Tes enfants

 

     
       

 

       

 

       

henry.frederic@skynet.be

      Cher Karl,

Quand je vois ce qu'ont fait tes enfants de tes idées, je me demande si tu aurais encore le courage de chercher un éditeur.

De plus, j'aurais préféré te trouver associé à la notice suivante du Larousse Illustré.

Bien à toi.

 

       

 

       

Karl Marx

      Monsieur le Butor,

Nous sommes toutes trois parfaitement solidaires des idées de notre père. Nous avons aussi fini par comprendre, après de longs échanges avec Monsieur Pibroch de Dialogus, que vous auriez voulu que notre père fasse partie d'une troupe de saltimbanques cinématographiques du début du prochain siècle: les frères Marx. Quoique père aime beaucoup réciter du Shakespeare avec notre mère, et affectionne particulièrement le monologue du portier dans Macbeth pour ses irrésistibles ressorts comiques, qu'il rend avec brio, nous craignons fort que vous ne fassiez allusion à ces artistes que pour simplement vous moquer de notre famille.

Nous jugeons vos propos mailveillants et déplacés. Nous ne vous saluons pas, et ne souhaitons pas poursuivre cet échange plus avant.

Jennychen Longuet
Laura Lafargue
Elanor Marx
         
         

henry.frederic@skynet.be

      À Jennychen Longuet,
Laura Lafargue,
Elanor Marx.

Mesdames les héritières directes,

Malgré le fait que vous ne voulez plus correspondre avec moi, je vous envoie une dernière missive afin d'éclaicir un malentendu. Quand j'ai parlé des enfants de Karl Marx je n'ai absolument pas pensé à vous (vous n'êtes d'ailleurs que parties négligeables dans le grand livre de l'histoire) mais à ses enfants spirituels qui ont dévié son oeuvre avec les conséquences que nous connaissons encore actuellement.

Après cette mise au point permettez-moi d'exprimer ma jubilation à la lecture de votre réponse. Dès le troisième mot le ton était donné, votre ire feinte ou réelle de femmes outragées dans leur honneur le plus profond m'a réjoui au-delà toute espérance. Le rire est le propre de l'homme, je crois que vous ne le partagez pas.

Le Butor & F.Henry
         
         

Karl Marx

      Cher Monsieur,

Votre héritage réactionnaire a ensanglanté le monde pour des siècles. Ceux qui suivent mon père cherchent à secouer ce joug. À vous lire, je constate que l'héritage en question a encore ses suppôts serviles.

Laura Lafargue
         
         

henry.frederic@skynet.be

      Mesdames les héritières directes,

Butor! Suppôt servile! N'en jetez plus, c'est me faire trop d'honneurs. La seule chose qui me chagrine dans cet échange épistolaire est que lorsque je m'adresse à «Dieu», j'aime que ce soit lui qui me réponde et non point ses «anges».

Le Butor F. Henry
         
         

Karl Marx

      Vous allez devoir attendre bien longtemps, j'en ai peur. Il y a des règles de tenue sur ce forum. Et de plus, comme nous sommes athées, pour Dieu et les anges, vous vous trompez d'adresse. Il n'y a ici que les diablesses du Maure, et figurez-vous qu'elles ont décidé qu'elles ne vous laissaient pas passer.

Laura Lafargue
         
         

henry.frederic@skynet.be

      Chère Jenny,

Je préfère ce deuxième prénom à Laura, il me paraît plus aérien, plus angélique. Pardon, j'avais oublié que vous ne croyiez pas en dieu. Moi non plus, je crois que c'est notre seul point de convergence.

Dans votre dernière missive vous parlez de diablesses du Maure, j'ai beau chercher dans la biographie marxienne, je ne vois pas ce que cette expression vient faire. «Maure» c'est un Arabe d'Espagne, assimileriez-vous votre père à un satrape andalou? Je comprends maintenant la raison des divers avis d'expulsion que votre famille a dû subir. Au XIX° siècle on n'était pas tendre avec les immigrés.

Le Butor F. Henry

P.S. Veuillez m'excuser d'avoir été long à vous répondre mais j'ai été me reposer à Crans-Montana de mes fatigues capitalistes.
         
         

Karl Marx

      Le Maure est le surnom amical que l'on donne à mon père en famille, parce qu'il a la peau très foncée. Vous êtes bien mal renseigné. J'imagine que c'est inévitable pour un volatile.

Laura Lafargue