Sur la baisse tendancielle du taux de profit

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

laurent_rigaud@yahoo.fr

 

 

 

Cher Karl Marx,

M'intéressant depuis plusieurs années à votre oeuvre qui à mon avis a encore des secrets pour moi, j'aurais quelques questions à vous poser sur votre théorie de la baisse tendancielle du taux de profit que j'ai du mal à bien cerner. Je pense avoir compris que la cause de la baisse tendancielle du taux de profit selon vous est l'augmentation du rapport capital constant/capital variable, c'est-à-dire de la composition organique du capital car seul le capital variable est créateur de plus-value, mais j'ai du mal à bien saisir en quoi cette hausse de la composition organique du capital aurait un impact sur le taux de profit,certes seul le capital variable est créateur de plus-value et la composition organique du capital tend à s'accroître mais qu'est-ce qui vous permet au juste de penser que le rapport plus value/capital variable tendrait à croître moins vite que le rapport capital constant/capital variable? La contradiction essentielle du capitalisme ne viendrait-elle pas plutôt du fait que ce système socio-économique est naturellement déséquilibré car il produit plus de marchandises que d'argent nécessaire pour les acheter (car une part du profit n'est pas consommée par le capitaliste) ce qui le contraint à une croissance perpétuelle qui va forcément atteindre sa limite physique à moins de trouver de nouveaux marchés extra-terrestres? Le capitalisme ne serait-il pas comparable à un nénuphar qui ne survit qu'à la condition de doubler de volume chaque jour et qui finira par mourir la surface de l'étang n'étant pas illimitée? Enfin, selon vous cette baisse tendancielle du taux de profit est elle permanente ou n'intervient-elle que périodiquement lorsque les éléments compensatoires (essentiellement l'extension du marché capitaliste) atteignent leur limite?

J'espère que ça ne fait pas trop de questions à la fois, merci d'avance pour vos éclaircissements...

Cordialement,

Laurent

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Karl Marx

 

 

 

Pensez-y attentivement, mon ami. Votre raisonnement serait valide s'il n'y avait pas le machinisme. Le machinisme est et reste la tendance lourde de l'industrialisation, et le machinisme coûte, car il se paie comme une marchandise. Vous raisonnez comme un penseur myope de civilisation post-industrielle. Mais la civilisation post-industrielle n'est jamais que la civilisation industrielle ayant expulsé ses usines en Chine et en Inde...

Karl Marx

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

laurent_rigaud@yahoo.fr

 

 

 

Bon, je ne sais pas si je suis myope au sens où vous l'entendez mais je vais essayer de vous exposer mes vues plus clairement. Tout d'abord, je pense que la dernière question que je vous ai posée était d'une importance capitale car beaucoup de personnes dont énormément de professeurs d'économie de lycée et d'université font dire à votre théorie de la baisse tendancielle du taux de profit ce qu'il me semble qu'elle ne dit pas, je vous résume grosso modo leur façon quelque peu simpliste de présenter votre théorie: la composition organique du capital tend à augmenter donc celle-ci explique à elle seule la baisse du taux de profit; cette baisse n'est pas permanente et linéaire mais tendancielle car elle peut être très provisoirement contrecarrée par divers facteurs (augmentation des cadences de travail, etc.) mais sur une longue période le taux de profit tend en moyenne à diminuer et ce de façon frappante. Or, à partir de cette interprétation (falsification?) de votre théorie ils en concluent que votre théorie de la baisse tendancielle du taux de profit est fausse, qu'elle a été démentie par les faits, que tous les gugusses qui se sont amusés à observer l'évolution des taux de profit depuis 200 ans ont constaté que cette évolution avait des tendances tantôt à la hausse tantôt à la baisse mais que le taux de profit reste globalement stable même sur une période aussi longue que 200 ans. Donc, ils ridiculisent ainsi votre théorie et disent qu'on attend toujours cette fameuse baisse tendancielle du taux de profit. Or il me semble que cela n'est pas ce que vous avez écrit dans le capital, il me semble que vous dîtes plutôt que l'augmentation de la composition organique du capital n'explique pas à elle seule la baisse tendancielle du taux de profit mais n'en est que l'une des causes, il me semble que vous dîtes que cette baisse tendancielle du taux de profit elle-même n'est pas permanente mais périodique car elle peut-être contrecarrée sans problème tant que les marches ne sont pas saturées et qu'elle intervient périodiquement et brutalement au moment où les contradictions inhérentes au capitalisme font que les capitalistes ont de plus en plus de mal à trouver de nouveaux débouchés et à écouler ainsi leur production et que dès lors que de nouveaux débouchés suffisamment importants sont trouvés y compris par la force (passage à l'économie de guerre), cette baisse tendancielle du taux de profit s'interrompt et les taux de profit repartent à la hausse. Je pense comme vous que seul votre schéma de la reproduction élargie est valable dans le cadre capitaliste et que les cas où le capital n'élargit pas sans cesse sa base c'est-à-dire où l'intégralité du profit n'est pas réinvesti mais consommé par le capitaliste (reproduction simple) sont quasiment inexistants, donc on en revient à ce que je disais: le nénuphar (le capitalisme) qui ne survit qu'à la condition que de doubler sa superficie chaque jour et qui finira forcément par mourir, car arrivera un moment où il aura recouvert quasiment tout l'étang (la terre) et où il ne pourra plus s'accroître suffisamment pour assurer sa survie; c'est grosso modo la même chose que vous dîtes dans un autre message: le capitalisme s'est étendu sur toute la planète donc à mesure qu'il s'étend les nouveaux marchés potentiels se font de plus en plus rares, il ne peut plus s'étendre vers un quinte ou un sixte monde... Ce que je voulais vous dire dans mon précédent message est que je ne nie pas les contradictions inhérentes au capitalisme mais qu'aujourd'hui les grandes crises économiques que le monde a connu jusqu'a la crise de 1929 ont quasiment disparu: la technologie numérique a considérablement réduit le risque de surproduction, le recours de plus en plus massif au crédit, la plus grande souplesse de ce dernier du fait du détachement de la monnaie de son support métallique, l'intervention de l'état etc. ont fait quasiment disparaître ce type de crise. En revanche, je pense qu'il est toujours vrai que le capitalisme a besoin de croissance, que les débouchés potentiels sont de plus en plus rares du fait de son inéluctable extension à toute la planète et à toutes les sphères de la production (agriculture, services, artisanat, services publics de plus en plus rognes, etc.) que comme vous l'aviez prévu dans le capital on est passé du capitalisme industriel à sa financiarisation totale et que le capitalisme fonce vers une impasse logique même s'il parvient provisoirement à s'en tirer en se mordant la queue par le recours de plus en plus massif au crédit, que la prochaine crise économique que connaîtra le capitalisme qui commence à pointer le bout de son nez sera la dernière car il aura épuisé toutes les possibilités de débouchés et il ne pourra donc plus s'en sortir. En effet le capitalisme est infiniment plus étendu qu'en 1929 où la majeure partie de la population des pays même les plus touchés par la crise vivait en quasi autarcie rurale et était donc peu dépendante du marche capitaliste. Comme vous l'avez probablement appris seule une levée de fonds titanesques a permis au capitalisme de se sortir de cette crise: le passage à l'économie de guerre puis la généralisation du fordisme et de la société de consommation de masse, imaginez les fonds qu'il faudra lever et les débouchés qu'il faudra trouver pour sortir d'une pareille crise aujourd'hui, autant dire que le redécollage sur des bases capitalistes sera impossible: qu'en pensez-vous?

Amicalement,

Laurent

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Karl Marx

 

 

 

Du bien. Remarquable que SPÉCULATION désigne à la fois la boursicote et le ruminement intellectuel. C'est que quand les deux se manifestent, une crise s'annonce dans la monde pratique...

Karl marx

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

laurent_rigaud@yahoo.fr

 

 

 

Soit mais qu'avez-vous à répondre aux objections suivantes fréquemment émises par vos adversaires sur votre théorie de la baisse tendancielle du taux de profit? Premièrement si seul le travail vivant a la propriété de créer une plus-value et que par conséquent l'augmentation de la composition organique du capital fait diminuer le taux de profit (à taux de plus value pl/cv égal) alors pourquoi le capitaliste investit dans des machines plus perfectionnées, autrement dit pourquoi augmente-t-il la composition organique du capital? Pourquoi ne cherche-t-il pas exclusivement à baisser les salaires, accroître les cadences et le temps de travail plutôt que d'investir dans de nouvelles machines si ces dernières étant du travail mort ne créent aucune plus value?

L'autre objection à votre théorie est qu'elle aurait été démentie par les faits car les économistes qui se sont amusés à calculer l'évolution des taux de profit depuis deux cents ans (dont un certain Kaldor) ont constaté des taux de profits tantôt à la hausse tantôt à la baisse mais globalement stables même depuis une période aussi longue que deux cents ans! Est-ce que cela infirme votre théorie selon vous? Qu'avez-vous à répondre à ceux qui vous lancent ironiquement qu'on attend toujours cette fameuse baisse tendancielle du taux de profit?

Bien à vous,

Laurent

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Karl Marx

 

 

 

Le capitalisme ne fait pas simplement face au prolétariat qu'il exploite mais aussi à sa principale contradiction interne: la concurrence. Le capitaliste investit dans le machinisme soit parce que son concurrent l'a déjà fait, soit parce qu'il s'apprête à le faire. Et le concurrent est le seul adversaire que le capitaliste voit de ses yeux idéologiques. C'est le seul ennemi qu'il cherche activement à vaincre, même si son ennemi réel, le prolétariat, est un danger bien plus radical. Les gains du machinisme sont à court terme, la baisse tendancielle du taux de profit qu'il implique est à long terme. Le capitaliste ne voit que le premier et, quand on lui montre du doigt le second, il le juge simplement extérieur à ses responsabilités.

 

Votre économiste, en faisant ses petits calculs, s'est comporté comme ces détracteurs de Darwin qui cherchaient des guenons parmi leurs arrières-grands-mères et, n'en trouvant pas, criaient à la réfutation de l'évolutionnisme. Qu'il calcule mieux, observe mieux et réfléchisse, et il s'avisera du fait que n'importe quel capitaliste héritier d'une grande famille assez ancienne grommelle contre la baisse tendancielle du taux de profit, qu'il décode comme un déclin généralisé de l'intégralité des temps.

 

Karl Marx

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

laurent_rigaud@yahoo.fr

 

 

 

Voilà ce que j'ai compris de la loi de la baisse tendancielle du taux de profit: c'est une TENDANCE contre laquelle le capitalisme doit en permanence lutter. La baisse du taux de profit aurait lieu en permanence seulement si les capitalistes ne faisaient rien pour tenter de contrer la loi, ce qui n'est évidemment pas le cas. Or, le moyen essentiel de lutter contre la baisse du taux de profit est l'expansion du capitalisme, le marché engendrant une fausse valeur sociale (ce n'est qu'exceptionnellement que le prix de vente d'une marchandise coïncide avec sa valeur-travail dans le mode de production capitaliste).

 

Il se trouve qu'en période de forte expansion économique, de «boom», le prix de vente des marchandises augmente et tend à s'aligner sur le prix de production (capital investi pour produire la marchandise plus ce même capital multiplié par le taux de profit moyen) des marchandises produites dans des conditions de faible productivité. Le taux de profit ne baisse pas et tend même à augmenter substantiellement, mais arrive un moment où le marché est saturé, là c'est la phase de «krach», les prix se mettent à baisser et tendent à s'aligner sur le prix de production des marchandises produites dans des conditions de haute productivité. Le taux de profit tend à diminuer.

 

C'est essentiellement dans le contexte de ce mouvement de valorisation-dévalorisation que se réalise la loi de la baisse tendancielle du taux de profit. Rien ne permet cependant d'affirmer que cette ondulation en dents de scie du taux de profit va prendre la forme d'un trend décroissant sur le long terme, dans la mesure où les facteurs contrecarrant la loi que vous citez dans le livre trois du Capital, auxquels on peut en ajouter (largement développés par vos successeurs Lénine, Rosa Luxembourg, Hilferding etc.), comme l'économie d'armement, les monopoles, cartels etc., sont suffisamment puissants pour maintenir le taux de profit.

 

C'est pourquoi, selon moi, les travaux de Kaldor montrant un taux de profit globalement stable sur deux cents ans (19e et 20e siècles) ne sont pas en absolue contradiction avec votre loi de la baisse tendancielle du taux de profit, la courbe du taux de profit ayant été largement «liftée», si l'on peut dire, par l'expansion du capitalisme, les Première et Deuxième Guerres mondiales, l'économie d'armement. Que le prétexte soit la guerre froide ou la «lutte contre le terrorisme», les gouvernements bourgeois ayant toujours une bonne raison de justifier les budgets consacrés à l'économie d'armement, les monopoles, cartels et autres délocalisations, le développement du crédit (qui a largement contribué à mettre fin aux crises cycliques qu'a connues le capitalisme jusqu'à la crise de 1929) etc., bref l'impérialisme et le néo-impérialisme sont parvenus à contrer au prix fort la baisse tendancielle du taux de profit, en dépit de la forte augmentation de la composition organique du capital. Et si on va jusqu'au bout du raisonnement, la loi de la baisse tendancielle du taux de profit ne pourra provoquer l'effondrement du capitalisme tant que ce dernier n'aura pas épuisé ses capacités d'expansion.

 

Or cette expansion doit être de plus en plus forte, car il faut bien alimenter les capitaux toujours plus gros (tout en luttant contre la baisse tendancielle du taux de profit), et il ne peut y avoir de croissance infinie dans un monde fini. Une fois ses capacités d'expansion épuisées, le capitalisme n'aura plus les moyens de contrecarrer durablement la loi de la baisse tendancielle du taux de profit. Les solutions pour tenter de la contrecarrer aboutiront toutes soit à la baisse de la consommation, soit à l'aggravation de la crise de surproduction (ce qui en fin de compte revient au même). Telles sont, pour simplifier, les conclusions que je tire de votre loi de la baisse tendancielle du taux de profit.

 

Ne doutons pas que le capitalisme sera prêt à tout pour continuer à enrayer coûte que coûte cette loi de la baisse tendancielle du taux de profit. C'est inquiétant, car c'est le peuple (et moi inclus) qui va payer l'addition (qui, n'en doutons pas, risque d'être fort salée). Cela n'annonce rien de bon dans l'avenir, surtout au vu de l'ampleur de la crise économique qui se profile. Qu'en pensez-vous?

 

Amicalement.

 

Laurent

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Karl Marx

 

 

 

Le freinage de la baisse tendancielle du taux de profit dont vous faites état ne peut être que transitoire. Sur la suite, on se comprend parfaitement: le capitalisme a retardé sa destruction au prix de sa destruction.

 

Karl Marx

         
         

laurent_rigaud@yahoo.fr

 

 

 

Oui, et c'est de plus en plus vrai, l'endettement croissant de tous les acteurs économiques (États, ménages, entreprises...), parallèlement à l'allongement des chaînes de crédit, la raréfaction du pétrole, etc. qui vont de pair avec la dynamique de croissance du capital constituent autant de pétards à retardement. Le capitalisme devient si instable et incontrôlable qu'un grain de sable dans la mécanique pourrait provoquer des effets en chaîne aboutissant à un effondrement économique total, ce grain de sable pourrait être une hausse suffisamment forte du prix du pétrole, hausse que nous connaissons déjà depuis quelques mois du fait de la raréfaction de l'or noir face à la forte augmentation de la demande... Je ne dis pas que la crise est nécessairement pour demain c'est d'ailleurs impossible de prévoir sur le court terme quand elle se produira exactement mais à l'échelle de l'histoire du mode de production capitaliste je pense qu'elle est vraiment très proche... J'espère que la question que je vais vous poser ne vous offensera pas mais si vous viviez dans notre 21e siècle et que vous sentiez l'imminence d'une grave crise économique, où préféreriez-vous placer votre argent?

 

Amicalement,

 

Laurent

         
         

Karl Marx

 

 

 

Je le couperais en trois tiers. Le premier tiers irait dans les goussets de mon industrieuse épouse, la Baronne von Westphalen, le second irait directement sous ma paillasse. Et je placerais le dernier tiers dans n'importe quelle affaire à laquelle mon ami Engels déciderait de s'associer.

 

Karl Marx