Trois questions de Lénine

 

     
       

 

       

 

       

Lénine

      Camarade Marx,

Vous ne me connaissez pas, car je n'avais que treize ans au moment de votre mort, et pourtant... j'ai pu réaliser ce que vous n'imaginiez pas, une révolution prolétarienne en Russie. Le chemin fut long. Tout comme vous, j'ai dû me battre contre les anarchistes et lutter contre les opportunistes réformistes de tous poils, autant de philistins qui avaient déformé vos écrits dans un sens favorable au maintien des régimes bourgeois en Europe.

En 1917, par la faveur d'une lutte des classes exacerbée par trois années de guerre mondiale, le Parti Bolchevik de Russie a pu prendre le pouvoir et liquider l'État féodal qui y régnait, jetant les bases d'une société d'un nouveau type, sans classes. Grâce à Dialogus, j'ai aujourd'hui la possibilité de vous demander quel effet cela vous fait 1) qu'une révolution ait eu lieu en Russie, 2) qu'elle ait duré plus longtemps que la Commune de Paris et 3) que ses effets aient été autrement plus importants.

Respectueusement,

Wladimir Illitch Oulianov, dit Lénine

 

       

 

       

Karl Marx

      Cher Oulianov-Lénine,

Cela me fait un effet immensément favorable qu'une révolution ait lézardé l'Empire russe. Engels et moi-même la sentions venir. Il faut dire que le capitalisme s'est développé à une vitesse fulgurante chez vous, et le régime tsariste s'est trouvé en peu d'années en complète obsolecense. Une Commune de Paris allant de Saint Petersbourg à Vladivostok est un phénomène aux réminiscences inouïes dont la portée historique est incalculable. Cela va me permettre de vous poser à mon tour la question qui me tarabuste. À la connaissance, hélas cruellement indirecte, de ces grands événements. Qu'est-ce qu'une révolution prolétarienne?

Bien vôtre,

Karl Heinrich Marx
 
 

Lénine

  La différence entre une révolution «simple» et une révolution «prolétarienne» réside dans la nature des acteurs qui en sont à l'origine et à l'aboutissement. 
La révolution française, par exemple, ne peut, à mon sens être réellement considérée comme une révolution prolétarienne. En effet, si les revendications inscrites dans les cahiers de doléances émanaient principalement des classes inférieures de la société française et reflétaient leurs préoccupations (prix du pain, impôts trop lourds, conscription inégalitaire, myopie politique des représentants du gouvernement royal, etc.), la prise du pouvoir au moment de la révolution fut essentiellement le fait de représentants de la petite et de la haute bourgeoisie, soucieux d'obtenir un pouvoir politique qui leur était refusé par la noblesse au nom de privilèges héréditaires obsolètes. Par la suite, malgré le sursaut de la Convention, qui marchait main dans la main avec les sections de sans-culottes composées de prolétaires urbains, la trahison de Thermidor a scellé la récupération du pouvoir par une nouvelle couche possédante, amenée à exercer sa domination pour une longue durée, la bourgeoisie pré-industrielle, puis industrielle. Ce retournement politique s'est fait sur le dos de la noblesse féodale, certes, mais également des couches sociales les plus démunies et, pour les campagnes, les moins conscientes. En fin de compte, la révolution française est, comme celle du Mexique, une révolution «frustrée».
Une révolution prolétarienne, au contraire, est menée par les masses prolétariennes et pour ces mêmes masses, sans transition, sans détournement au profit d'une autre classe. Ainsi, en Russie, la population ouvrière a su éviter l'écueil de la récupération et détruire l'appareil d'Etat féodal afin de construire la société sans classes sans passer par la phase transitoire de démocratie bourgeoise. Cette détermination à prendre le pouvoir afin de construire un monde nouveau en fait une révolution réellement prolétarienne.
J'espère avoir répondu à votre question.

Wladimir I. Lénine