Émilie
écrit à

Le masque de fer
| Très cher Masque de fer, C’est pour moi un honneur et une joie de pouvoir vous écrire, car vous êtes mon personnage historique préféré. Votre histoire et tout le mystère qui l’entoure m’a littéralement envoûtée et j’ai fait de nombreuses recherches sur vous; c'est vous dire à quel point c’est devenu une vraie passion pour moi! J’ai lu pratiquement tous les livres consacrés à votre histoire. Je tiens à ce que vous sachiez que je pense très souvent à vous. Je trouve cela parfaitement injuste que vous ayez été emprisonné et forcé de porter un masque en plus de passer la majeure partie de votre vie en prison. Je suis persuadée que vous ne méritez pas un tel châtiment! Vous n’avez commis aucun crime! Alors, pourquoi vous a-t-on enfermé comme un criminel dangereux? J’ai le coeur serré quand je pense à tout ce que vous avez enduré. Vous avez dû vous sentir si seul. J’aurais tant aimé pouvoir vivre à votre époque pour vous libérer (comme le font les mousquetaires dans le roman d’Alexandre Dumas) ou tout du moins pour pouvoir vous tenir compagnie dans votre cachot. Ceux qui vous y ont enfermé n’ont vraiment pas de coeur! Je ne sais pas qui vous êtes et je sais que vous ne pouvez pas nous le révéler. Je sais cependant que votre secret pourrait bouleverser l’Histoire de France et j’espère qu’un jour, la vérité finira par éclater. Vous êtes l’inconnu le plus célèbre de l’Histoire, vous savez, et encore aujourd’hui, en 2007, l’énigme que vous représentez passionne petits et grands! Si vous le permettez, j’aimerais vous poser quelques petites questions. Ne vous en faites pas, je ne vous demanderai pas qui vous êtes, je ne veux absolument pas vous mettre en danger de quelque façon que ce soit. Par contre, j’aimerais bien savoir comment se passent vos journées. Que faites-vous de tout ce temps de solitude? Avez-vous des visiteurs parfois? Mais ce que m’inquiète surtout, c’est de savoir comment vous êtes traité. J’espère que personne ne vous fait du mal! Aussi, je sais que vous portez un masque de velours, mais j’aimerais savoir s’il vous est permis parfois de l’enlever et si oui, dans quelles circonstances? En terminant, j’ose espérer que ma lettre vous aura apporté un peu de joie dans votre morne existence et qu’elle aura égayé un peu votre solitude. J’attends votre lettre avec grande impatience. Avec mes salutations les plus respectueuses, Monseigneur, Celle qui ne vous oubliera jamais: Émilie Bonjour mademoiselle, Je suis celui qui sait. Je suis étonné de voir que ma modeste personne passionne le monde alors que tout est fait pour taire mon histoire. Et s'il est pour vous une joie de m'écrire sachez, mademoiselle, qu'il est un honneur pour moi que de vous répondre. Je ne sais pas ce que vous connaissez de mon histoire, mais comment pouvez-vous savoir quel crime j'ai pu commettre? Je me fait volontiers l'avocat du diable, mais je pense que personne ne connaît les véritables raisons de mon incarcération, hormis le roi, et moi-même. Je suis touché de voir que vous seriez prête à partager ma détention, mais sachez que cela impliquerait pour vous de renoncer à tout contact avec l'extérieur. La dernière personne qui s'est proposée il y a peu à mon geôlier a vite déchanté devant les conditions d'une telle vie. Toutefois, si vous êtes prête à un tel sacrifice, ce serait un honneur pour moi de vous accueillir dans ma geôle. Alors comme cela, je suis un homme célèbre? Pourtant, on ne sait rien de moi, ni de mon histoire. Cela me surprend un peu. Que peut-on bien dire de si important sur ma personne? Je sais que monsieur de Saint-Mars fait courir de nombreux comptes jaunes sur mon identité. Ma vie est tout ce qu'il y a de plus modeste. Je ne manque de rien. Ma cellule est meublée avec le nécessaire pour vivre et une grande fenêtre permet à la lumière de rentrer et me permet aussi de voir la mer et les bateaux dans la rade de Cannes. En tout les cas, je suis beaucoup mieux ici que dans les sinistres geôles de Pignerol ou d'Exiles! Mes journées se passent en lectures, méditations, musique, messe le dimanche. Tous les jours, je reçois la visite de mon geôlier qui s'occupe de moi et me fait la conversation. Je sais qu'il est dur avec les autres prisonniers, mais il veille à ce que je ne manque de rien et est toujours courtois avec moi. Je reçois aussi la visite du médecin de la forteresse lorsque je suis souffrant. Je ne porte mon masque que lorsque je me trouve en présence du monde. Sinon, dans la solitude de ma cellule, je n'ai pas besoin de le porter. Personne ne peut me voir, car deux portes ferment ma geôle. Je vous remercie encore d'avoir une pensée pour mon humble personne, et du plaisir que vous aurez, je l'espère, à la lecture de cette lettre. Avec mes salutations respectueuses, mademoiselle Celui que l'on sait P.S.: Pardonnez-moi encore de ne pas signer de mon véritable patronyme, mais vous savez que je ne peux le faire sans risquer la mort. rès cher Masque de Fer, Je vous remercie mille fois pour la très charmante lettre que vous m’avez écrite et qui m’a comblée de joie. Ce n’est pas tous les jours que l’on peut correspondre avec son personnage historique favori et j’espère que cette seconde lettre vous fera autant plaisir que la première! Pour ce qui est des interrogations dont vous m’avez fait part dans votre lettre, je peux vous dire que, bien sûr, je n'en sais pas plus que d’autres sur le motif de votre incarcération, mais peu importe ce qu’il en est, je suis sûre que vous ne méritez pas un tel sort. En revanche, je dois avouer que vos affirmations ont piqué ma curiosité. Vous dites que seul le roi et vous-même connaissez la vérité? Votre geôlier n’en sait donc rien? Et en ce qui concerne le roi, l’avez-vous déjà rencontré? Vous a-t-il rendu visite? Si oui, comment s’est passée votre rencontre? A-t-il été aimable avec vous? Aussi, il est vrai que j’aurais aimé pouvoir vous tenir compagnie dans votre cachot, même si cela aurait signifié passer le reste de ma vie en prison. Je trouve que votre incarcération est déjà une grande injustice, alors pourquoi en plus devriez-vous affronter cela tout seul? Malheureusement, nous n’appartenons pas aux mêmes époques et il m’est donc impossible de vous rejoindre. Soyez cependant sûr que mes pensées vous accompagnent et que je ne vous oublie pas non plus dans mes prières. Pour ce qui est de votre célébrité, surtout n’en doutez pas. Vous êtes toujours une énigme historique passionnante à mon époque, c’est-à-dire en 2007, et de nombreuses hypothèses sur votre identité ont été avancées, dont la plus célèbre qui fait de vous le frère jumeau de Sa Majesté Louis XIV, né en second et écarté de la Cour pour éviter une querelle d’héritiers. C’est cette hypothèse qui a inspiré Alexandre Dumas pour son roman Le Vicomte de Bragelonne et dans lequel il vous a donné un prénom: Philippe. Ce sont les mousquetaires Athos, Porthos et Aramis qui vous ont sauvé et qui ont tenté sans succès de vous mettre sur le trône de France à la place du roi Louis XIV… Malgré l’échec des mousquetaires, j’ai vraiment beaucoup aimé ce roman (et également le film de Randall Wallace qui en est inspiré et qui nous montre une fin différente, où vous réussissez à prendre la place du roi) et c’est à la suite de cette lecture que je me suis intéressée à votre histoire. J’étais heureuse de pouvoir mettre un visage et un prénom sur votre titre énigmatique d’Homme au Masque de Fer. En ce qui concerne vos conditions de détention, je suis heureuse d’apprendre que vous ne portez pas votre masque en permanence et que l’on vous traite relativement bien. En terminant, je vous remercie une fois de plus d’avoir pris le temps de m’écrire et j’attends votre prochaine lettre avec impatience. Avec mes salutations les plus respectueuses, Monseigneur, Celle qui pense très souvent à vous, Émilie Bonjour, Je suis celui qui sait, Quel plaisir, mademoiselle, d’avoir de vos nouvelles! La lecture de vos longues lettres me permet d’oublier l’espace d’un instant l’endroit dans lequel je me trouve. En effet, comme je vous le disais, je ne sais si mon geôlier connaît mon histoire. En revanche, j’ai reçu comme ordre de ne parler que du nécessaire avec lui, faute de quoi il me passerait son épée à travers le corps. Il se peut que monsieur de Louvois soit au courant de mon identité, de même que les mousquetaires qui m’ont arrêté, mais rien ne m’a été dit. Malheureusement, je ne peux vous répondre sur mes rapports éventuels avec notre roi Louis. Comprenez que cela me serait fatal. Comment pouvez-vous savoir, mademoiselle, si mon incarcération est une injustice, étant donné que vous ne connaissez point les motifs qui m’ont conduit en prison? Toutefois, je suis touché de voir que vous seriez prête à faire le sacrifice de votre liberté pour le reste de votre vie afin de tenir compagnie à un homme dont vous ignorez tout. Et s’il est vrai que nous n’appartenons pas à la même époque, vos lettres sont, mademoiselle, une douce compagnie et un peu de vous-même. Vous me parlez de livres qui racontent mon histoire? Cela doit être encore des contes jaunes révélés par monsieur de Saint-Mars. Quant aux hommes dont vous parlez, je ne les connais point. Ce que je sais en revanche, c’est que celui qui commandait la troupe venue m’arrêter n’était autre que monsieur d’Artagnan, fidèle mousquetaire du roi. En tout cas, ce prénom et cette histoire de frère jumeau du roi reviennent souvent à mes oreilles. Je ne peux malheureusement pas confirmer ou infirmer cette théorie. De même, je ne peux révéler mon prénom. Mais si vous le souhaitez, je vous autorise à me donner le prénom qui vous fait plaisir. J’espère avoir répondu à vos questions, douce mademoiselle, et vous remercie encore pour votre bonté envers moi. En espérant que cette lettre vous apporte un peu de compassion pour ma personne. Profitez de votre liberté. Celui que l’on sait. Très cher Philippe -puisque vous m’avez donné l’autorisation de vous nommer ainsi- je vous salue. J’espère que votre santé est bonne et que cette troisième lettre vous apportera de nouveau soutien et réconfort. Je comprends très bien que vous ne puissiez me parler de vos rapports avec Sa Majesté Louis XIV et j’ose espérer ne pas vous avoir causé d’ennuis en vous posant cette question. Je suis néanmoins enchantée que mes lettres vous fassent du bien et qu’elles rendent votre solitude moins pénible. En ce qui concerne le prénom que j’ai choisi de vous donner, Philippe, j’ose espérer qu’il vous convient et ce, même si je sais très bien que vous ne pouvez pas me révéler votre véritable prénom. Il faut cependant que vous compreniez qu’il est très difficile pour moi de vous attribuer un autre prénom puisque c’est avec ce dernier que j’ai découvert votre histoire. Je vous remercie donc de me permettre de vous appeler Philippe, tout en espérant que l’usage de ce prénom dans notre correspondance ne vous mette pas en danger. Si tel est le cas, dites-le moi et je cesserai aussitôt de l’utiliser. Je le répète, il n’est absolument pas dans mes intentions de vous causer du tort. Je ne veux que vous soutenir et égayer votre solitude. J’aurais encore deux petites questions pour vous, mais si jamais vous ne pouvez pas y répondre, je comprendrais. Premièrement, vous dites que ce sont les mousquetaires qui vous ont arrêté sous le commandement de d’Artagnan. J’aimerais savoir comment ce mousquetaire s’est comporté avec vous. A-t-il été courtois? Aussi, j’aimerais savoir si cela n’est pas trop pénible à évoquer pour vous, comment fut votre enfance avant que vous soyiez emprisonné? Sans me donner de noms de personnes ou de lieux, pourriez-vous me dire si vous avez eu une enfance heureuse? Quelle sorte d’éducation avez-vous eue? Vous a-t-on appris à monter à cheval et à manier l’épée? Je vous remercie une fois de plus de prendre le temps de m’écrire de si gentilles lettres et de tenter de répondre à mes nombreuses questions. Vous êtes vraiment quelqu’un de charmant et c’est un vrai bonheur pour moi de correspondre avec vous. J’attends déjà votre prochaine lettre avec beaucoup d’impatience! Recevez, mon cher Philippe, mes salutations les plus respectueuses, Avec toute mon amitié, Émilie Bonsoir, douce mademoiselle, Je vous remercie de vos lettres et de vous soucier de ma santé qui, je vous rassure, est d'autant plus excellente que je reçois de vos nouvelles. Je vous rassure, vous ne me causez aucun tort, et je sais jusqu'où je peux aller dans mes déclarations pour ne point risquer la mort. Vos lettres sont pour moi un nectar qui enchante mes soirées lorsque je les reçois. Elles font entrer votre âme dans ma modeste demeure et celle-ci illumine mon coeur de doux rayons de lumière. Si Philippe vous plaît, je vous autorise à m'appeler ainsi. Je vous rassure, ce prénom ne représente aucun danger pour moi, et je vous remercie encore de votre présence qui est un feu au fond de mon coeur. Vous voulez parler de mon arrestation. Je vais vous dire comment cela s'est déroulé. Une troupe de mousquetaires a fait irruption devant moi. Nous sommes par un un sombre soir dans une petite ville du Nord-Ouest du royaume de France. À la tête de cette troupe, un homme, monsieur d'Artagnan. Celui-ci se découvre et se présente à moi en me disant qu'il est mandaté par le roi Louis pour me conduire sous bonne escorte en la forteresse de Pignerol pour me confier à la garde d'un de ses anciens mousquetaires, monsieur de Saint-Mars dont il se porte garant vis-à-vis de moi. Pour preuve, il me montre la lettre de cachet signée de notre roi, et me demande de le suivre. Voilà ce que je peux vous dire concernant cet épisode de ma vie, mademoiselle. J'espère que cela satisfait votre envie de savoir. Malheureusement, mademoiselle, je ne peux parler de ma jeunesse sans risque. Aussi pardonnez-moi de ne point répondre à votre question. Sachez que cela me peine de vous faire cette réponse, mais il y va de ma vie. Permettez-moi aussi de vous remercier de vos merveilleuses lettres qui sonnent comme une douce musique à mes oreilles et me font oublier, l'espace d'un instant, l'endroit où je me trouve. Et parfois, il m'arrive, lorsque je regarde la mer devant moi, de voir votre visage danser sur les flots. Recevez encore, mademoiselle, ma gratitude pleine et sincère, Votre dévoué Philippe Très cher Philippe, je vous salue. Je tiens à m’excuser de ne pas vous avoir répondu plus tôt, mais voyez-vous, je suis très occupée ces derniers temps. J’ose néanmoins espérer que vous ne m’en voulez pas trop et que cette lettre, comme les précédentes, ensoleillera les moments plus sombres de votre journée. Je suis tellement contente de pouvoir vous accompagner et vous soutenir dans ce que vous vivez par le biais de mes lettres! Je vous remercie infiniment pour la très charmante lettre que vous avez écrite. Elle m’a comblée de joie. Vous êtes un excellent poète et j’ai rougi de plusieurs de vos métaphores! Vous êtes si gentil et si charmant! C’est un véritable bonheur pour moi de correspondre avec vous et je suis toujours heureuse de recevoir de vos nouvelles! Je tiens aussi à vous dire que, moi aussi, je pense très souvent à vous et j’imagine votre doux visage. Merci également pour tous les détails que vous m’avez donnés concernant votre arrestation. Que ce moment a du être pénible pour vous! Mais je suis sûre que vous y avez fait face avec courage et je vous en félicite. Vous êtes un modèle pour moi, vous savez, car vous avez réussi à garder votre raison malgré tout ce qu'on vous a fait subir. Cela veut sûrement dire que vous possédez une force intérieure peu commune. Je comprends dans ce que vous m’écrivez que vous êtes résigné à votre sort. Est-ce vraiment le cas? N’avez-vous jamais souhaité retrouver votre liberté? Ah, s’il m’était possible de remonter le temps, j’irais vous libérer et je vous ramènerais avec moi dans mon époque! Bien sûr, au début, vous seriez un peu déboussolé, car mon époque est assurément très différente de la vôtre, mais je vous aiderais et je suis persuadée que vous seriez heureux. Si cela était possible pour vous, aimeriez-vous vivre en 2007? En tout cas, soyez sûr, cher Philippe, que je ferais tout pour que vous soyez à l’aise. Parlons d’autre chose si vous le voulez bien. J’ai fait encore quelques recherches sur vos lieux de détention et je sais que vous avez fait plusieurs prisons depuis votre arrestation. Pourriez-vous me parler de chacune d’elles? Dans laquelle étiez-vous le mieux? D’après ce que vous m’avez écrit, vous semblez satisfait de vos conditions de détention à Sainte-Marguerite, mais qu’en est-il pour les autres prisons que vous avez fréquentées? Pourriez-vous également m’en dire un peu plus sur votre geôlier, monsieur de Saint-Mars? On sait très peu de choses sur lui. Que pouvez-vous me dire à son sujet? Est-il réellement le seul avec qui vous pouvez parler? Avez-vous déjà reçu des visites d’autres personnes dans votre cachot? En terminant, je tiens une fois de plus à vous offrir mon amitié et mon soutien. Faute de pouvoir être avec vous en personne, mes pensées vous accompagnent. Merci de votre gentillesse et merci de m’envoyer de si charmantes lettres. Vous êtes vraiment un correspondant des plus agréables et j’attends avec impatience votre prochaine lettre. Recevez, mon cher Philippe, mes salutations les plus respectueuses. Au plaisir de vous lire très bientôt! Émilie Bonsoir bien chère demoiselle, Me permettez-vous de vous appeler par votre prénom? Cela me serait un immense honneur que de pouvoir le faire. Je vous rassure, vous êtes toute pardonnée et je ne vous en veux nullement de ce silence indépendant de votre volonté. Je suis heureux de voir que mes lettres, comme les vôtres, sont de petits instants de bonheurs. Je suis touché par l'effet que produisent mes paroles sur vous. Bien sûr, j'aimerais retrouver ma liberté, mais cela n'est point possible, je le sais. j'évite donc d'y penser. Néanmoins, je rêve d'une personne telle que vous qui vienne me tenir compagnie en ma cellule. Toutefois, je sais que personne ne sacrifiera sa liberté pour moi, et je ne peux accepter ce sacrifice de personne. Effectivement, je pense que je ne pourrais me faire à une époque aussi éloignée de la mienne, même si vous faites tout ce qui est en votre pouvoir pour cela. Il faut savoir vivre avec son temps mademoiselle, même si l'idée est séduisante. En effet, j'ai été enfermé dans plusieurs prisons, Pignerol et Exilles. Si Pignerol était une forteresse austère, Exilles est de loin la pire. Une prison froide et glacée. Le vent entrant par toutes les ouvertures. Un endroit lugubre et sans âme. Ici au moins, le froid ne pénètre pas, le soleil est là et la mer me réconforte. Et puis ici, je puis vous parler et penser à vous, mon rayon de soleil permanent dans ce modeste cachot. Quant à mon geôlier, monsieur de Saint Mars, que puis-je vous dire sur lui? Il se prénomme Benigne Dauvergne. C'est un ancien mousquetaire de monsieur d'Artagnan avec qui il a participé à l'arrestation de monsieur Fouquet qui fut mon voisin de cachot à Pignerol. Il est issu d'une famille modeste et a gravi tous les échelons de l'armée à la force de son épée. C'est un soldat loyal et dévoué au roi et c'est à ce titre qu'il a été choisi pour devenir notre geôlier. Monsieur Fouquet, ancien surintendant des finances du roi, fut arrêté après la réception au château de Vaux-le-Vicomte suite à une intrigue ourdie par monsieur Colbert. Dans cette même forteresse, nous fûmes rejoint par monsieur de Lauzun, ancien capitaine des gardes du roi Louis et enfermé pour avoir voulu épouser madame de Montpensier, une cousine du Roi. Il est la seule personne avec laquelle il me soit possible de communiquer dans la mesure où il est le seul autorisé à me rendre visite. Toutefois, ne trouvant personne qui accepte de venir se faire enfermer avec moi pour me tenir compagnie, il m'a autorisé à communiquer avec vous, douce demoiselle, en me faisant jurer de ne jamais trahir mon secret. C'est grâce à sa bonté que je puis ainsi vous envoyer et recevoir ces messages. Pour ce qui est des visites que j'ai pu recevoir, j'ai en effet reçu la visite de monsieur de Louvois ainsi que de monsieur Colbert en la forteresse de Pignerol. Toutefois, je suis au regret de ne pouvoir vous en dire plus sans risquer ma vie, aussi pardonnez-moi ne me taire sur ce point. Je ne vous cache point que la seule visite que j'aimerais recevoir serait, mademoiselle, la vôtre. Je vous remercie de l'attention que vous me portez, mademoiselle, et je vous suis reconnaissant du temps que vous sacrifiez à ma modeste personne. Je reste votre obligé, et la place que vous occupez dans mon coeur grandit sans cesse. Profitez de votre liberté, douce demoiselle, et gardez une petite pensée pour un pauvre prisonnier. En attendant de vos nouvelles. Philippe Bonsoir mon très cher Philippe! Quel plaisir de recevoir de vos nouvelles! J’ai toujours des frissons de joie lorsque je lis vos lettres! J’espère qu’il en est de même pour vous! En tout cas, je suis enchantée d’apprendre que je suis votre rayon de soleil permanent! Quel merveilleux poète, vous faites! Bien sûr que vous pouvez m’appeler par mon prénom! Après tout, vous m’avez donné la permission de vous appeler Philippe, alors il est normal que vous puissiez vous aussi utiliser mon prénom dans notre correspondance. Aussi, je dois vous dire que j’ai été très touchée de savoir que vous aimeriez avoir quelqu’un comme moi pour vous tenir compagnie et que la seule visite que vous voudriez recevoir serait la mienne. Si je pouvais le faire, ce serait un grand honneur pour moi! Je comprends également que vous puissiez difficilement envisager de vivre à une autre époque que la vôtre. Je trouve que vous faites preuve d’une grande sagesse dans vos dires. Je vous remercie beaucoup pour les précisions que vous m’avez données sur votre geôlier et sur vos lieux de détention. Je suis contente de savoir que vous êtes relativement bien à Sainte-Marguerite et que vous pouvez y voir la mer. Cela me fait bien plaisir, car moi aussi, j’aime beaucoup contempler la mer! Par contre, dans une autre lettre que vous avez écrite à une certaine Tesslou, vous avez dit qu’il était possible que vous soyez très bientôt transféré à la Bastille. Est-ce seulement une rumeur? Est-ce votre geôlier qui vous a parlé de cela? Et quels sont vos sentiments face à cette éventualité? Qu’avez-vous entendu dire de la Bastille? Pensez-vous que vous y seriez bien installé? Mais beaucoup plus important encore, si jamais vous êtes vraiment transféré là-bas, sera-t-il toujours possible pour moi de vous écrire? Je le souhaite de tout cœur! Vous me parliez de messieurs Fouquet et Lauzun dans votre dernière lettre et vous disiez qu’ils étaient prisonniers comme vous à Pignerol. Sont-ils également à Sainte-Marguerite avec vous et sinon, que pouvez-vous me dire sur vos voisins de cellules actuels? Je sais bien que vous n’avez aucun contact avec eux, mais savez-vous qui ils sont et pourquoi ils ont été arrêtés? Êtes-vous le seul prisonnier du fort Sainte-Marguerite autorisé à communiquer avec l’extérieur par le biais de lettres? Si cela est possible, j’aimerais également savoir à quoi ressemble votre cellule. En terminant, je vous remercie une fois de plus de prendre du temps pour lire mes lettres et pour y répondre. Vous êtes un correspondant génial et j’ai beaucoup d’estime pour vous. Au plaisir de lire votre prochaine lettre! Je l’attends avec impatience! À très bientôt! Votre amie fidèle, Émilie Bonjour très chère Émilie, Vos compliments et vos jolis mots vont droit au coeur du pauvre prisonnier que je suis. Que ne serais-je votre chevalier servant si je n'étais point emprisonné de la sorte! Vous me trouvez fort aise de rassasier ainsi votre soif de savoir sur ma personne et j'espère pouvoir continuer lngtemps à vous rendre ce service. En effet, il est question d'un transfert à la Bastille. Monsieur de Saint-Mars devrait devenir le nouveau gouverneur de cette forteresse, et si cela se réalisait, je serais contraint de le suivre. Toutefois, je n'ai aucune certitude quant à une telle éventualité. J'ai entendu beaucoup de choses sur cette prison et je ne sais ce qui se passerait. Toutefois, je pense que monsieur de Saint-Mars continuera à me traiter avec tous les égards comme il en est ici. Il semblerait qu'il y ait deux types de prisonniers. Les prisonniers de droit commun, enfermés dans des culs de basse-fosse comme ceux que j'ai pu voir dans les autres forteresses où je suis passé, et les prisonniers de rang, possédant de vastes cellules et pouvant acheter de la nourriture dans les auberges voisines. Quant à ce qui est de m'y écrire, je ne vous cache pas que je n'en sais rien. Toutefois, je pense que mon geôlier aura la bonté d'âme de me permettre de continuer à le faire. Rassurez-vous, pour le moment, il ne s'agit que d'une rumeur. Monsieur Fouquet est mort, d'après ce que j'ai entendu, à la prison de Pignerol, alors qu'on parlait de le libérer. Il se serait rendu coupable de détournements d'argent à son profit. Quant à monsieur de Lauzun, marquis de Puyguilhem, je crois qu'il a été exilé à Angers, après un séjour de cinq ans à Pignerol. Il fut enfermé à la suite d'un complot conduit par madame de Montespan et monsieur de Louvois. Du moins, ce sont les bruits qui ont couru, mais je ne peux rien affirmer. Ici, en la forteresse de Sainte-Marguerite, j'ai pour voisin de cellule des moines de l'Eglise réformée qui chantent et prient toute la journée. Toutefois, il semblerait que le traitement qui leur est réservé soit moins enviable que le mien. Ma cellule est spacieuse, elle mesure environs deux toises de côté. Elle est fermée par une lourde porte double formant un sas qui se trouve dans l'angle du mur sud. Le mur nord est percé par une fenêtre centrale fermée par trois grilles successives. À sa gauche, on trouve une cheminée et à sa droite les communs. Cela rend la pièce claire et lumineuse par rapport aux autres forteresses. J'espère avoir comblé vos attentes douce Emilie, et je vous souhaite autant de plaisir à lire mes lettres que j'en éprouve à lire les vôtres. Elles sont un tel bonheur pour moi que je les savoure avant d'y répondre, ce qui explique le laps de temps qu'il peut y avoir entre votre courrier et le mien. Profitez de votre liberté, en cette période où nous allons fêter la naissance du Sauveur. Votre dévoué pour la vie, Philippe Très cher Philippe, je vous salue. Tout d'abord, je tiens à m'excuser d'avoir pris tant de temps à vous répondre et j'ose espérer que vous me pardonnerez cette absence indépendante de ma volonté. Avant d'en dire davantage, permettez-moi de vous souhaiter une nouvelle année remplie de paix et de sérénité. Aussi, je vous remercie une fois de plus pour votre gentillesse. Je suis touchée de vos charmantes paroles et de l'amitié que vous me témoignez. Merci également pour tous les renseignements que vous m'avez fournis en ce qui concerne votre possible transfert à la Bastille et vos conditions de détention. C'est formidable de redécouvrir votre histoire par le biais de nos lettres. Si vous le permettez, j'aurais encore quelques questions à vous poser. Si vous pouvez y répondre, tant mieux. Sinon, je comprendrai. Je ne veux absolument pas vous causer d’ennuis ou vous nuire de quelque façon que ce soit, vous le savez! Premièrement, vous m'avez déjà parlé des circonstances de votre arrestation, mais j'ai lu plusieurs récits qui racontent le voyage que vous avez fait avec monsieur de Saint-Mars avant de vous rendre à Pignerol. Comment s'est passé ce voyage? De plus, les historiens d'aujourd'hui ne s'entendent pas sur la date à laquelle vous êtes arrivé à Pignerol. Certains prétendent que cela s'est passé en 1661, d’autres en 1671 et il y en a même qui parlent de 1679! Pouvez-vous me dire quelle est la vraie date? Aussi, si cela est possible pour vous, pourriez-vous me raconter vos transferts de Pignerol à Exilles et d’Exilles à Sainte-Marguerite? Est-ce vrai que dans ces déplacements, vous étiez toujours entouré de mousquetaires et transporté dans une chaise couverte? Je sais également que, depuis le début de votre incarcération, le roi Louis XIV fait parvenir ses ordres vous concernant à votre geôlier par le biais de monsieur de Louvois. Je me demandais s’il vous était permis de lire ces lettres. Je l’espère! Je crois en effet que vous avez le droit de savoir ce qui est décidé à votre sujet! Est-ce vrai également que dans ces lettres, monsieur de Louvois ne vous nomme que sous des périphrases comme «le détenu de la tour d’en bas», «la tour»? Et votre geôlier, monsieur Saint-Mars, dans les conversations que vous avez avec lui, vous appelle-t-il par votre véritable prénom? Bien sûr, je ne vous demanderai pas quel est ce prénom, car je sais bien qu’il vous est impossible de le révéler, mais j’aimerais savoir si votre geôlier l’utilise lorsqu’il s’adresse à vous. En terminant, très cher Philippe, j’espère que vous apprécierez la lecture de cette lettre, autant que moi, j’ai pris plaisir à l’écrire. Je me trouve vraiment chanceuse de pouvoir correspondre ainsi avec mon personnage historique préféré. Et surtout, n’oubliez pas, vous n’êtes jamais seul, car mes pensées vous accompagnent toujours! Avec toute mon amitié et mon soutien, Votre amie fidèle, Émilie Bonjour ma chère Emilie, Je vous remercie de votre lettre et je ne vois pas pourquoi je devrais pardonner une chose qui n'est pas de votre chef. Je suis heureux de voir que ma discussion vous intéresse à ce point et j'en suis flatté. Je n'ai point fait de voyage avec monsieur de Saint-Mars avant de me rendre à Pignerol. Il était déja gouverneur de la forteresse lors de mon arrivée et avait en charge monsieur de Louvois et monsieur de Lauzun. Quant à la date de mon arrivée, je vous avoue qu'avec le temps, mes souvenirs s'effacent et la monotonie de mes journées me fait parfois perdre le fil du temps. Aussi, je ne pourrais vous donner une date précise et m'excuse de ne pouvoir vous répondre, mais je la situe autour de 1661. Quant à ce qui est de mes transferts, ma chère, voici ce que je peux vous dire: lors de mon arrivée à Pignerol, le voyage a été très rapide, et sous bonne escorte dans un carrosse fermé. Entre Pignerol et Exilles, les chemins de montagnes ont rendu notre progression difficile et lente. Mon transfert à l'île Sainte-Marguerite a été, de loin, le plus pénible. Mon geôlier, par souci de sécurité, m'a fait voyager dans une chaise à porteurs fermée par des toiles cirées de sorte que je ne pouvais ni voir l'extérieur, ni être vu. Malheureusement, la chaleur, le roulis, et le manque d'air ont fait que j'ai été très malade durant tout le voyage. La chaise était portée par des Piémontais ne parlant pas français pour éviter de communiquer avec moi et nous étions entourés de mousquetaires en armes. Lors des haltes pour dormir, je partageais ma chambre avec monsieur de Saint-Mars. Pour ce qui est des ordres me concernant, malheureusement, je n'ai point accès à ces lettres. Mais monsieur de Saint-Mars m'en informe lorsque cela fait référence à des changements sur mon statut. Il est vrai que mon geôlier dans sa correspondance m'a donné de nombreux noms afin de taire ma véritable identité. Et les différents patronymes dont il m'a affublé permettaient à monsieur de Louvois de savoir que l'on parlait de moi sans éveiller l'attention de quiconque. Ces allusions à la tour ont existé lors de mon séjour à Pignerol, puisque je logeais dans la tour du bas. Ici, j'ai ouï dire qu'il parlait du prisonnier de Provence, ou du prisonnier enfermé depuis vingt ans. La courtoisie de monsieur de Saint-Mars est telle, madame, que lorsqu'il s'adresse à moi, il emploie mon prénom. J'espère avoir répondu à vos question, et vous souhaite, chère Emilie, de profiter de votre liberté. Philippe Mon très cher Philippe, bonjour. J'espère que vous allez bien et que votre santé, tant physique que mentale, est bonne. C'est avec grand plaisir que je vous écris une nouvelle lettre en espérant que celle-ci amènera un sourire sur votre visage et qu'en me lisant, vous vous sentirez moins seul. Je vous remercie beaucoup de tout ce que vous m'avez raconté ayant trait à vos transferts des différentes prisons que vous avez fréquentées. Je suis désolée d'apprendre que vous avez été malade durant votre transfert vers Sainte-Marguerite et que le voyage ait été aussi pénible pour vous. Je souhaite que vous n'ayez plus jamais à subir de telles épreuves, vous avez déjà tellement souffert! Mais, en parlant de votre santé, j'aimerais savoir quelques petites choses. Par exemple, êtes-vous soumis au même traitement que les autres prisonniers sous la responsabilité de monsieur de Saint-Mars? Est-ce que vous mangez la même nourriture que les autres prisonniers, est-ce que vous êtes vêtu comme les autres ou avez-vous certains privilèges? Je vous pose cette question en espérant que vous puissiez y répondre sans risque, mais sinon, ignorez-la. Je me demandais également s'il vous est permis d'assister à la messe ou bien si un prêtre vous rend régulièrement visite. Vous savez, j'aurais tellement souhaité vivre à votre époque dans votre pays. Je suis vraiment fascinée par cette période de l'Histoire et bien sûr, vous y êtes pour beaucoup, mon cher Philippe! Je dois également admettre être tombée sous le charme des mousquetaires! Quelle brillante compagnie! Est-ce vrai qu'ils sont toujours en conflit avec les gardes du Cardinal? Que savez-vous sur les mousquetaires, que vous pouvez-vous me raconter sur eux, vous qui vivez à la même époque qu'eux? Votre geôlier, monsieur de Saint-Mars, n'est-il pas un ancien mousquetaire? Vous a-t-il raconté des aventures qu'il a vécues lorsqu'il faisait partie de cette compagnie? Et vous, que pensez-vous des mousquetaires? Je sais que vous connaissez monsieur d'Artagnan, mais en connaissez-vous d'autres? En terminant, très cher Philippe, je tiens à vous remercier une fois de plus pour les lettres toujours aussi charmantes que vous m'écrivez et que je ne me lasse pas de relire. Sachez que je vous estime beaucoup. Vous me dites souvent de profiter de ma liberté, mais vous savez, il m'est difficile de le faire sans avoir une pensée pour vous qui avez perdu la vôtre. J'ai vraiment le coeur serré quand je pense à tout ce que vous avez vécu et c'est pourquoi je souhaite que mes lettres vous fassent du bien et qu'elles vous apportent paix et sérénité. J'attends votre prochaine lettre avec grande impatience, mon cher Philippe! D'ici là, prenez bien soin de vous. À bientôt! Celle qui pense très souvent à vous, Émilie Bien chère Émilie, Ne vous inquiétez pas, ma santé est bonne et vos lettres sont un véritable bonheur pour le pauvre prisonnier que je suis. Je ne puis malheureusement vous répondre sur le traitement qui est réservé aux autres prisonniers qui sont près de moi, pour la simple raison que je l'ignore. Ce que je sais du traitement des prisonniers -en général- est que celui-ci dépend de leur naissance et de leur fortune: une personne de famille noble et fortunée pourra être bien meublée, bien nourrie et bien vêtue. À l'inverse, une personne de basse extraction sera au cachot dans le dénuement. Pour ma part, je dois avouer que je ne manque de rien. Ma geôle est meublée correctement. Je dispose de toutes les commodités et la nourriture est bonne. Il m'est également permis d'assister aux offices. Soit le prêtre vient dire la messe dans le couloir des cachots et j'y assiste derrière ma porte, soit on me conduit en la chapelle de la forteresse et j'y assiste derrière une grille dans une pièce isolée. En effet, mon geôlier est un ancien mousquetaire de la compagnie de monsieur de d'Artagnan. Malheureusement, il ne me parle pas beaucoup de sujets personnels. Nos conversations portent sur mon nécessaire et non point sur la vie de l'un ou de l'autre. Monsieur de Saint-Mars a été désigné par d'Artagnan au roi pour être mon geôlier précisément parce qu'il était la discrétion même. Je vous remercie encore de l'intérêt que vous portez à ma modeste personne et vos lettres sont pour moi une fenêtre de ciel bleu dans le noir de mon cachot. Profitez de votre liberté! Philippe Très cher Philippe, je vous salue. Tout d'abord, je vous prie une fois de plus de m'excuser de cette trop longue absence. Surtout, ne vous en faites pas pour moi, je vais très bien et c'est avec beaucoup de plaisir que je reprends ma correspondance avec vous en espérant que vous n'ayez pas trop souffert de mon silence. Même si ma lettre se faisait attendre, soyez sûr que mes pensées étaient avec vous malgré tout. Je souhaite également que votre santé et votre moral soient bons, malgré tout ce que vous devez subir dans votre prison. Il y a quelque chose dont j'aimerais vous parler. Comme d'habitude, si vous pouviez éclairer ma lanterne sur ce sujet, j'en serais enchantée, mais si vous ne pouviez pas répondre à mes interrogations, je comprendrais. Ainsi, j'ai lu dans un livre une curieuse anecdote à votre sujet. D'après ce livre, vous auriez un jour décidé d'écrire votre véritable nom sur un plat d'argent et vous l'auriez jeté par la fenêtre. Ce serait un pêcheur qui l'aurait ramassé et qui l'aurait porté au gouverneur. Certaines versions disent que cet homme aurait immédiatement été emprisonné, alors que d'autres déclarent que, comme il ne savait pas lire, il a été relâché. Que pouvez-vous me dire sur cette histoire, mon cher Philippe? Existe-t-il quelque vérité là-dedans ou serait-ce encore un conte jaune de monsieur de Saint-Mars? J'avais encore quelques petites questions. Vous dites que vous passez vos journées à lire, à méditer et à faire de la musique. Quels types de livre aimez-vous lire? Est-ce votre geôlier qui les choisit pour vous et vous les apporte? Avez-vous le droit de choisir les livres que vous aimeriez lire? Pour ce qui est de la musique, est-ce que vous jouez d'un instrument et si oui, lequel? Quelle sorte de musique aimez-vous jouer? À part vos lettres, est-ce que vous aimez écrire aussi? Je crois que, dans des circonstances différentes, vous auriez pu devenir un grand poète! Eh bien, je vais vous laisser là-dessus, mon cher ami. En espérant que cette lettre vous fasse du bien et qu'elle ensoleille votre journée. Surtout, continuez de prendre bien soin de vous et n'oubliez pas que mes pensées sont toujours avec vous. À très bientôt, mon cher Philippe. J'attends votre lettre avec impatience. Avec toute mon amitié, Émilie Bonjour ma chère Émilie, Cette anecdote sur cette assiette a effectivement eu lieu. Toutefois, vous imaginez bien que si un tel acte avait été de mon fait, je ne serais plus là pour vous répondre. Ce sont mes voisins de cachot qui en sont responsables. Ce sont des prêtres de la religion réformée. Ils passent leurs journées en prières et chants, et l'un d'eux écrit régulièrement sur des linges ou de la vaisselle qu'il lance à travers les latrines. Les grilles ne permettent pas de lancer quelque objet que ce soit. Elles sont au nombre de trois et décalées pour éviter ce genre de choses. Mes lectures sont variées, chère Émilie. Je lis des livres religieux, du théâtre et bien d'autres choses encore. Je choisis moi-même mes ouvrages et monsieur de Saint-Mars me les procure. Sinon je joue de la guitare. Vous savez, la musique est une bonne échappatoire et je ne dédaigne pas d'inventer des morceaux. Je vous souhaite de profiter des fêtes en la mémoire de la mort de Notre-Sauveur. Profitez de votre liberté! Philippe |