Réorganisation des forces |
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| Camarade, Jâai hésité avant de vous écrire, un peu comme un élève impressionné devant un grand personnage, un maître à penser quâil va rencontrer pour la première fois et désire lui signifier toute son admiration et en même temps lui reprocher un peu sa froideur et les échecs successifs de la révolution quâil disait si proche· Vos enfants, cher camarade, ceux qui avaient misé et misent encore sur une transformation majeure de la société sont seuls, isolés et dépourvus de moyens devant la fantastique offensive de la bourgeoisie internationale. Partout, la puissance du capital impose sa cadence et dicte sa Loi, attaque les acquis des travailleurs, brise les syndicats, crée ses armées de chômeurs, pille les ressources de la planète et est à réussir entièrement et sauvagement ce que vous aviez prévu, il y a déjà plus dâun siècle: les moyens de production concentrés dans les mains dâune seule clique. Je ne parle même pas de lâaffaiblissement chronique de lâÉtat et son asservissement complet et arrogant aux seuls intérêts des Seigneurs du marché. Même si jâai lu bon nombre de vos Fuvres, je ne suis pas un théoricien ni un spécialiste de votre pensée philosophique et jâai toujours louvoyé davantage vers lâanarchisme plutôt que la discipline doctrinaire des partis communistes à la sauce bolchevique et la mainmise totale de lâÉtat sur lâensemble des moyens de production avec comme police la dictature du prolétariat. Mais, encore une fois à quoi bon parler de nos divisions et de nos interprétations théoriques, alors que de lâespoir collectif, il ne reste pas grand chose, sinon le regret dâavoir échoué. Jâaimerais seulement vous demander, cher camarade, vous qui écriviez si bien que le temps nâétait plus à expliquer le monde, mais à le transformer; vous, qui du haut de lâabîme contemplez les résultats de la «fin de lâhistoire», comment voyez-vous la réorganisation des forces révolutionnaires et les actions à entreprendre dans ce monde qui baillonne et uniformise? Comment lutter alors que lâOccident est à créer un empire commercial et militaire qui couvrira lâensemble de la planète? Comment remettre dans le vent une pensée critique forte qui dénonce les crimes et lâabsurdité du développement à la mode capitaliste et affirmer que ce dernier demeure plus que jamais lâunique ennemi à abattre et non à adorer en espérant, parfois, recueillir quelques miettes? Merci, camarade. Pierre Lalanne |
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| Monsieur, Merci de votre question. La première erreur à ne pas commettre c'est de penser que la présente faillite de l'activité révolutionnaire est une exclusivité millénariste. Ma génération a vécu dans sa chair et son âme le reflux de 1848 sous la forme de la spectaculaire et brutale, dans tous les sens du terme, remontée de la réaction de 1850-1852. La Commune de Paris, grand espoir révolutionnaire s'il en fut, s'est enlisée dans le bourbier sanglant de la germanophilie versaillaise. Mon observation de votre siècle me permet aussi de citer la massive poussée du ci-devant "social-chauvinisme" qui précéda l'incroyable boucherie de 1914-1918. République de Weimar, Russie des Soviets, Kampuchea démocratique. La liste de faillite des phases révolutionnaires serait tout simplement trop longue à énumérer. Donc, essayons de ne pas isoler la conjoncture présente sous pretexte qu'elle s'impose à nous, plutôt qu'à nos aïeux. Voyons le tableau comme une série de poussées dans la vaste crise du capitalisme industriel. Il n'y a pas de grand soir. On a plutôt affaire à un ample mouvement qui nous dépasse comme individus, comme c'est inévitablement le cas pour tout développement historique. Avant de commenter sur ce qu'il faut espérer, un mot sur votre attitude. Il y a quand même un vice de raisonnement dans votre approche... de Karl Marx. Je ne parle pas ici des reproches personnels que vous me faites, à propos de ma froideur, etc... Ceux-ci, je les prends pour ce qu'ils sont: des opinions privées. L'opinion privée de ma femme et de mes filles diffère de la vôtre, et cela me suffit. Mais laissons cela. Je parle plutôt de ce que vous me "reprochez". Non... il s'agit plutôt de ce que vous m'IMPUTEZ. J'entends ce que vous imputez à la figure historique de Marx. Votre texte, d'ailleurs très touchant, est limpide. Vous m'imputez très candidement rien de moins que la capacité de faire naître des espoirs de changements sociaux en dictant littéralement ce que sera le déploiement des événements. Vous, et ce n'est pas seulement vous, c'est une part importante de votre siècle, m'investissez démiurge du développement historique. Or, même un génie, un Hegel, un Shakespeare ne peut, ne pourra jamais, commander les forces de l'histoire. Elles sont objectives, collectives, titanesques. Foudroyé dans vos espoirs par la caractère terriblement implacable de cette erreur de fond, vous passez alors à la phase suivante, toujours ausi clairement. Vous m'érigez d'office en thaumaturge qui a raté, qui a serré le tsarevich contre son sein mais n'a pu lui éviter la mort. Démiurge, thaumaturge, voilà une phantasmagorie bien irrationnelle de moi-même que vous me renvoyez. Le moins qu'on puisse dire, c'est que vous ne vous faites pas une image très "marxiste" de Marx. Vous êtes en cela un fort conséquent anarchiste. Voyez-vous, l'Anarchisme, au plan théorique, hypertrophie l'individu. Vous me cuisez donc à la sauce "anar". Mais poursuivons. Comme ce démiurge imaginaire a trahi, comme ce thaumaturge de fantaisie a raté, vous exprimez alors votre déception, comme le parterre, privé de la chute de la comédie, le soir de la mort de Molière. Par là, vous exprimez cette cuisante douleur qui est celle des éléments remuants, tenus en laisse. Mais cette cuisante douleur, cher Monsieur, croyez-moi que je la partage jusque dans la fibre la plus intime de mon être. Je suis Karl Marx. Connaissez-vous quelqu'un moins dévoué à la révolution que Karl Marx, dans l'histoire moderne? J'ai regardé mon fils Edgar, un autre fils, et deux autres filles mourir dans un bouge de Londres pour m'être donné corps et âme à la révolution. J'ai fait tout ce qui est humainement possible pour la chute du capitalisme, et la révolution mondiale, quand on est simplement une individualité. Je revivrais dix vies. Je le referais dix fois. Mais je ne suis rien à l'Histoire. Vos reproches ne sont pas illégitimes, mais ils sont théoriquement erronnés. Ni moi ni personne ne peut vous produire la révolution, parce que la révolution ne se décide pas subjectivement chez l'individu. Elle éclate objectivement dans les masses, quand les conditions sont en place. Et les progrès qu'elle entraîne émergent par bonds, ce qui n'exclut en rien les interminables phases, d'ailleurs non-cycliques, de reflux... Arrivons-en maintenant au coeur de votre question. Que faire? Qu'espérer? Comment abattre cet incroyable ploutocratisme qui réunit le budget d'états entiers dans les mains de quelques nababs? Si, conséquent, vous me posez la question à l'échelle de nos vies individuelles, cela n'ira pas bien loin. Le capitalisme émerge au coeur de la société féodale aux environs de 1200. Vous êtes maintenant en 2000. Croyez-vous qu'il lui reste un autre 800 ans d'existence? Moi pas. Je dis: 70, 100, tout au plus. Maintenant comment contre-attaquer? Eh bien, Monsieur l'anarchiste qui me pose de jolies questions malgré le fait que j'avais refusé formellement de discuter avec des bakouniniens, je vais vous répondre à la Marx, et non à la facon de ces enfleurs d'individus que sont les suppôts de Bakounine. Une recherche volontariste et spéculative ne vous mènera qu'au désespoir. Il faut partir de la contre-attaque qui est déjà objectivement en action au sein du mouvement historique lui-même, observable, sinon observée. La réponse de Marx est donc que, quoi qu'on en dise, les forces destructrices du capitalisme se développent aussi prodigieusement. Les masses sont plus instruites, plus informées, plus méfiantes à l'égard de la propagande des grands, plus aptes à échanger leurs vues mondialement. Les femmes, les peuples non-occidentaux, même les enfants, détiennent en votre temps un statut et une audience inégalés. Le monde s'unifie. Le caractère collectif de la production s'intensifie. La baisse tendancielle du taux de profit continue, s'accélère. Le grand capital, d'allure si hussarde, est en fait aux abois. Mettez-vous un peu à sa place! Malgré le fait qu'il est, en ce moment, le seul joueur sur le terrain, il accumule les bévues, les crimes, les malversations à grande échelle, les milliards de créances douteuses, les guerres sectorielles absurdes, les plans sociaux FMI irréalisables. Il jette des états entiers dans le marasme. Il spolie de facto sa propre prospérité. Car le capitalisme n'a plus d'ennemi subjectif contre lequel il peut mobiliser les masses. Plus d'"alternative", plus d'"état socialiste". Le capitalisme ne peut donc plus affecter de lutter contre quelque hydre imaginaire. La catastrophe actuelle, c'est son produit intégral. Le seul ennemi qu'il reste au capitalisme, c'est son ennemi objectif: lui-même, dans son propre autodéploiement. Maintenant, prenez ces masses instruites, éclairées, organisées. Ces masses dont on ne peut plus faire de la chair à canon pour guerre mondiale. Ces masses cyniques, réalistes, dévoyées, qui méprisent copieusement leur employeur, leur maire, leur président, et la totalité des institutions de la société civile à un degré inouï, jamais atteint dans l'histoire moderne. Prenez ces masses rendues sans foi et sans pitié, sans naïveté et sans espoir, par la logique même qui émane des conditions nivelantes de l'économie marchande. Faites-leur alors subir un effondrement économique planétaire. Un Krash de 1929 à la puissance mille, comme celui qui se prepare en ce moment. Elles vont s'organiser dans la direction révolutionnaire en un temps, ma foi, très bref, même à l'échelle historique... Maintenant, la seule chose que je peux vous dire avec certitude de cette révolution de l'avenir, c'est qu'elle ne sera pas "marxiste". Le marxisme, comme cadre révolutionaire, a vécu. Il ne sortira pas plus du vingtième siècle, que ma pauvre petite personne ne sortira du dix-neuvième. Voilà bien la seule certitude que vous tirerez de moi ce soir... Respectueusement, Karl Heinrich Marx |
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| Cher Camarade. Je vous remercie pour la promptitude de votre réponse qui, par contre, je lâavoue, me laisse un peu perplexe. En effet, vous semblez avoir pris ombrage de mes propos sur une impression de froideur à votre endroit. Vous avez absolument raison, câest une opinion de lecteur qui nâa rien de scientifique, mais dâintuitif, un jugement de valeur propre aux gens du XXe siècle envers ces gens du XlXe qui ont grandement influencé leurs contemporains. Je nâai jamais eu le plaisir de lire votre correspondance qui, jâimagine, doit faire ressortir davantage les différents traits de votre personnalité, votre côté humain si vous voulez, car ce nâest pas les biographies, les statues et les bustes venus de lâEst qui ont contribué à amoindrir cette impression. Mais à quoi bon, le mal est fait· Imaginez le nombre dâannées nous séparant et lâincommunicabilité qui, forcément, en découle. Que vous le vouliez ou non, camarade, la révolution fait également appel aux émotions humaines; les conditions objectives nécessaires à la révolte sâinscrivent avant tout par lâincapacité des masses à subir davantage lâoppression des dominants, câest-à-dire lâexpression dâun ras le bol généralisé· Lâétincelle, le déclenchement de la crise planétaire à venir, comme vous la décrivez très bien dans la dernière partie de votre réponse, sera avant tout une réaction émotive à ces conditions objectives. Bien sûr, lâHistoire fait fi de lâindividu, de ses angoisses et de ses misères ne sâattardant quâaux mouvements collectifs qui apparaissent à nous, pauvres mortels, incontrôlables. Mais comment identifier les conditions objectives à la révolution et réagir en conséquence sans la trahir? Je suis dâaccord que dans cette perspective de globalité historique, lâindividu nâest pas grand chose et je suppose que votre appui tardif à la Commune de Paris vient de cette difficulté à analyser «objectivement» une pulsion révolutionnaire émanant directement du peuple. La Commune nâétait quâun ramassis du bas peuple de Paris, dâanarchistes, de femmes et de lupens, prolétariat sans culture politique et à peu près incontrôlable, donc une émeute grandiose plutôt quâun mouvement révolutionnaire organisé et guidé par une discipline de fer. La condamnation par le PCF et son refus dâappuyer le mouvement révolutionnaire de Mai 68 en le réduisant à de simples revendications salariales, vient également de cette interprétation des conditions objectives lorsquâil apparaît quâelles seront impossibles à contrôler pour les professionnels de la révolution; la révolution de février 1917 et le coup dâÉtat bolchevique qui sâen suivit illustre, encore une fois, parfaitement mon propos· La guerre dâEspagne et la chasse aux anarchistes, les massacres des marins révoltés de Cronstad en sont dâautres exemples: lâinterprétation des conditions objectives répond avant tout à des intérêts immédiats de contrôle du pouvoir par des individus et non de la révolution en tant que projet collectif. Câest dans cette perspective que je parlais de «froideur» en vous associant, peut-être malencontreusement, à votre image de marxiste dure et implacable. Encore une fois, je ne suis pas un théoricien, mais jâestime que la révolution doit être avant tout «une affaire de cFur», car lâaboutissement des conditions sociales et économiques qui permettent de créer une situation révolutionnaire vient du peuple et de ses tripes dans les profondeurs de son inconscient en tant que moteur de lâhistoire; non pas dâune doctrine entre les mains de quelques professionnels ou technocrates de la révolution qui, finalement, ne pensent que sâapproprier à leur profit les mécanismes du pouvoir. Enfin, je mâaperçois que le nombre des années et la poussière du néant nâa pas recouvert votre haine du drapeau noir, mais votre attitude envers les anarchistes mâa toujours chagriné et votre réponse me montre que vous nâavez pas encore procédé à une certaine auto-critique de votre jugement sur Bakounine et les autres et je nâinsiste pas davantage. Par contre, jâai grandement apprécié la dernière partie de votre lettre où je reconnais votre conviction que la chute du capitalisme est un phénomène historiquement irréversible et j'y souscris entièrement. Je suis dâaccord également pour dire que cette révolution ne sera pas «marxiste» ni «anarchiste» au sens où on lâentend, mais un savant mélange de justice, dâégalité et dâécologie où les moyens de productions devront appartenir non seulement à tous, mais utilisés pour le bien-être général dans un esprit égalitaire et de respect de lâindividu non pas en théorie, mais dans la pratique socio-économique. Solidairement, Pierre Lalanne |
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| Monsieur le petit crypto-droitier, Je suis scandalisé et j'ai porté plainte au directeur de publication pour votre présence sur ce forum*. Avec les bakouniniens cela se solde toujours en esclandres stériles et batailles de couleurs de drapeau. Mais j'entends vous répondre sur les faits plutôt que sur les invectives. Passons donc, je vous prie, sur mon "ignorance des mouvements sociaux", et parlons de vos ignorances à vous. Je savais que l'imagerie anarde promouvais le cultuel, je découvre à votre contact qu'elle valorise aussi l'incurie la plus crasse. Tel est l'exclusif fondement de l'absurde idée selon laquelle la Commune de Paris aurait reposé sur des éléments lumpen-prolétariens. Il s'est agit en fait d'un consensus contraint des classes productives et semi-productives, sous le leadership d'ouvriers révolutionnaires élus, salariés, et révocables en tout temps. Quand la Commune de Paris prit la direction de la Révolution entre ses propres mains; quand de simples ouvriers, pour la premiere fois, osèrent toucher au privilège gouvernemental de leurs "supérieurs naturels", les possédants, et, dans des circonstances d'une difficulté sans exemple, accomplirent leur oeuvre modestement, consciencieusement, et efficacement (et l'accomplirent pour des salaires dont le plus élevé atteignait à peine le cinquième de ce qui, à en croire une haute autorité scientifique, le professeur Huxley, est le minimum requis pour un secrétaire dans certains conseils de l'instruction publique de Londres), le vieux monde se tordit dans des convulsions de rage à la vue du drapeau rouge, symbole de la République du Travail, flottant sur l'Hôtel de Ville. Et pourtant, c'était la première révolution dans laquelle la classe ouvrière était ouvertement reconnue comme la seule qui fut encore capable d'initiative sociale, même par la grande masse de la classe moyenne de Paris - boutiquiers, commerçants, négociants - les riches capitalistes étant seuls exceptés. La Commune avait sauvé la petite bourgeoisie urbaine, en réglant sagement cette cause perpétuelle de différends à l'intérieur même de la classe moyenne: la question des dettes sur intérêts à échéance (La Commune, comme vous le savez ou devriez le savoir, abolit par décret les intérêts sur dettes, et autorisa un délai de 3 ans sur tous remboursements). Pas très lumpen-prolétarien tout ça, admettez-le! Cette même partie de la classe moyenne avait participé à l'écrasement de l'insurrection ouvrière en juin 1848; et elle avait été sur l'heure sans cérémonie sacrifiée à ses créanciers par l'Assemblée Constituante. Mais ce n'était pas là son seul motif pour se ranger aujourd'hui aux côtés de la classe ouvrière. Ils sentaient qu'il n'y avait plus qu'une alternative, la Commune ou l'Empire, sous quelque nom qu'il put reparaître. L'Empire les avait ruinés économiquement par son gaspillage de la richesse publique, par l'escroquerie financière en grand, qu'il avait encouragé, par l'appui qu'il avait donné à la centralisation artificiellement accélérée du Capital, et à l'expropriation corrélative d'une grande partie d'entre eux. Il les avait supprimés politiquement, il les avait scandalisés moralement par ses orgies, il avait insulté à leur voltairianisme en remettant l'éducation de leurs enfants aux frères ignorantins, il avait révolté leur sentiment national de Français en les précipitant tête baissée dans une guerre contre la Prusse qui ne laissait qu'une seule compensation pour les ruines qu'elle avait faite: la disparition de l'Empire. Ne vous en déplaise donc, la Commune fut un court concensus entre la petite bourgeoisie de Paris et la classe ouvrière, sous la direction de cette dernière. Cela devait inévitablement introduire du vague dans le processus décisionnel. Ce vague se refléta directement chez les chefs et tribuns. Dans toute révolution, il se glisse, à côté de ses représentants véritables, des hommes d'une toute autre trempe; quelques-uns sont des survivants des révolutions passées dont ils gardent le culte; ne comprenant pas le mouvement présent, ils possèdent encore une grande influence sur le peuple par leur honnêteté et leur courage reconnus, ou par la simple force de la tradition; d'autres sont de simples braillards, qui à force de répéter depuis des années le même chapelet de déclamations stéréotypées contre le gouvernement du jour, se sont fait passer pour des révolutionnaires de la plus belle eau. Même après le 18 mars 1871, on vit surgir quelques hommes de ce genre, et, dans quelques cas, ils parvinrent à jouer des rôles de premier plan. Dans la mesure de leur pouvoir, ils gênèrent l'action réelle de la classe ouvrière, tout comme ils ont gêné le plein développement de toute révolution antérieure. Ils sont un mal inévitable; avec le temps on s'en débarrasse; mais, précisément, le temps n'en fut pas laisse à la Commune. Vos anars parisiens, Monsieur, furent de ce tonneau-là. Et votre idole, votre modèle dans la vie Bakounine fut évidement la figure archétypique de ces tribuns déclassés et parasitaires. Où était-il donc du temps de la Commune? Eh bien, pour votre gouverne, il traînait ses savates de trublion russe dans la seconde ville de France: Lyon, où bouillonnait aussi le ferment révolutionnaire. À Lyon au début tout marcha bien. Sous la pression de la section de l'Internationale, la République y avait été proclamée avant que Paris ait eu fait cette démarche. Un gouvernement révolutionnaire avait aussitôt été institué: La Commune de Lyon, composée en partie d'ouvriers appartenant à l'Internationale, en partie de républicains bourgeois radicaux. Les choses se sont développées comme suit à Lyon. Les octrois ont été abolis: la chose s'imposait. Les intriguants bonapartistes et cléricaux étaient intimidés. Des mesures énergiques ont été prises pour placer le peuple tout entier sous les armes. Là aussi, la bourgeoisie, sans sympathiser pour de bon avec le nouvel ordre des choses, s'y est soumise, du moins, placidement. L'action de Lyon s'est fait sentir aussitôt à Marseille et à Toulouse, où les sections de l'Internationale étaient fortes. C'est alors que cet âne de Bakounine et un autre politicard dans son genre du nom de Cluseret sont venus tout gâcher à Lyon. Étant tous deux membres de l'Internationale, ils ont eu malheureusement assez d'influence pour dévoyer les quelques leaders conséquents. L'Hôtel de Ville a été pris - pour peu de temps - et l'on a proclamé les décrets les plus absurdes sur l'ABOLITION DE L'ÉTAT et d'autres insanités. Le seul fait qu'un Russe (dont les journaux bourgeois font un agent de Bismarck) prétende au titre de chef d'un COMITÉ DU SALUT DE LA FRANCE suffit alors à faire tourner la balance de l'opinion publique, et Lyon retomba sous la coupe des troupes de Thiers. Bakounine fut inepte sur toute la ligne. Quant à Cluseret, il s'est conduit comme un imbécile et un lâche. Les deux hommes ont quitté Lyon après leur échec. Voilà les faits, Monsieur. Ayez donc la décence intellectuelle de les substituer à vos lubies confusionistes. Votre ignorance est phénoménale. Ah vous vous réclamez de l'Anarchie! Alors voici quelques petites questions pour vous. Quelle fut la cause fondamentale de la défaite de la Commune? Qui finance les Anarchistes? Combien d'entre eux quittent le théâtre de leurs méfaits sans être inquiétés par leur soi-disant ennemi de classe? Combien d'entre eux deviennent en fin de carrière flics ou fonctionnaires d'état? Combien d'entre eux se jettent dans la tourmente historique avec pour seule théorie celle de leur individualisme, témérairement héroïque au mieux, cyniquement égoïste au pire? Combien d'entre eux confondent, tout comme vous le faites, les "émotions humaines" avec l'irrationalisme le plus grossier, le mysticisme le plus délirant, l'ignorance la plus noire? Oui, Monsieur, je déteste le drapeau de l'ignorance noire, le drapeau des ténèbres, le drapeau dans lequel les pires suppôts galonnés de la violence bourgeoise finiront par tailler leurs uniformes, dans les sanglantes années trente et quarante de votre terrible siècle... Karl Marx * Voir à ce sujet À propos de ce bakouninien et Que se passe-t-il? dans la section Dialogue avec la Rédaction. NDLR |
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| Camarade, Votre lettre, malgré lâacidité de vos insultes, me touche, car je reconnais dans vos propos votre ferveur révolutionnaire et votre connaissance historique des faits; votre livre sur la Commune demeure un élément clé pour en comprendre la nature et je ne vous affronterai pas sur ce terrain. Je constate avec plaisir que votre retraite ne vous a nullement ramolli mais, par contre, peut-être aigri davantage en vous rendant encore moins tolérant envers ceux qui ne sont pas entièrement dâaccord avec vos concepts; vous savez que la tolérance est devenue une grande mode en cette fin de millénaire et que, paraît-il, selon la classe dominante, les insultes ne règlent pas les conflits entre les individus, les classes et même les gouvernements· Intéressant, nâest-ce pas comme grand principe démocratique? Toutefois, encore un mot sur la Commune: je persiste à dire quâelle origine de la lie, câest le peuple inculte, ouvrier et autre le plus démuni, le moins «instruit», la populace camarade, qui a fait le 18 mars et empêché lâarmée de récupérer les canons de Montmartre. Oui, le peuple, qui ne sâidentifie à aucun groupe, aucune étiquette particulière de parti, classe, secte ou société secrète où lâintérêt à peine caché nâest autre que la prise du pouvoir pour le contrôle de lâÉtat selon des intérêts spécifiques. Car, vous semblez lâoublier, la Commune câest aussi Louise Michel et les siens qui se battaient sur les barricades contre les soldats de M. De Thiers pendant que dâautres péroraient la révolution· Politicailleux et fonctionnaires, organisant déjà le pouvoir du nouvel État et, grande décision révolutionnaire, vous me dites: ils abolissaient lâintérêt sur la dette· Misère! Et vous me demandez les causes de lâéchec de la Commune alors quâelles vous sautent à la figure, câest trop pathétique pour en rire. Pardonnez-moi, camarade, je mâemporte à mon tour dans les tourbillons de la polémique et je glisse dangereusement à droite en oubliant les recommandations de votre éditeur, mais tant pis· Je sais que vous aimez beaucoup lâÉtat, et quâil demeure la pierre angulaire de votre projet révolutionnaire, que vous comptez sur la solidité de sa structure pour bien asseoir le nouveau pouvoir ouvrier, câest-à-dire: la DICTATURE (avouez que câest un mot plutôt inquiétant) du prolétariat. Pourtant, ce mot résume tout, démontre cette soif du pouvoir absolu au nom dâun idéal mythique et, si je ne mâabuse, plutôt lointain dans votre esprit, quelque part dans une seconde phase brumeuse un peu comme le paradis des Chrétiens· Ce que vous appelez lâabolition de lâÉtat· Le communisme intégral· Lâavenir radieux disaient vos disciples à une certaine époque, alors quâils (des fonctionnaires et des flics de votre État Rouge) remplissaient les camps de concentration en couvrant du drapeau de leur révolution, une virginité sanguinaire· Pas des anarchistes, camarade, il nây en avaient plus, éliminés depuis longtemps par les bolcheviques· Dâailleurs très efficaces les bolcheviques pour organiser la flicaille dâÉtat. LâÉtat, camarade, est un instrument de contrôle, de domination, de coercition et de lavage de cerveau entre les mains et au service dâune classe qui domine et peu importe laquelle. LâÉtat est un monstre à deux têtes qui possède son existence propre devant avant tout assurer sa survie et sa reproduction· «les gouvernements passent, mais lâÉtat reste»· La classe ouvrière nây échappe pas, elle a été ou sera prise à ce piège, à cette contradiction fondamentale qui la conduit tout droit au gouffre de lâhorreur et de la démesure. Votre aveuglement envers lâÉtat prolétarien comme moteur de la révolution me décourage et mâexaspère; entrouvrez le tombeau de lâhistoire et regardez par-delà le temps ce quâa fait lâÉtat au nom de la classe ouvrière· Elle a dévoré ses propres enfants pour assurer sa survie. Expliquez-moi ça, camarade, convainquez-moi que lâÉtat est lâinstrument quâil faut pour la mise en place dâune société communiste et quâelle nâest pas une bête immonde à écraser du pied. Vous me dites que le drapeau noir est imbibé de sang, vous me traitez de crypto-droitier, de flic, dâignare, dâanar, de social-fasciste et de je ne sais quoi (les insultes à la sauce idéologique des communistes sont multiples et savoureuses, elles rempliraient un volume de la Revue encyclopédique de Larousse)· Et moi qui nâosais même pas vous parler du marxisme, craignant que lâétiquette ne vous déplaise pour tout ce quâon a réalisé en votre nom. Mais, je me demande, est-ce que ces insultes à mon endroit ne montreraient pas une certaine faiblesse de votre part une lassitude face à une erreur doctrinaire majeure ou encore, oserais-je le dire· à vous défiler tout simplement en refusant de débattre et dâaccepter la réalité· que lâÉtat nâa pas sa place dans lâémancipation du pouvoir populaire? Au plaisir de vous lire, Camarade. Pierre Lalanne |
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| Cher Monsieur, Après une discussion brève mais intense, nous avons décidé Marx et moi de prendre le parti de vous répondre, pour le bénéfice de la lutte contre un mal qui sévit d'évidence à toutes époques: l'ignorance et la désinvolture. Marx se charge de vos élucubrations sur l'État. Je m'occupe de vos théories ronflantes sur la poussée spontanéiste d'un peuple miséreux, lumpen-prolétarien et "ne se réclamant de rien" protégeant les canons de la Butte Montmartre pendant la Commune de Paris. Observez d'abord qu'en cette fameuse nuit du 18 mars 1871, ce ne sont pas les oeuvres complètes de Bakounine dorées sur tranche, ou l'Arche d'Alliance d'un nouveau paradis terrestre qui furent protégés et repris de l'ennemi versaillais, mais un nombre somme toute restreint de canons et de mitrailleuses sur trépieds. J'espère que vous aurez l'honnêteté d'admettre que de tels objets sont plus susceptibles de se rencontrer sur un théâtre d'opérations militaires qu'à la Kermesse du Grand Soir anarcho-spontanéiste. Citons d'abord des témoins oculaires dont le rapport vous permettra de constater par vous-même que le peuple de Paris s'organise dans la réalité de la Révolution de façon beaucoup plus sophistiquée et disciplinée que dans vos fantasmes et convulsions libertaires. Notez, en excusant mon explicite, que le terme Garde nationale renvoie ici aux milices ouvrières constituées autour de Gustave Flourens (1838-1871) principalement à partir des bataillons de Bellevilles, épurés de leur personnel bonapartiste, et consolidés en troupes révolutionnaires arborant le drapeau rouge, notamment lors des événements de la prise de l'Hôtel de Ville le 31 octobre 1870. Je suis certain qu'un enfant de la civilisation des ci-devant "médias" parviendra sans peine à visualiser les reportages suivants, que l'on doit à deux correspondants d'un quotidien londonien: "Vers 3 heures du matin (18 mars): Des troupes de ligne et des mobiles ont tout à coup cerné les hauteurs de Montmartre et, au pas de charge, se sont emparés des canons: cela leur fut facile, car ils attaquèrent tout à fait à l'improviste. On battit aussitôt le rappel: le peuple appelé aux armes arriva en foule - de Belleville principalement - et reprit la position. Un corps de police fut désarmé, et le peuple reprit possession de ses canons. 15 personnes tuées dans l'échauffourée. À 3 h30 du matin: la Butte Montmartre a été entourée par les troupes du général Vinoy, qui ont pris possession de toutes les grandes artères et ont installé canons et mitrailleuses en divers points. À 5 heures, un régiment de l'armée de Faidherbe, le 88e de ligne, arrivé seulement de la veille à Paris, s'est élancé vers la tour de Solférino, a surpris les gardes nationaux, une vingtaine tout au plus, et s'est emparé à la fois des hauteurs et des canons. Au bout d'une heure environ, la Garde Nationale commença à arriver, en force insuffisante pour reprendre ce qu'elle avait perdu, mais assez hardie pour échanger des coups de feu avec les troupes gouvernementales. Plusieurs non-combattants tués. Les gardes nationaux ont repris tous leurs canons et ont pris quelques-uns des canons et des mitrailleuses que la ligne avait hissés sur les pentes de Montmartre. Certains régiments de ligne ont fraternisé avec les gardes nationaux. On a crié: "Vive la Ligne!" Dans les rangs des soldats, plusieurs policiers armés de chassepots; ils ont été rudement traités. Lecomte, l'un des généraux qui commandaient les troupes, fait prisonnier. Conduit aux jardins du Château-Rouge. La partie loyaliste de l'armée contrainte de se retirer, avec les gardes nationaux loyalistes, en complet échec et en pleine déconfiture. Les rebelles gagnent du terrain dans la ville. Ils sont descendus de Montmartre et ont pris possession de la caserne du prince Eugène, planté le drapeau rouge sur la colonne de la Bastille; la moitié de Paris entre leurs mains." Le DAILY NEWS, 20 mars 1871 Dans ce genre de rapport, Monsieur, tout compte. Même le fait que les policiers tirent sur les communards avec des chassepots, ces fusils à aiguille qui étaient en usage dans l'armée française entre 1866 et 1874. Les policiers apparaissent donc ici armés par les bons soins des militaires, et le peuple ne manque pas de s'en aviser. Crucial aussi est le fait que les troupes qui chargent le plus crûment, sont celles du 88e de ligne, entrées en la capitale le plus récemment. Les troupes, en un mot, les moins au fait du mouvement de reconfiguration sociale en gestation depuis de longs mois au sein du peuple de Paris qui s'organise. Complétez maintenant, s'il vous plaît, le tableau du rapport suivant, d'un autre correspondant du même journal. Notez, toujours pour votre gouverne, que l'expression Garde de Paris renvoie aux gardes municipaux, c'est-à-dire aux troupes de police légitimistes: "Paris, 18 mars, soir: le général Vinoy en personne, à la tête d'une force militaire considérable, a marché au plus profond de la nuit sur Montmartre, espérant surprendre la Garde nationale qui y gardait les canons. Au point du jour ses troupes ont occupé le boulevard de Clichy et l'extrémité de toutes les rues menant vers les hauteurs de Montmartre. Mais quant ordre fut donné de passer à l'action, toutes les troupes de ligne mirent crosse en l'air et fraternisèrent avec les insurgés. "A bas Vinoy!" Quelques gardes de Paris ont bien tenu un petit moment, et ont riposté au feu que les insurgés avaient ouvert les premiers sur eux... Très vite toute lutte a cessé... Vinoy... s'est retiré en très bon ordre." Le DAILY NEWS, 20 mars 1871 Maintenant, pour que vous vous orientiez sans errement vers une interprétation adéquate de ces données empiriques, je me dois de vous rappeller que 5 jours avant les événements de la Butte Montmartre qui, à l'échelle de la Commune, allaient avoir plus ou moins l'impact d'une petite prise de la Bastille, la Fédération de la Garde Nationale, ratifiée par 215 bataillons sur 270 s'était élue des délégués et avait constitué un Comité Central envoyant quatre délégués par arrondissement. C'est donc une émanation politiquement constituée sur une base populaire, prolétarienne principalement, qui servit de tête de pont sociale et militaire à l'acte défensif du 18 mars. Interprétons maintenant les mouvements de fond sous-tendant ce que nous fournit le rapport des témoins directs. Souvenons-nous que les troupes prussiennes encerclent la capitale. Le ballet militaire auquel on assiste pendant les jours et les semaines précédant le 18 mars est marqué au coin de l'ambivalence. Quelle est la structure militaire et sociale mandatée pour assurer la défence de Paris? Cette ambivalence, typique de la transition révolutionnaire, était déjà résolue pour le peuple de Paris. Discipliné et solide dans son option, il s'empressa de prendre ses positions quand il entendit le battement du rappel. Il vint appuyer un contingent de gardes nationaux, initialement faible numériquement dans ses positions de sentinelles, les rues de Paris étant si sûres... La vraie garde nationale, c'est-à-dire le peuple en arme, joua alors son rôle défensif dans un cadre d'action qu'il avait déjà constitué, et sous un commandement qu'il avait déjà élu. Il opéra sur ce théâtre en ne se réclamant de rien.. d'autre que de la Commune de Paris, structure déjà pleinement organisée, que la nuit de Montmartre fit simplement éclore au (petit) jour. Par contre, l'ambivalence révolutionnaire oscilla dans toute sa majesté parmi les troupes légitimistes, qui, partiellement ou en masse, selon les correspondants, mettent crosse en l'air et fraternisent avec la garde nationale. Il faut comprendre qu'en mars 1871 les soldats de la défaite franco-prussienne sont las de la guerre, ce qui crée des conditions idéales pour les amener à tourner leurs armes contre leurs officiers, et à embrasser la Révolution. Pas surprenant donc que ce soit les corps policiers, armés par l'état versaillais de fusils normalement réservés aux troupes, qui offrent la résistance la plus vive. Tout ici nous montre non pas le point de départ, mais bien le point d'arrivée d'une joute socio-historique déja pleinement engagée, se reflétant, presque fortuitement, sur un théâtre militaire restreint, mais avec ce type d'éclat susceptible de saisir les imaginaires et de s'y figer. De s'y figer et de s'y distordre aves les années, à voir le degré d'aberration qu'il atteint à quelques 130 ans de distance dans certains cerveaux exaltés! Point ici, Monsieur, de poussées spontanéistes d'un peuple lumpen-prolétarien ne se réclamant d'"aucune étiquette particulière de parti", mais plutôt la prise en charge révolutionnaire par une subjectivité collective solidement organisée, d'un mouvement objectif profond dont le déploiement se donne à l'analyse. Vous vous contentez de remplacer cette analyse par des accès de mysticisme populiste sacralisant Louise Michel & Consort, éclaboussant les barricades du sang noir... des autres (c'est qu'elle nous enterrera tous avec sa phraséologie de braillarde anarcho - car telle est son étiquette de parti!). Ce genre de romantisme à la fois exalté et cuistre ne vous mènera qu'à la consolidation de cette ignorance des mouvements sociaux sur laquelle repose infailliblement la théorie sociale et historique des anarchistes et de leur suppôts. Bien à vous, Friedrich Engels |
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| Monsieur, Vous me dites "vendez-moi l'État". Je vous répond: "vendez-moi l'anarchie!". Vous aimez l'anarchie, donc vous m'imputez un amour de l'État, qui n'existe que pour le sentimentalisme anarchiste que vous suintez inévitablement, et dont vous éclaboussez gaillardement votre interlocuteur. Je n'aime ni ne déteste l'État: je le constate, froidement. Après le Karl Marx bakouninisé de votre premier topo, vous m'assénez maintenant un Karl Marx bolchevisé, stalinien à rebours. Vous écrivez DICTATURE en majuscule et prolétariat en minuscule. Le prolétariat insufflant sa logique et imposant son poids social à la bourgeoisie se transforme donc, dans votre phraséologie, en dictature au sens bourgeois du terme, ploutocratisme violent sous couvert empirique de totalitarisme individuel, chefs d'État au balcon, et nos petits Chamberlains sur les dents. Vous substituez la pirouette verbale à tout effort de conceptualisation des catégories sociales impliquées dans le raisonnement pensant le prolétariat comme collectif dictant ses vues à la classe des accapareurs, dans une phase historique donnée. Je ne me soucie donc pas de la dimension platement verbaliste de votre argument. La Commune de Paris, Monsieur, a prouvé que le prolétariat ne doit pas s'emparer du vieil État faisandé, mais produire des structures parallèles, autonomes, qui finiront par le briser et le dissoudre. Cette poussée continue de se manifester tendanciellement en votre temps. Avez-vous déjà rêvé à tout ce qu'annonce l'idée in embryo d'ORGANISME NON-GOUVERNEMENTAL...? Je vous rappelle en un mot, Monsieur, que vous avez ici affaire à Karl Marx. Pas au croquemitaine que la courteur de vue théorique de votre époque en a fait, dans l'inculte grimoire à fables de l'ère bourgeoise, où l'horreur que je suscite à Bakounine et à Rothschild se rejoignent si harmonieusement qu'on pourrait presque troquer les quolibets et les formules des uns pour celles des autres... Karl Marx |
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| Camarade, Vous me flattez, faire appel à Engels pour me donner un cours dâhistoire sur la Commune et la journée du 18 mars; un cours très intéressant que jâai grandement apprécié et je reconnais la rigueur soporifique du Camarade Engels qui cherche à noyer le poisson. La seule chose que je déplore, câest cette désinvolture propre aux communistes, pour ne pas parler de mépris: traiter Louise Michel de braillarde anarcho hystérique est tout de même fort. Encore une fois, vous démontrez que vous niez le peuple en tant quâhumanité, lui enlevez son existence propre en lui foutant un uniforme sur le dos pour le faire marcher au pas et vous confinez le reste au rôle béat de spectateur. Sachez que câest aussi le sang de ce peuple que vous cherchez tant à nier qui a coulé le plus rouge dans les rues de Paris; ce peuple, ces femmes aussi qui construisaient les barricades et participaient activement à la révolution. Du revers de la main, vous banalisez ces milliers de morts et pire encore, vous les imputez aux anarchistes. Par ailleurs, comme dans toute bonne recette marxienne, vous interprétez mon propos, le récupérez, lâenrobez de sucre scientifique dans un pudding socialiste, le renversez et me le resservez en me disant de le bouffer les yeux fermés: que tout est là! Je ne vous ai pas demandé de me vendre lâÉtat, camarade, mais de mâexpliquer ce qui nâa jamais été vraiment dit, vous vous défilez toujours: comment, selon vous, concrètement, peut sâarticuler le rôle de lâÉtat dans la mise en place du communisme sous le contrôle absolu dâun avant garde (pour ne pas dire une clique) émergeant du prolétariat? Vous me dites également que vous nâaimez pas lâÉtat, que vous le constatez tout simplement; câest-à-dire que vous baissez les bras et que vous lâacceptez en tant que pouvoir absolu, en tant quâoutil unique. Mais, quâil soit bourgeois ou autre importe peu, je pense plus que jamais que lâÉtat demeure fondamentalement asservissant et incompatible avec la révolution. Vous avez, il me semble, également constaté lâexistence du capitalisme et mieux encore vous en avez démontré les mécanismes de manière magistrale, et cela nâa jamais été égalé depuis. Vous lâavez constaté, expliqué et non pas accepté, vous avez plutôt décidé de consacrer votre vie à le combattre, alors pourquoi abdiquer devant lâÉtat tout simplement parce que vous en constatez lâexistence et sa puissance en sachant très bien quâelle ne puisse objectivement accomplir le rôle que vous voulez lui donner? Je ne vous enrobe ni à la crème anarchiste ni à la vodka bolchevique, mais, dans ma dernière lettre, je cherchais à vous montrer la dérive de lâÉtat prolétarien soviétique tombé entre les mains dâune clique qui sâapproprie les leviers du pouvoir et, sans pitié, organise la répression brutale au nom de la classe ouvrière. Vous rejetez cela du revers de la main, mais le putsch bolchevique a tout de même été réalisé au nom du prolétariat et de votre doctrine: admirez en le résultat. Que vous me parliez de conditions objectives, de tendances historiques convergeantes pour le prochain siècle, ça ne change en rien au fait que votre conceptualisation de lâÉtat prolétarien est responsable de ce foutoir qui a fait reculer la cause de la révolution pour dix générations. Vous me dites que Bakounine et Rothschild se rejoignent? Moi, je vous demande si Lénine rejoint Marx? Pierre Lalanne |
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| Monsieur, Sur vos rodomontades anarcho-populistes du premier paragraphe, il n'y a pas à commenter. Vos hoqueteuses et redondantes envolées hugoliennes parlent, par elles-mêmes, d'elles-mêmes. Notez cependant que le très révélateur qualificatif hystérique appliqué aux femmes de la Commune est de vous seul. Veuillez donc ne pas l'imputer à Engels. Sur votre commande d'apothicaire du second paragraphe: fin de non recevoir à votre requête. Car, encore une fois, il y a ici redondance de votre part! Tel que déjà signalé: je ne suis pas le démiurge de l'histoire, pas plus qu'un élaborateur de modèles sociaux de troquet, et... pas plus que le doxographe de vos distortions et aberrations. Troisième et quatrième paragraphes: ici un insecte dit à Karl Marx, persona non grata dans toutes les nations d'Europe, qu'il baisse les bras face à l'État. L'Histoire jugera... Ayez simplement l'honnêteté intellectuelle de relire la partie III de l'ADRESSE sur la Guerre civile en France, et cessez de vous adresser à moi comme si j'étais Otto von Bismarck. L'État contemporain, ainsi que sa mauvaise conscience individualiste l'Anarchie, sont des émanations bourgeoises voués à la décrépitude, comme le mode de production qui les engendre. Étatisme et Anarchisme se touchent intimement, et vous m'avoueriez que vous, le bakouninien torride chantant les barricades ensanglantées, êtes fonctionnaire d'état, que je prendrais la nouvelle sans broncher. Cinquième paragraphe: de nouveau la redondance! Retour pétaradant de l'individualisme idéaliste anarcho bon teint de votre première intervention. Tout a commencé dans la tête fiévreuse du mauvais thaumaturge! Il est responsable! Les idées dominent le monde matériel! Ce sont les concepts jaillisant, tels Minerve en armes, de l'occiput de Marx, qui ont éclaboussé le pauvre monde de ce que vous nommez fort inélégamment le "putch soviétique". Dites donc plutôt que la révolution russe a éclaté malgré le "marxisme" plékhanovien, avec (NB: avec, pas grâce à ou à cause de!) le matérialisme historique oulianovien, dans une monarchie putride, condamnée par le capitalisme agro-industriel. Dites ensuite qu'elle a rencontré la formidable résistance des puissances bourgeoises occidentales, qui ont jeté contre elle la guerre civile dans les années 1920, et la guerre mondiale dans les années 1930. Ceci entraînant inexorablement la mutation stalinienne de la république des soviets, menant sans rémission à l'étranglement actuel. Mon rôle dans les affaires de votre siècle sera alors remis à sa juste et modeste place... Si vous dites cela, ce ne sera plus du tout redondant! Mais alors, ce ne seront plus vos propos non plus, et vous allez encore bougonner que Karl Marx vous a soufflé vos lignes! Finalement vous soulevez, à la toute dernière ligne de votre pathétique diatribe, la seule question introduisant quelqu'intérêt et quelque nouveauté ici. Vous me demandez "si Lénine rejoint Marx". Et là il vaut la peine de s'arrêter. Car enfin, je dois l'admettre, au soir de ma vie: je me suis trompé. Depuis 1848, j'annonce une Révolution dont je crois configurer la prospective, et dont en fait je ne fais que reproduire la nostalgie. Un quarante-huitard rétrospectif, à la conscience inversée, faussement prospective, voilà ce que je suis. Comme Engels, comme Lenchen Demuth, comme ma femme Jenny, son frère Edgar von Westphalen, et tous nos contemporains. Nous sommes la génération des exaltés de 1830-1848, des enfants coulés, constitués, définis, dans le métal du fer révolutionnaire, fracassant l'écu junker, ou son halo... Votre fixation sur l'individuel et le biographique se nourrira certainement voluptueusement de cet aveu! Mais moi, c'est plutôt l'analyse fondamentale de cette conscience inversée de ma génération et de ma classe qui me mène directement à Oulianov, ce petit caucasien à l'oeil acéré... Faites un effort de concentration pour saisir ce qui va suivre. J'ai introduit la dialectique hégélienne dans le matérialisme historique. La dialectique ne fait pas de pardon dans l'étude et la compréhension de l'histoire. Elle rejette le durable, l'éternel, le stable, le constant, le cyclique, l'identique, au profit du contradictoire, de l'irréversible, de la crise, de l'altération novatrice et sans retour. Il n'y a pas a transiger avec ce type de doctrine. Et pourtant, bien malgré moi, j'ai transigé avec l'ancienne pensée non-dialectique. Évidemment, pensez-y! J'ai avancé que la révolution prolétarienne allait se déployer comme le fit la révolution bourgeoise. Les révolutions bourgeoises, celle de 1789, certes, mais aussi, et plus précisément, mon rêve de jeunesse devenu réalité en 1848, furent le modèle identitaire que j'employai, comme fatalement, pour me représenter les révolutions à venir. En perpétuant un tel modèle identitaire, c'est la vieille pourriture métaphysique que je maintenais, coagulée au coeur de la dialectique. Plus de crise, plus de nouvauté radicale, mais une toute subreptice modélisation, un carcan, un patron. Et pas le moindre! Rien de moins que la bourgeoisie montrant au prolétariat comment faire une révolution! C'est justement ce carcan, ce patron qu'Oulianov-Lénine a brisé. Il a démontré que, dans son déploiement effectif, la révolution n'adopte pas de modèle absolu, mais seulement des analogies tendancielles. Il a démoli les restes de fantasme doctrinaire de mon approche. Il a enfoncé les marxistes russes, avec ses fameuses Thèses d'Avril, l'un des grands traits de prospective historique de votre siècle. Il a prouvé, par son oeuvre et par son action, que, comme il l'a dit lui-même, l'histoire se développe toujours par son mauvais côté. Le léninisme théorique en histoire, c'est le culminement de la dialectique dans le matérialisme historique. Plus de modèle, plus de séquences obligées pré-établies dans l'idée. Déchiré l'ultime rideau de l'hégélianisme de Marx. Hélas, et là je pense que nous nous rejoignons dans la tristesse sinon dans la pensée, Oulianov-Lénine a été englouti par les lois qu'il a lui-même découvertes. L'histoire, que, pour l'avoir révélé, il ne contrôlait pas plus que moi, s'est développée du mauvais côté pour lui et les siens aussi... régressions thermidorienne, brumairienne et finalement liquidatrice incluses! Voilà, de fait monsieur, ce que Lénine et Marx ont profondément en commun: ils finissent déchiquetés par les colossales contradictions historiques qu'ils mettent à jours. Karl Marx |
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| Camarade, Vous pensiez probablement être débarrassé de moi depuis le temps que je ne me suis pas manifesté ? Mais, le pseudo anarcho-bakounien nâest pas encore au tapis, malgré les coups que vous lui portez avec tant de plaisir. Jâai seulement pris le temps de savourer ma petite victoire à votre endroit. En effet, depuis le début je mâinterrogeais sur la manière de vous extirper de la rigidité de votre cadre théorique et vous inciter à parler, un peu, de vos sentiments envers le combat que vous avez mené toute votre vie contre les classes dominantes et leur exploitation éhontée des forces vives de lâhumanité, mais ma question sur Lénine, dans un instant de colère, je lâavoue, a déclenché en vous une réflexion importante que je cherche à vous arracher depuis le début; ce ne fut pas facile et jâen suis très ému. Je constate avec plaisir que, malgré toute votre rigueur matérialiste, se cache toujours en vous, un peu de naïveté de votre jeunesse, de la détermination et de lâespoir dans la nécessité brutale de lâaction (Che Guevara parlait de la tendresse dans la dureté). Je trouve donc la dernière partie de votre lettre très touchante et explique magistralement votre position quant à lâévolution de nos sociétés et la finalité de lâhistoire; que rien nâest jamais joué et surtout pas lâimportance de la «révolution» qui, malgré tout ce que lâon peut en dire, doit demeurer un moteur de transformation sociale, une étape à franchir vers autre chose qui devrait également conduire encore vers dâautres formes dâorganisations sociales et jâimagine que ça nâaura jamais de fin et seulement des recommencements perpétuels et des remises en question incessantes. Car, finalement, le rôle de lâindividu, quâil soit passé de lâesclavage, au servage, au prolétariat et au salarié de service nâa pratiquement pas évolué, ses conditions sont les mêmes, assujetties totalement à la dictature du «capital», quâelle soit féodale, nationale ou mondiale. Lâimportant, et vous lâavez toujours démontré avec vigueur, câest de se battre pour ses idées et sans vouloir vous relancer, je persiste à penser que lâÉtat · Bien à vous Pierre Lalanne |
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| ...c'est vous. Pas moi! Notez, toujours aussi tristement, que, attendu que je suis dépassé par Oulianov-Lénine, il appert qu'Oulianov-Lénine est dépassé par moi. Son analyse anomaliste, valide à court terme, rend, à plus long terme, des comptes à mon modèle analogiste. En gros les phases sont: Gouvernement révolutionnaire, Bonapartisme/Stalinisme, Restauration. Quelque part cela se rejoint, toute cette merde. La phase suivante ce sont alors les Trois Glorieuses. Gardons l'oeil... Karl Marx |
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| ... Ce n'est pas moi non plus, je l'ai
subi, tout comme vous... Mais vous avez raison, c'est de la merde... Gardons l'oeil
et le bon. Pierre L. |