Un éclaircissement

 

     
       

 

       

 

       

amelie@colba.net

      Monsieur Marx,

Je m'appelle Amélie et c'est avec attention et acharnement que je lis vos écrits, et peut-être ne suis-je pas rendue assez loin pour tout comprendre, or puisque nous avons la possibilité de nous écrire, je suis consciente du privilège que j'aurai de lire votre réponse. Voilà: si le prolétariat devient une classe pour soi et est donc prêt à prendre son destin en main et ainsi renverser l'ordre établi, ma question est: "qu'arrive-t-il ensuite des capitalistes?"

Je sais que vous êtes débordé, mais je souhaite vivement en savoir plus... peut-être pouvez-vous me suggérer quoi lire?

Je vous envoie mes salutations distinguées,

Amélie Gagnon, 17 ans
Montréal Canada

 

       

 

       

Karl Marx

      Bonjour Amélie,

Je suis très touché et honoré de l'intérêt qu'une jeune femme du 21ième siècle porte à ma pensée. Les capitalistes ne sont pas capitalistes comme j'ai la peau noire au point de me faire surnommer le Maure, ou comme mon épouse et mes filles sont femmes. Il ne s'agit pas d'un trait inaltérable de leur être, comme la forme du crâne ou le galbe des mains. Vous posez la question de ce qui advient des déclassés lors des révolutions sociales. Prenons-la, si vous le voulez bien un cran plus haut, pour voir ce que l'histoire a effectivement produit en la matière. Qu'est-il advenu des aristocrates, propriétaires de terres ou de charges juridiques ou militaires, quand ils ont été déclassés par le capitalisme? Certains se sont recyclés dans le nouvel ordre social comme industriels, comme fonctionnaires commis d'état, ou même comme manoeuvres! D'autres n'ont pas pu faire face, et sont plongés dans la misère noire lumpenprolétarienne. Il vient de me tomber entre les mains grâce à l'éditeur de DIALOGUS un intéressant petit livre intitulé L'Or par un écrivain français du nom de Cendrars. Une intéressante étude du déclassement d'un grand landlord foncier au temps de la ruée vers l'or californienne. Captivant et très bien vu. Bref, si je résume sur le déclassement des aristocrates dans le passage au capitalisme, il y a eu les Tolstoi et les Dostoievski. Ceux qui se sont inscrits dans le nouvel ordre social, et ceux qui n'ont pas pu, se sont clochardisés, et ont fini par disparaître. Les capitalistes, dans la société nouvelle prendront fort certainement des trajectoires similaires. Ils cesseront d'être capitalistes au mieux ou au pire...

Faites-moi l'honneur de maintenir cette correspondance. J'ai une fille de 22 ans qui serait très curieuse de vous poser toutes sortes de questions sur votre siècle extraordinaire.

Très amicalement,

Karl Marx
         
         

amelie@colba.net

      Monsieur Marx,

Permettez-moi d'abord de vous remercier de l'intérêt que vous avez manifesté pour ma question et pour mon époque (qui soit dit en passant fait encore partie du "bloc historique du mode de production capitaliste") et puisque vous me le permettez, je reprends d'assaut ce monde virtuel pour vous poser de nouvelles questions. Ces dernières se bousculent sur mon écran, mais je tâcherai de rester compréhensible....

Commençons peut-être par cette hypothèse: l'Homme se distingue de l'animal aussitôt qu'il crée ses moyens d'existence (dans votre Idéologie allemande). Maintenant celle-ci: vous semblez considérer les "contradictions" les "oppositions" c.a.d. la "dialectique" comme moteur du progrès. Ce progrès qui se manifeste aussi par la désaliénation de l'homme, se manifestant ultimement par la domination de l'homme sur la nature. (J'espère rester claire).

À partir de ce moment, ai-je tort de croire que si l'homme a un rapport (dominant) avec la nature c'est qu'il existe une opposition originelle entre ces deux concepts, voire c'est parce que la nature existe que l'homme peut se définir par rapport à elle?

Au risque de vous donner beaucoup de travail supplémentaire, je me hasarde à vous poser encore une question à propos des classes en soi et pour soi. Je suis entièrement d'accord avec vous à propos de la découverte de sa propre condition, prendre conscience de soi mène à l'existence pour soi. Or voilà, vous inversez ce cogito en écrivant que l'existence détermine la conscience. Soit: mais comment d'après votre propre expérience pouvez-vous croire à cela? Je croyais que vous aviez des origines bourgeoises, alors pourquoi vous préoccuper des ouvriers?

C'est étrange car à une certaine époque j'ai vraiment cru que vous étiez le meilleur défenseur du capitalisme (malgré vos erreurs de calcul du taux tendanciel de la baisse de profit).... mais mon questionnement s'est avéré beaucoup plus... comment dire... "fondamental". En fait, ce que je veux dire c'est que les gens de mon époque vous considèrent comme un "philosophe". J'avoue que c'est avec beaucoup de difficulté que j'adhère à cette vision des choses... à la limite un "penseur" mais pour moi, vous êtes surtout un analyste, puisque vous nous avez légué une grille d'analyse si complète qu'il est possible d'analyser n'importe quelle relation à partir de vos critères... Je vous respecte énormément (ne serait-ce que pour avoir passé plusieurs nuits blanches à vous lire, et surtout à vous comprendre!) et c'est (encore) avec un espoir total de recevoir une réponse que je vous envoie cette missive.

Transmettez d'ailleurs à votre fille qu'il me fera plaisir de répondre à toutes ses questions, si bien sûr elle respecte les règles de DIALOGUS. Je crois déjà en avoir trop dit pour aujourd'hui...

Merci encore et déjà,

Amélie

P.S. Avez-vous entendu parler de Gramsci et de ces élucubrations* sur la superstructure? Je crois qu'il vaut le coup, pourrons-nous peut-être en reparler?

*au sens de 1750, et non pas au sens péjoratif de mon siècle :)
         
         

Karl Marx

      Bonjour,

J'ai toujours un sursaut de surprise quand on me cite ce manuscrit fouetté à la hâte entre l'encrier et la carafe de vin cuit avec l'ami Engels en 46, et auquel votre époque épingle le titre percutant d'Idéologie allemande.

Séparer radicalement homme et nature procéderait d'une mécompréhension de la dialectique, et serait une réintroduction des dichotomies métaphysiques. L'homme émerge de la nature qui le détermine et continue de le déterminer, même si lui la domine. Il fond du métal, affûte une hache, coupe un arbre, construit un esquif et fait des milliers de kilomètres sur l'eau. Pour accomplir ces quelques gestes, son système social a dû prendre en main un certain nombre de lois naturelles et les tourner à son avantage. Mais arrive le phénomène naturel d'une tempête, la gravitation et la facture de l'élément aqueux étant ce qu'ils sont, l'esquif chavire et des hommes aux muscles et aux poumons limités par la nature se noient. Ce qui n'en empêchera pas d'autres, poussés par les déterminations de l'histoire, de forcer la même route maritime... en observant mieux la météo. Issu de la nature, l'homme est un animal DÉNATURÉ, pour reprendre le beau mot d'un auteur du XXe siècle que je viens de découvrir*. Il tend vers une domination de ce qui le détermine. Il est à la fois uni à la nature et s'en sépare, dans une opposition qui est dialectique, c'est-à-dire contradictoire, fluente, non dichotomique.

De "mes origines bourgeoises" dont il faudrait nuancer la nature, n'oubliez pas qu'elles sont entrées en collision avec la révolution de 1848, et que c'est de ce choc historique qu'ont jailli les étincelles de conscience, comme d'un haut fourneau temporairement ouvert. Ma femme et mon beau-père, les Westphalen, sont encore plus révélateurs de ce point de vue. Hobereaux rhénans, ils ont embrassé toutes les causes jacobines et libérales imaginables malgré leur "origine de classe". Cela s'explique par un ensemble de facteurs complexes, comme l'influence de la France proche ou la nature de la répartition foncière en Rhénanie. Ma femme et compagne de vie est surnommée par nos amis et visiteurs ouvriers Jenny la rouge. Elle les bat tous, moi inclu, pour l'ardeur militante et la rigueur théorique dans la lutte... mais nous continuons de manger dans de la vaisselle blasonnée et de donner des bals. Les voies de la conscience de classes sont des arcanes complexes où le nouveau côtoie l'ancien dans une harmonie biscornue qui défie tous les simplismes. Les ouvriers sont les porteurs de l'ordre nouveau, voilà pourquoi je suis avec eux. Mais je bois du porto, fume des cigares et -ceci est un aveu- joue un peu à la roulette quand je vais prendre les eaux...

J'ai entendu parler de Gramsci grâce à la documentation de DIALOGUS. Posez-moi vos questions à son sujet. J'ai transmis vos salutations à ma fille. Si vous lui écrivez directement (sur ma ligne postale) elle vous répondra, et vous posera ses questions à son tour, avec enthousiasme.

Bien à vous,

Karl Marx

* Monsieur Marx parle ici de Vercors, auteur du roman fantastique LES ANIMAUX DÉNATURÉS [Note de la redaction]
         
         

amelie@colba.net

      Monsieur Marx,

Merci encore de contribuer à mon éducation. Après avoir relu votre première lettre, je me suis surprise à repenser à ce que Lénine a écrit dans "L'État et la révolution"... peut-être avez-vous eu (ou aurez) la chance de connaître l'histoire soviétique de 1917 à 1991. Enfin, ce que je me demande, c'est: est-ce que l'on peut juger la démarche de Lénine comme marxiste?

Je suis extrêmement angoissée de connaître votre réponse car, pour moi, il est si clair que Lénine a commis une grave erreur avec une éventuelle "application" de votre "théorie" que je n'arrive pas à concevoir que la vie de milliers de gens ait été ruinée par un lumpen... Comment Lénine a pu confondre la Russie avec St-Petersbourg, comment a-t-il pu penser à une coalition prolétaire/paysan? Les paysans ne sont-ils pas de petits propriétaires?

Si vous n'avez pas lu L'État et la révolution, je vous encourage à le faire... vous y lirez (peut-être avec surprise) que la "tâche" de Lénine était de "rétablir la doctrine de Marx sur l'État", puis la "diffusion inouïe des déformations du marxisme". Pour ma part, j'ai plutôt l'impression que Lénine a non seulement déformé votre "doctrine", mais qu'en plus il a sali à jamais votre réputation.

Si vous me le permettez, nous reparlerons de Gramsci une prochaine fois, je dois absolument étudier Malthus ce soir (eh oui, cela doit vous rappeler quelques souvenirs... N'avez-vous même pas dit que s'il y avait un homme de trop sur cette terre, il s'agissait bien de lui?) J'ai un examen d'économie demain.

Bien à vous et à votre jeune fille,

Amélie
         
         

Karl Marx

      Vous savez, madame, ma "réputation" n'est pas le point nodal de l'affaire, il s'en faut de beaucoup. Une révolution allait éclater en Russie. Le capitalisme s'y développait à vive allure et le cadre tsariste, féodal, théocrate, archaïque et ruiné était voué à éclater. Comme à chaque fois quand le dispositif historique est en place, la poussée révolutionnaire s'avance et un halo politique en émane avec sa Gironde, son Marais et ses Jacobins. Que les Jacobins de Russie et leur brillant Robespierre aient pris ma pensée pour cadre est une facette des événements qui demeure somme toute secondaire dans l'affaire. Quand la révolution éclate, elle se donne le cadre idéologique qui convient, et vogue la galère. Je crois savoir qu'à la fin des années 70 du XXième siècle, une importante révolution va éclater en Iran, mobilisant le cadre idéologique... du dogme islamique. Comme quoi la pensée se subordonne aux faits, que ces derniers jouent au maximum de la souplesse un peu creuse de cette première... et pas le contraire.

La question de savoir si Oulianov-Lénine a "appliqué" (notion fort haïssable, il faut admettre) ma pensée dans sa doctrine de l'État est, je pense, fort oiseuse. Globalement l'État "soviétique" fut un héritier assez direct de l'État tsariste, notamment dans sa lourdeur policière, sa manie du secret, son autoritarisme roide. l'Union Soviétique doit bien plus à l'héritage de son mouvement historique et matériel propre qu'aux courbes et arabesques théoriques d'un Lénine ou d'un Marx. L'année cruciale dans toute cette affaire sera l'année 1921. L'année de la NEP. C'est cette année-là que les dirigeants de la nouvelle République des Comités ont troqué leur petit Marx portatif pour la navigation à vue dans le cloaque complexe et bigarre de la politique du réel... Comme vous le signalez fort pertinemment, la problématique paysanne fut au centre de cette importante crise de mutation.

Soyez assurée d'une chose. Si j'avais été tué quand je me suis battu en duel à 19 ans, la révolution bolcheviste se serait déroulée dans un automouvement dont les nuances ne seraient que théoriques, c'est-à-dire déterminées et secondaires. Elle continua son chemin quand son Robespierre fut guillotiné à 54 ans par la maladie, et se donna le Bonaparte à moustaches qui allait la faire entrer dans sa phase de stabilisation conservatrice.

On n'échappe pas aux lois objectives de l'histoire, même avec la plus intense et la plus volontaire des subjectivités.

Bien à vous,

Karl Marx