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Sur la baisse tendancielle du taux de profit |
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Cher Karl Marx, |
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Pensez-y attentivement, mon
ami. Votre raisonnement serait valide s'il n'y avait pas le machinisme. Le
machinisme est et reste la tendance lourde de l'industrialisation, et le
machinisme coûte, car il se paie comme une marchandise. Vous raisonnez comme
un penseur myope de civilisation post-industrielle. Mais la civilisation
post-industrielle n'est jamais que la civilisation industrielle ayant expulsé
ses usines en Chine et en Inde... |
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Bon, je ne sais pas si je suis
myope au sens où vous l'entendez mais je vais essayer de vous exposer mes
vues plus clairement. Tout d'abord, je pense que la dernière question que je
vous ai posée était d'une importance capitale car beaucoup de personnes dont
énormément de professeurs d'économie de lycée et d'université font dire à
votre théorie de la baisse tendancielle du taux de profit ce qu'il me semble
qu'elle ne dit pas, je vous résume grosso modo leur façon quelque peu
simpliste de présenter votre théorie: la composition organique du capital
tend à augmenter donc celle-ci explique à elle seule la baisse du taux de
profit; cette baisse n'est pas permanente et linéaire mais tendancielle car
elle peut être très provisoirement contrecarrée par divers facteurs
(augmentation des cadences de travail, etc.) mais sur une longue période le
taux de profit tend en moyenne à diminuer et ce de façon frappante. Or, à
partir de cette interprétation (falsification?) de votre théorie ils en
concluent que votre théorie de la baisse tendancielle du taux de profit est
fausse, qu'elle a été démentie par les faits, que tous les gugusses qui se
sont amusés à observer l'évolution des taux de profit depuis 200 ans ont
constaté que cette évolution avait des tendances tantôt à la hausse tantôt à
la baisse mais que le taux de profit reste globalement stable même sur une
période aussi longue que 200 ans. Donc, ils ridiculisent ainsi votre théorie
et disent qu'on attend toujours cette fameuse baisse tendancielle du taux de
profit. Or il me semble que cela n'est pas ce que vous avez écrit dans le
capital, il me semble que vous dîtes plutôt que l'augmentation de la
composition organique du capital n'explique pas à elle seule la baisse
tendancielle du taux de profit mais n'en est que l'une des causes, il me
semble que vous dîtes que cette baisse tendancielle du taux de profit
elle-même n'est pas permanente mais périodique car elle peut-être
contrecarrée sans problème tant que les marches ne sont pas saturées et
qu'elle intervient périodiquement et brutalement au moment où les
contradictions inhérentes au capitalisme font que les capitalistes ont de
plus en plus de mal à trouver de nouveaux débouchés et à écouler ainsi leur
production et que dès lors que de nouveaux débouchés suffisamment importants
sont trouvés y compris par la force (passage à l'économie de guerre), cette
baisse tendancielle du taux de profit s'interrompt et les taux de profit
repartent à la hausse. Je pense comme vous que seul votre schéma de la
reproduction élargie est valable dans le cadre capitaliste et que les cas où
le capital n'élargit pas sans cesse sa base c'est-à-dire où l'intégralité du
profit n'est pas réinvesti mais consommé par le capitaliste (reproduction
simple) sont quasiment inexistants, donc on en revient à ce que je disais: le
nénuphar (le capitalisme) qui ne survit qu'à la condition que de doubler sa
superficie chaque jour et qui finira forcément par mourir, car arrivera un moment
où il aura recouvert quasiment tout l'étang (la terre) et où il ne pourra
plus s'accroître suffisamment pour assurer sa survie; c'est grosso modo la
même chose que vous dîtes dans un autre message: le capitalisme s'est étendu
sur toute la planète donc à mesure qu'il s'étend les nouveaux marchés
potentiels se font de plus en plus rares, il ne peut plus s'étendre vers un
quinte ou un sixte monde... Ce que je voulais vous dire dans mon précédent
message est que je ne nie pas les contradictions inhérentes au capitalisme
mais qu'aujourd'hui les grandes crises économiques que le monde a connu
jusqu'a la crise de 1929 ont quasiment disparu: la technologie numérique a
considérablement réduit le risque de surproduction, le recours de plus en
plus massif au crédit, la plus grande souplesse de ce dernier du fait du
détachement de la monnaie de son support métallique, l'intervention de l'état
etc. ont fait quasiment disparaître ce type de crise. En revanche, je pense
qu'il est toujours vrai que le capitalisme a besoin de croissance, que les
débouchés potentiels sont de plus en plus rares du fait de son inéluctable
extension à toute la planète et à toutes les sphères de la production
(agriculture, services, artisanat, services publics de plus en plus rognes,
etc.) que comme vous l'aviez prévu dans le capital on est passé du
capitalisme industriel à sa financiarisation totale et que le capitalisme
fonce vers une impasse logique même s'il parvient provisoirement à s'en tirer
en se mordant la queue par le recours de plus en plus massif au crédit, que
la prochaine crise économique que connaîtra le capitalisme qui commence à
pointer le bout de son nez sera la dernière car il aura épuisé toutes les
possibilités de débouchés et il ne pourra donc plus s'en sortir. En effet le capitalisme
est infiniment plus étendu qu'en 1929 où la majeure partie de la population
des pays même les plus touchés par la crise vivait en quasi autarcie rurale
et était donc peu dépendante du marche capitaliste. Comme vous l'avez
probablement appris seule une levée de fonds titanesques a permis au
capitalisme de se sortir de cette crise: le passage à l'économie de guerre
puis la généralisation du fordisme et de la société de consommation de masse,
imaginez les fonds qu'il faudra lever et les débouchés qu'il faudra trouver
pour sortir d'une pareille crise aujourd'hui, autant dire que le redécollage
sur des bases capitalistes sera impossible: qu'en pensez-vous? |
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Du bien. Remarquable que
SPÉCULATION désigne à la fois la boursicote et le ruminement intellectuel.
C'est que quand les deux se manifestent, une crise s'annonce dans la monde
pratique... |
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Soit mais qu'avez-vous à répondre aux objections suivantes fréquemment émises par vos adversaires sur votre théorie de la baisse tendancielle du taux de profit? Premièrement si seul le travail vivant a la propriété de créer une plus-value et que par conséquent l'augmentation de la composition organique du capital fait diminuer le taux de profit (à taux de plus value pl/cv égal) alors pourquoi le capitaliste investit dans des machines plus perfectionnées, autrement dit pourquoi augmente-t-il la composition organique du capital? Pourquoi ne cherche-t-il pas exclusivement à baisser les salaires, accroître les cadences et le temps de travail plutôt que d'investir dans de nouvelles machines si ces dernières étant du travail mort ne créent aucune plus value? L'autre objection à votre théorie est qu'elle aurait été démentie par les faits car les économistes qui se sont amusés à calculer l'évolution des taux de profit depuis deux cents ans (dont un certain Kaldor) ont constaté des taux de profits tantôt à la hausse tantôt à la baisse mais globalement stables même depuis une période aussi longue que deux cents ans! Est-ce que cela infirme votre théorie selon vous? Qu'avez-vous à répondre à ceux qui vous lancent ironiquement qu'on attend toujours cette fameuse baisse tendancielle du taux de profit? Bien à vous, Laurent |
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Le capitalisme ne fait pas
simplement face au prolétariat qu'il exploite mais aussi à sa principale
contradiction interne: la concurrence. Le capitaliste investit dans le
machinisme soit parce que son concurrent l'a déjà fait, soit parce qu'il
s'apprête à le faire. Et le concurrent est le seul adversaire que le
capitaliste voit de ses yeux idéologiques. C'est le seul ennemi qu'il cherche
activement à vaincre, même si son ennemi réel, le prolétariat, est un danger
bien plus radical. Les gains du machinisme sont à court terme, la baisse
tendancielle du taux de profit qu'il implique est à long terme. Le
capitaliste ne voit que le premier et, quand on lui montre du doigt le
second, il le juge simplement extérieur à ses responsabilités. Votre économiste, en faisant
ses petits calculs, s'est comporté comme ces détracteurs de Darwin qui
cherchaient des guenons parmi leurs arrières-grands-mères et, n'en trouvant
pas, criaient à la réfutation de l'évolutionnisme. Qu'il calcule mieux,
observe mieux et réfléchisse, et il s'avisera du fait que n'importe quel
capitaliste héritier d'une grande famille assez ancienne grommelle contre la
baisse tendancielle du taux de profit, qu'il décode comme un déclin généralisé
de l'intégralité des temps. Karl Marx |
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Voilà ce que j'ai compris de
la loi de la baisse tendancielle du taux de profit: c'est une TENDANCE contre
laquelle le capitalisme doit en permanence lutter. La baisse du taux de
profit aurait lieu en permanence seulement si les capitalistes ne faisaient
rien pour tenter de contrer la loi, ce qui n'est évidemment pas le cas. Or,
le moyen essentiel de lutter contre la baisse du taux de profit est
l'expansion du capitalisme, le marché engendrant une fausse valeur sociale
(ce n'est qu'exceptionnellement que le prix de vente d'une marchandise
coïncide avec sa valeur-travail dans le mode de production capitaliste). Il se trouve qu'en période
de forte expansion économique, de «boom», le prix de vente des marchandises
augmente et tend à s'aligner sur le prix de production (capital investi pour
produire la marchandise plus ce même capital multiplié par le taux de profit
moyen) des marchandises produites dans des conditions de faible productivité.
Le taux de profit ne baisse pas et tend même à augmenter substantiellement,
mais arrive un moment où le marché est saturé, là c'est la phase de «krach»,
les prix se mettent à baisser et tendent à s'aligner sur le prix de
production des marchandises produites dans des conditions de haute
productivité. Le taux de profit tend à diminuer. C'est essentiellement dans
le contexte de ce mouvement de valorisation-dévalorisation que se réalise la
loi de la baisse tendancielle du taux de profit. Rien ne permet cependant
d'affirmer que cette ondulation en dents de scie du taux de profit va prendre
la forme d'un trend décroissant sur le long terme, dans la mesure où les
facteurs contrecarrant la loi que vous citez dans le livre trois du Capital,
auxquels on peut en ajouter (largement développés par vos successeurs Lénine,
Rosa Luxembourg, Hilferding etc.), comme l'économie d'armement, les
monopoles, cartels etc., sont suffisamment puissants pour maintenir le taux
de profit. C'est pourquoi, selon moi,
les travaux de Kaldor montrant un taux de profit globalement stable sur deux
cents ans (19e et 20e siècles) ne sont pas en absolue contradiction avec
votre loi de la baisse tendancielle du taux de profit, la courbe du taux de
profit ayant été largement «liftée», si l'on peut dire, par l'expansion du
capitalisme, les Première et Deuxième Guerres mondiales, l'économie d'armement.
Que le prétexte soit la guerre froide ou la «lutte contre le terrorisme», les
gouvernements bourgeois ayant toujours une bonne raison de justifier les
budgets consacrés à l'économie d'armement, les monopoles, cartels et autres
délocalisations, le développement du crédit (qui a largement contribué à
mettre fin aux crises cycliques qu'a connues le capitalisme jusqu'à la crise
de 1929) etc., bref l'impérialisme et le néo-impérialisme sont parvenus à
contrer au prix fort la baisse tendancielle du taux de profit, en dépit de la
forte augmentation de la composition organique du capital. Et si on va
jusqu'au bout du raisonnement, la loi de la baisse tendancielle du taux de
profit ne pourra provoquer l'effondrement du capitalisme tant que ce dernier
n'aura pas épuisé ses capacités d'expansion. Or cette expansion doit être
de plus en plus forte, car il faut bien alimenter les capitaux toujours plus
gros (tout en luttant contre la baisse tendancielle du taux de profit), et il
ne peut y avoir de croissance infinie dans un monde fini. Une fois ses
capacités d'expansion épuisées, le capitalisme n'aura plus les moyens de
contrecarrer durablement la loi de la baisse tendancielle du taux de profit.
Les solutions pour tenter de la contrecarrer aboutiront toutes soit à la
baisse de la consommation, soit à l'aggravation de la crise de surproduction
(ce qui en fin de compte revient au même). Telles sont, pour simplifier, les
conclusions que je tire de votre loi de la baisse tendancielle du taux de
profit. Ne doutons pas que le
capitalisme sera prêt à tout pour continuer à enrayer coûte que coûte cette
loi de la baisse tendancielle du taux de profit. C'est inquiétant, car c'est
le peuple (et moi inclus) qui va payer l'addition (qui, n'en doutons pas,
risque d'être fort salée). Cela n'annonce rien de bon dans l'avenir, surtout
au vu de l'ampleur de la crise économique qui se profile. Qu'en pensez-vous? Amicalement. Laurent |
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Le freinage de la baisse
tendancielle du taux de profit dont vous faites état ne peut être que
transitoire. Sur la suite, on se comprend parfaitement: le capitalisme a
retardé sa destruction au prix de sa destruction. Karl Marx |
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Oui, et c'est de plus en plus vrai, l'endettement croissant de tous les acteurs économiques (États, ménages, entreprises...), parallèlement à l'allongement des chaînes de crédit, la raréfaction du pétrole, etc. qui vont de pair avec la dynamique de croissance du capital constituent autant de pétards à retardement. Le capitalisme devient si instable et incontrôlable qu'un grain de sable dans la mécanique pourrait provoquer des effets en chaîne aboutissant à un effondrement économique total, ce grain de sable pourrait être une hausse suffisamment forte du prix du pétrole, hausse que nous connaissons déjà depuis quelques mois du fait de la raréfaction de l'or noir face à la forte augmentation de la demande... Je ne dis pas que la crise est nécessairement pour demain c'est d'ailleurs impossible de prévoir sur le court terme quand elle se produira exactement mais à l'échelle de l'histoire du mode de production capitaliste je pense qu'elle est vraiment très proche... J'espère que la question que je vais vous poser ne vous offensera pas mais si vous viviez dans notre 21e siècle et que vous sentiez l'imminence d'une grave crise économique, où préféreriez-vous placer votre argent?
Amicalement,
Laurent |
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Je le couperais en trois tiers. Le premier tiers irait dans les goussets de mon industrieuse épouse, la Baronne von Westphalen, le second irait directement sous ma paillasse. Et je placerais le dernier tiers dans n'importe quelle affaire à laquelle mon ami Engels déciderait de s'associer.
Karl Marx |
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