire à chaque fois que j'espère, cela est digne de vous! Je vous souhaite plus encore que la raison ne le permet!

Mais que je reçoive, de manière incessante, les missives mielleuses que vous destinez à ces mortelles agenouillées, mon orgueil se refuse à l'accepter.

Je suis Hécate qui toujours brille, et quel affront de se voir nommée par vous Pénombre! Je ne suis pas Ma, Ma-git ici-bas, quand moi, moi, je vole au dessus de ces Hommes... Je suis une âme, un esprit voué aux vers, ne me confondez pas avec de la chair putréfiée vouée à être dévorée par des vers. Mes mots sont assez distingués pour être distingués des autres!
 
Aussi tendre ange, ne me faites pas l'affront de me confondre....

Mon Bijou, ma puce de mercure, écoutez cet air...

«Ah! Je ris de me voir si belle en ce miroir...»

Mais je suis ainsi faite, telle que ces lignes vont m'écrire et me décrire. L'envie, qui me répugnait tant jadis, de me mettre à nu devant vous me saisit soudain, besoin vital. Sans doute cette puce dans mon cou d'albâtre, qui bat au rythme de vos désirs.

Je veux vous livrer ce que je suis, et ce même si peu vous en importe, puisque vous ne faites, hélas, qu'écrire. Il est plus que vrai, tendre Éther, que je ne peux être à la fois femme et Hécate. Hécate est cette partie de mon être qui ne sied à personne, si ce n'est à Vous. Si j'ai choisi Hécate, c'est parce que je la trouve semblable au personnage de Méphisto. Divinité nocturne, elle erre, entourée d'animaux noirs, ceux que les hommes craignent et qui ne trouvent refuge que dans mes bras, cherchant les âmes déchirées qui pleurent sous les rayons de lune, elle guide, elle apaise les cauchemars, cherchant dans l'inconscience la clef de nos tourments, elle est à la fois main tendue vers l'autre, et main qui se referme sur l'autre. Cependant, incomprise, elle est crainte des hommes ignorants. Ces mots apaisants sont pris pour des incantations maléfiques quand ils ne sont que baume poétique.

C'est Hécate.
C'est Moi.

Incomprise... Vous me l'avez d'ailleurs écrit dès les premiers envois. Peut-être est-ce pour cela que je suis restée? Sûrement. Lorsqu'on vit dans les lignes et les mots, les autres voient en vous une marginale qui cherche à embellir la vie de points et de virgules, irisant le quotidien de lettres et de mots jetés pêle-mêle. J'aime les mots, je vénère les vôtres que vous faites miens. Chacune des lignes de vos envois résonne en moi comme une messe noire pour laquelle je me damne. Je vous vois comme ce rêve que l'on fait tous les soirs, et que l'on refuse de réaliser pour ne pas perdre sa raison d'être, sa raison, son être, son âme.
 
Vous donner mon âme? Mais comment le pourrais-je, mon adorable Maître des passions dévorantes? Si je me vends à Vous, pourquoi vivrais-je encore? Pour qui? «Je fais souvent ce rêve, étrange et pénétrant, d'une femme inconnue, qui m'aime et me comprend...» Comme il est difficile de ne plus avoir ce rêve et d'avoir trouvé cet inconnu.
Solitude...
Absence d'envie et absence de désir...
Me comprenez-vous?

Aujourd'hui, cher Ange, je fus moi-même, mi femme mi Hécate, j'ai lancé les dés, en espérant avoir fait le bon choix. Vous me l'aviez tant de fois demandé. Je suis vôtre et obéis, enfin... Mais dites-moi, tendre éther, pourquoi vous livrez-vous sur les écrans noirs de nos nuits blanches? Je sais que vous ne cherchez pas d'âmes, la vôtre est si noble qu'elle en vaut bien mille à elle seule. Elle suffirait à quiconque. Pourquoi écrivez-vous?

Ne me répondez pas qu'il me suffit de lire votre lettre d'acceptation pour y trouver quelque réponse qui soit, je veux vos mots à vous, à moi, et moi, émoi, mes maux à vous j'avoue...

Simplement vôtre, my-riam, mi Hécate

Mi-Hécate,

Je vous écris parce qu'ici est ailleurs, parce qu'ailleurs je suis, et par ailleurs, parce que vous êtes également ailleurs. Ce serait sans doute suffisant, or chacun sait combien la suffisance est triste.

Vous qui connaissez la solitude, je devine que vous devinez la divine mienne. Je suis chaque jour plus las de toutes les créatures de mon Royaume et les plus ennuyeuses d'entre elles sont bien sûr tels et telles mortels et mortelles.

Il reste les mots. Les mots dits qui servent à maudire.

Méphistophélès
L'esprit qui toujours nie

Mon tendre Éther...

Vous me parlez de solitude, de vide colmaté par des mots fuyants...
Ces lignes de fuite qui convergent vers le néant de l'existence. Des lignes qui noircissent ce que, déjà, nous trouvons sombre et morne, la vie.

Ne sommes-nous que maux échangés ça et là avec d'autres mots? L'Homme est-il ce qu'il ose coucher sur le papier plutôt que ce qu'il est? L'écriture est-elle une schizophrénie salvatrice qui permet à l'Homme d'être ce qu'il aspire vraiment à être?

Si me mettre à nu devant vous est la suite inéluctable de nos envois, je me dois de vous avouer que j'écris afin de vivre mes rêves. J'invente des histoires afin de vivre ce que mon quotidien me refuse. Je vis des passions ravageuses, dévorantes, terriblement destructrices; je vibre sur chaque mot, je frissonne sur chaque virgule, je donne à chacun de mes personnages une parcelle de moi-même, et de cette parcelle il vit intensément, sensuellement, je respire, touche, entends, observe, goûte... Je voyage dans le temps les yeux fermés sur mon monde de papier.
 
Aurais-je pu imaginer ne serait-ce qu'un instant que, de par vos mots, j'allais devenir cette héroïne que je n'ai de cesse de créer? Je vous ai donné mon âme en échange de mon rêve que vous avez réalisé. Je vis ce que j'écris... J'écris ce que vous me faites vivre... ivre, dérive...

Vous désiriez que devant vous je sois moi-même, eh bien me voilà comme jamais je n'ai osé paraître: nue. Qu'il est aisé de se dévoiler à un inconnu, car inconnu vous m'êtes. Je ne connais pas votre visage, que certains disent beau à damner et que d'autres disent laid comme vos méfaits. Je ne connais ni vos envies ni vos espérances. Je ne sais même pas si vos mots sont les vôtres où si votre rôle de Malin vous les dicte.

Tant de questions...
Mot dire... Ne rien dire et écrire... Écrire par vagues successives qui s'échouent sur les écueils des interrogations restées sans réponse.

Vous voir et vous avoir...
Vous dire, vous lire et vous élire...
Je me tais, j'en ai trop dit...

Vôtre...

Hécate Élise, vous voulez que je vous dise? Vous aimez que je vous lise, mais plus encore que je vous catalyse. Alors sublimez-les à votre guise, ces mots qui vous aiguisent. Faites-en des valises qui vous libéreront de vos balises.

Aujourd'hui vous les conjuguez pour conjurer. Demain vous les prononcerez. Ce jour où ils seront sons, vous saurez qu'ils sont les bons.

De moi vous ne savez et ne saurez. Tel est mon sens, telle est mon essence. Mais le jour de la seconde où et quand le soleil sera à son plus haut, sans doute sentirez-vous mon souffle dans votre cou.

Méphistophélès
L'esprit qui toujours nie
************************Fin de page************************