Révolution vraiment inéluctable? |
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| Bonjour Monsieur Marx, Je vous avais promis plusieurs questions, voici la deuxième. Vous semblez tenir pour acquis que la marche vers le socialisme est inéluctable, étant une loi historique. Comme d'autre part, les tenants du capitalisme ne se laisseront certainement pas dépouiller de leurs privilèges de leur plein gré, il faudra cueillir le fruit qui est sur l'arbre, autrement dit, la révolution est nécessaire. Or, précisément, je m'interroge. Qu'est-ce qui assure que cette révolution soit inéluctable? Plus j'y réfléchis, et plus je trouve qu'elle pourrait fort bien ne jamais advenir. Je vais développer ceci. Il est bien clair qu'ici nous sommes dans le domaine du contre-exemple: vous affirmez que la révolution est inéluctable, et moi je cherche à infirmer cette affirmation: pour cela il me suffit d'exhiber des arguments qui montrent que cette conclusion peut ne pas advenir, autrement dit, qu'autre chose de tout à fait différent peut advenir. Ce faisant, il est clair que je me situe, en tant qu'avocat du diable, dans la posture de la spéculation, et de l'expérience par la pensée (Gedankenexperiment), mais précisément j'y suis autorisé dans la mesure où je ne formule pas un système, mais un contre-exemple. Ainsi donc, je vois au moins deux scénarios qui pourraient interdire de façon catégorique et définitive l'avènement d'une révolution socialiste. Commençons par le plus radical. Comme vous le savez (car vous me paraissez fort au courant des développements du XXe siècle et de mon XXIe commençant), nous sommes en train de détruire la planète avec une énergie qui fait plutôt peur. Il y a la destruction de la forêt amazonienne, qui risque de nous priver d'oxygène, et aussi le trou de la couche d'ozone, dû à l'émission de CFC, produit bon marché, et aussi l'effet de serre, et la fusion des glaces polaires qui en résulte... Le monde tel qu'il sera dans cinquante ans risque vraiment de n'être pas beau à voir. Si toutefois il y a encore un monde dans cinquante ans. Précisément, la disparition pure et simple de l'espèce humaine pourrait être ce qui empêchera la révolution. Radical, certes, encore que dans de telles conditions, il est vrai que le problème ne se posera plus. D'ailleurs je n'ai pas mentionné non plus le nucléaire et la menace de destruction de l'humanité par une guerre nucléaire à échelle planétaire, en gros, il s'agit de bombes d'une puissance inouïe pouvant rayer des pays entiers de la carte. J'avais promis plusieurs scénarios, en voici un deuxième, moins radical, plus dialectique puisqu'il préserve l'existence de l'humanité, mais hélas sous une forme qui semble en éliminer toute évolution future. Avez-vous entendu parler de l'écrivain anglais Aldous Huxley? Dans une oeuvre intitulée «Le meilleur des mondes» (Brave New World), il imagine que suite à des pressions économiques intenses, l'économie planétaire en soit venue à traiter l'homme comme un produit d'usine, c'est-à-dire qu'il est «fécondé» artificiellement, qu'il se développe en bouteille, et appartient de sa naissance à sa mort à l'État, puisque c'est ce dernier qui est son géniteur. Ceci n'est qu'une des particularités de cette oeuvre, qui va beaucoup plus loin et propose un cauchemar extrêmement cohérent. Or, peut-être trouvez-vous qu'il s'agit là de divagations, je dois en ce cas vous contredire... l'histoire du XXe siècle et celle du XXIe qui commence montre précisément que les tentations eugénistes ont gagné formidablement en puissance... Actuellement, on «séquence» le «génome humain», c'est-à-dire que l'appareillage qui explique le développement de l'embryon et les caractères biologiques de l'adulte est progressivement mis à jour, expliqué, rationnalisé. Certains brevètent ces découvertes, ce qui revient déjà à traiter l'humain comme une marchandise d'un nouveau genre. Des applications de ce programme à la création artificielle d'humains serviles existent déjà dans l'inconscient collectif (on appelle cela le clonage, et une secte du moment a prétendu avoir réalisé de tels clonages, ce qui est d'ailleurs sûrement faux, mais le fait est que le discours est déjà là). L'idéologie du clonage est déjà en germe dans nos sociétés où les héros d'un dessin animé (une forme de divertissement mettant en jeu des images qui bougent sur un écran et racontant une histoire) sont des enfants qui se livrent au commerce d'êtres biologiques artificiels et existants «en série». La cybernétique, science née au XXe siècle et créée par Norbert Wiener, rejoint les fantasmes de la biologie génomique. L'idée que l'on puisse un jour produire les humains en série doit donc être envisagée avec sérieux (de même que de nos jours les traffics d'organes). Or, dans une telle société, la notion d'homme libre et d'esclave ne serait pas une métaphore, ou une commodité langagière: elle serait engrammée matériellement dans le corps même de ceux qui la vivraient. Le roman de Huxley va plus loin et montre qu'une telle société pourrait alors, munie de cet outil qu'est l'industrie génomique, atteindre un état de stabilité vis-à-vis duquel l'empire de Chine serait une vraie poudrière. À cause, également, de la possibilité de «programmer» les esprits des membres de chaque caste, pour qu'ils adoptent spontanément la vision de l'ordre social existant comme seule valide. Là encore, cela peut paraître de la spéculation, mais dans moins d'un siècle, dirais-je, cela peut devenir réalité: il existe déjà des résultats allant dans ce sens, je ne parle pas seulement du «social engeneering» et de la propagande, qui sont des moyens grossiers, mais aussi des images subliminales, - il s'agit d'images montrées à l'insu de ceux qui regardent un écran, images non perçues consciemment car elles apparaissent de façon trop furtive, mais que l'inconscient du spectateur enregistre, et qu'il intègre à son action. En bref, même en adoptant l'image que la société est un balancier qui va de part et d'autre, et qui change de configuration, on ne peut pas exclure que les moyens techniques formidables que nous découvrons permettent de STABILISER cette même société dans un état tel que plus aucune révolution ne sera, non seulement possible, mais même envisageable. Voici Monsieur Marx, les miennes réflexions - et peut-être pas seulement les miennes - que je voulais vous proposer. Dites-moi, s'il vous plaît, ce que cela vous inspire. Votre dévoué, Nicolas Escape Montessuit |
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| Une dame très intelligente, située entre mon
temps et le vôtre, a prononcé les mots suivants: SOCIALISME OU BARBARIE.
Ce faisant cette dame, Rosa Luxembourg, une ashkenase polonaise, posait déjà
le dispositif d'alternatives auquel vous faites référence. Depuis que
Dialogus m'a fait découvrir cette information tragique et cruciale, je médite... Karl Marx |