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Bollargeau
écrit à

Le masque de fer


Masque de fer


    Monseigneur,

Quatre cents ans après, on a écrit des kilomètres de livres sur l'énigme que vous représentez. Nous ne savons pratiquement rien sur votre masque ni comment vous avez fait pour supporter ce casque vingt-quatre heures sur vingt-quatre toute votre vie.

Dans le cadre d'une recherche universitaire, je me propose de répondre en votre lieu et place à cette question. J'ai fabriqué un casque sous lequel je me propose de vivre comme vous pendant plusieurs semaines. Un châtelain se propose de nous recevoir. Je recherche des partenaires pour réaliser cette reconstitution historique.

Bollargeau

Bonjour,

Je suis celui que l'on sait. Pour votre information, sachez que je ne porte nullement un masque de fer, mais un masque de velours! Il serait en effet bien inhumain d'imposer un tel châtiment à un homme, quel qu'il soit! Ce masque, je ne le porte que lorsque je sors de ma cellule, où lorsqu'on me rend visite.

Quant à ce qui est de vouloir vivre comme moi, eh bien je trouve que cela est une idée bien saugrenue. Quel plaisir pourriez-vous avoir à vivre la vie d'un prisonnier et à vous torturer gratuitement? Profitez de votre liberté et abandonnez cette idée.

Celui qui sait

Bonjour monseigneur,

Merci d' avoir pris la peine de vous intéresser à mon mail. Permettez-moi d'apporter quelques précisions. Louis XIV avait donné des instructions très fermes à monsieur de Saint-Mars: «Le masque que vous devrez porter devra être élaboré de façon habile afin que ce misérable puisse y voir respirer, boire, manger et dormir sans avoir à l'ôter en aucune manière».

Lors de votre transfert aux Iles sainte-Marguerite, des paysans vous ont vu sortir de votre cage et entrer dans l'auberge la tête cloîtrée sous un casque de métal accompagné de monsieur de Saint-Mars.

Si nous disposons de kilomètres de bouquins, thèses et articles pour essayer de savoir qui vous étiez, nous ne savons pratiquement rien sur votre existence et votre vie de tous les jours.

Le film de Pierre Cressoy et Andre Debar, en 1954, donne une image assez réaliste du masque que vous deviez porter.

Bollargeau

Bonsoir,
 
Je vous remercie de me rappeler les instructions données par notre roi à monsieur de Saint-Mars, mais je vous rapelle que j'en ai été informé à mon entrée en prison.
 
Toutefois, permettez-moi de repréciser certains évènements. Je n'ai en aucun cas voyagé en cage comme vous dites, mais dans une chaise à porteurs fermée par des toiles. Et même si ce voyage a été on ne peut plus désagréable -car l'absence de vue m'a rendu malade- il n'y avait point de barreaux autour de moi.
 
Je ne sais pas qui vous a parlé d'un masque de métal, mais je pense que cette personne a dû mal voir. En effet, mon masque est de velours rouge comme je vous l'ai déjà dit.
 
Vous me parlez de documents décrivant mon masque. Soit ceux-ci sont faux, soit ils sont issus d'une mauvaise vision des personnes qui ont relaté cet évènement.
 
Profitez de votre liberté.
 
Celui que l'on sait

Profiter de ma liberté, certainement! La différence par rapport à vous, c'est que je ne vais porter ce masque que quelques semaines, le temps d'étudier vos conditions de détention, chose sur laquelle nous ne savons strictement rien.

Plusieurs masques ont été élaborés par les accessoiristes de cinéma. Les casques des films de 1923 (américain), 1954 (Pierre Cressoy) et 1992 (Randal Wallas). Celui de 1954 avec Pierre Cressoy est le plus plausible.

Vous deviez avoir un casque avec un plastron qui devait faire reposer votre casque sur vos épaules, ce qui vous permettait de le supporter indéfiniment sans migraines épouvantables. Une fente au niveau de la bouche devait vous permettre de manger sans avoir à l'ôter. Tous les quinze jours, monsieur de Saint-Mars devait vous l'enlever pour vous permettre de vous raser et de couper vos cheveux. Maintenant nous savons qu'il est fort probable que ce fameux casque devait vous avoir été enlevé quand vous avez regagné vos appartements. Monsieur de Saint-Mars devait vous le mettre pour vous permettre de vous rendre à la messe ou dans les jardins de la forteresse pour votre promenade. Il est évident que vous deviez porter le casque pendant les transferts ou quand la sécurité de votre détention l'exigeait.

Cette reconstitution est évidemment faussée par le fait que je sais que je retrouverai la liberté au bout de quelques semaines. Dans le cadre de cette reconstitution, nous étudions comment vous supportiez ce casque, l'organisation de votre emploi du temps pour occuper vos journées et aussi les réactions des gens qui vous voyaient enfermé sous le masque. Pour faire votre masque, nous nous sommes inspirés d'une lithographie où l'on vous voit dans un salon luxueux assis dans un fauteuil, monsieur de Saint Mars s'adressant à vous avec beaucoup de déférence. Le roi avait exigé: «Le masque que devra porter ce misérable devra avoir été travaillé de façon si habile afin qu'il puisse respirer, voir et manger, sans avoir à l'enlever d'aucune manière» (huitième système). Pour exécuter la consigne royale, l'artisan avait dû copier un masque porté par les esclaves noirs qui s'étaient rendus coupables d'avoir goûté la canne à sucre. Une gravure montre un «nègre» enfermé sous cette horrible chose. C'est un casque qui lui enveloppe toute la tête. Il y a deux fentes au niveau des yeux et une trappe au niveau de la bouche fermée par un petit verrou que devait manœuvrer le garde-chiourme au moment du repas. J'ai porté votre casque lors d'un premier essai. Toutes les perceptions du monde extérieur sont chamboulées au bout du deuxième jour. Les autres vous considèrent plus comme un objet que comme un homme. Une période de dépression vient au quatrième jour, le matin en vous levant, et au cours de la nuit lorsque votre sommeil est coupé par des périodes de veille. À la différence de vous, j'avais une chaîne à la taille rattachée au mur pour matérialiser votre détention.

Cet été, nous connaissons un châtelain qui dispose d'un lieu qui se rapproche des conditions de détention que vous avez connu à Pignerol ou à la Bastille (une pièce défendue par une grille qui donne sur les remparts pour la promenade). Les visiteurs pourront voir comment vous viviez sous votre casque. Des membres d'un club de jeu de rôles et le châtelain seront mes gardiens ainsi que l'étudiant qui fait une thèse sur votre masque à la faculté de lettres d'Aix-en-Provence.
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