| | | Votre Majesté,
Tout observateur avisé du règne de votre défunt mari
constate que le roi Louis XVI a commencé à recourir à vos conseils à partir de
l'an de grâce 1787, année où son ministre des affaires étrangères, Monsieur de
Vergennes, quitta ce monde (au mois de février, si je ne m'abuse!).
Votre
avis a été déterminant lors du choix de Monseigneur de Loménie de Brienne pour
succéder à Monsieur de Calonne au poste de Contrôleur général des finances, puis
au moment de celui de Monsieur Necker au même poste l'année suivante. Pour
quelle raison à votre avis, le roi qui ne sollicitait guère vos lumières dans
les affaires du royaume, du temps de Messieurs de Maurepas et de Vergennes,
s'est-il tourné subitement vers vous? Puis, questions un peu plus subjectives:
que retenez-vous de ces années où vous accédâtes au Conseil du roi?
Vos
nouvelles fonctions de conseillère politique vous plurent-elles et en
auriez-vous apprécié leur continuation jusqu'à ce jour, si le sort vous avait
été plus favorable? Préférez-vous dans une vie de reine vous occuper des
affaires du royaume ou vaquer plutôt à des occupations plus légères comme celles
qui étaient les vôtres à l'époque où vous régniez au Petit Trianon?
Je
sais que ces temps peuvent vous paraître bien lointains, mais deux femmes ont eu
un grand rôle dans la scène politique européenne du milieu et de la fin du
siècle qui s'achève: votre mère, l'auguste Impératrice Marie-Thérèse et la
Grande Catherine de Russie. Auriez-vous aimé devenir la troisième de ces femmes
politiques? En co-dirigeant de fait le royaume avec le roi votre mari, par
exemple...?
J'espère que mes questions de politique ne vous ennuient pas
trop, mais vous conviendrez peut-être qu'elles ne sont pas forcément déplacées
quand elles sont posées à une reine!
Votre bien dévoué,
Loiz
Très cher Loiz,
Je suis ravie de recevoir une nouvelle lettre de vous.
Nos conversations écrites me plaisent et me divertissent, ce qui est déjà
beaucoup dans l’état où vous me trouvez.
Il est vrai qu’avant 1787, je ne
me mêlai pas beaucoup des affaires du royaume. Je crois que cela est dû à
plusieurs raisons. Vous en nommez une, en disant que le Roi ne sollicitait guère
mes lumières. Il m’arrivait de lui dire ce que je pensais de telle ou telle
nomination mais cela n’allait pas plus loin. Je suis en partie responsable de
ce manque de sollicitation puisque
je ne m’intéressai que tardivement aux
affaires du royaume.
Je peux bien vous avouer qu’avant cela, ces choses
ne me touchaient guère. J’ajouterai à cela que le Roi ne sentait sans doute pas
le besoin de me consulter et je devais souvent faire croire que mon crédit
auprès de lui était plus grand qu’il ne l’était en réalité.
Avant les
troubles de la Révolution, je ne crois pas que mon influence fût si grande. Elle
le fut certainement plus par la suite mais le Roi était le seul à prendre les
décisions, comme cela doit être. Je l’assistai du mieux que je pus, avec l’état
de mes connaissances. J’aurais préféré ne point me mêler de ces choses mais il
le fallait et je le fis. La maturité et l’expérience
aidant, je pris ce rôle
très au sérieux, n’en doutez point.
Cela dit, jamais je n’aurais pu
co-diriger le royaume avec le Roi, comme le fit ma mère l’Impératrice ou encore
la Souveraine de Russie. Je ne me mêlai des affaires que par nécessité. Jamais
je ne pourrais prétendre posséder les grandes qualités de ma mère sur ce sujet.
Elle m’en fit d’ailleurs souvent le reproche.
Au plaisir de vous lire de
nouveau et bientôt,
Marie-Antoinette
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