Dialogus avec la rédaction

 

     

       

 

       

 

       

Jennychen Longuet

      Plainte

Monsieur le directeur de publication,

Karl Marx, mon père, a été passablement chagriné par le daguerréotype que vous avez sélectionné pour figurer en première page de publication. Le modèle y apparaît austère, hiératique, momifié. Nous avons tous eu l'impression, en écarquillant les yeux devant cette image, de contempler l'icône malveillante de quelque mauvais génie. Ma soeur Laura a même eu ce mot: «Si c'est comme cela que ce siècle voit Le Maure, ils en ont filtré l'essentiel. Autant rester chez nous!». Notre «collectif familial» (pour employer ce mot bien de votre siècle, mais qui nous décrit fort justement) avait décidé de ne pas vous en toucher mot. Monsieur Engels a même fait valoir que les images dans les journaux sont des frivolités regrettables, mais sans conséquences intellectuelles particulièrement sérieuses. Sauf que, personnellement, je crois aux conséquences de l'image et, connaissant votre gentillesse, je transgresse notre option pour vous signaler que ce portrait de mon père nous contrarie beaucoup.

Bien à vous, cher Sinclair

Jennychen LONGUET, née Marx
         
         

Sinclair Dumontais

      Madame Longuet,

Je comprends votre malaise et j'apprécie votre souci de l'esthétique. Je vous prie toutefois de croire qu'en notre siècle, votre père est très fortement identifié à cette photo que nous avons choisie pour figurer en première page de notre journal. Ce «daguerréotype», comme vous dites, est souvent reproduit pour accompagner les articles et les biographies qui sont publiés à propos de votre père ou de ses ouvrages. Choisir une photo plus «avantageuse» sur le plan esthétique le serait moins sur le plan de la reconnaissance, d'où notre choix.

Mes amitiés à vous ainsi qu'à votre famille,

Sinclair Dumontais


Karl Marx

      À propos de ce bakouninien

Monsieur le directeur de publication,

Je vous savais philistin, voilà que je vous découvre ignare. Je vous rappelle d'abord que ma lettre d'acceptation fait expressément mention de mon refus catégorique de débattre avec des bakouniniens. Vous m'avez pourtant lancé dans les jambes cet anar libertaire au grand coeur. Je crois que vous ne l'avez même pas fait délibérement. Je vous soupçonne de ne jamais avoir établi la connexion entre le bakouninisme et les propos faussement mielleux de ce foutriquet. Allons, admettez votre incurie! Pour employer une image de votre siècle, et de votre niveau, je vous affirme qu'ils sont rien de moins que les Témoins de Jéhovah du socialisme. Ils sont teigneux, gluants, entêtés, subjectivistes, confusionnistes, individualistes, brutaux, droitiers et fantasques. Je m'attendais bien un peu à me faire insulter, injurier même, dans votre forum. Mais me faire savonner sur mon analyse de la Commune par un petit Proudhon de troquet, ça Monsieur, je ne l'avais pas prévu. Et cela me vexe. Et je vous tiens directement responsable de cet état vexatoire. Entre nous, et en attendant pire, sachez, pour le moment, qu'avec ce correspondant, je ne ferai pas de quartiers. Je vais en faire des papillotes de ce drapeau noir de carnaval.

Karl Marx
         
         

Sinclair Dumontais

      Monsieur Marx,

Je reconnais volontiers avoir fait preuve de négligence en laissant ce monsieur vous adresser des propos que vous ne vouliez pas entendre et qu'il était convenu que vous n'auriez pas à entendre. Votre collaboration à notre publication avait ses conditions et ma foi oui, je dois admettre avoir manqué de rigueur et de vigilance dans leur application. Pardonnez-moi cette erreur que je me suis empressé de corriger en demandant à monsieur Lalanne de ne plus vous entretenir des sujets sur lesquels vous ne souhaitez pas être questionné. Je joins copie de cette lettre à la présente.

Je vous demanderai toutefois, monsieur Marx, de faire preuve de retenue dans l'expression de vos émotions et d'éviter de transgresser à votre tour les règles de départ qui commandaient la courtoisie. Car en plus d'être indisposé devant la tournure des événements, vous me voyez aujourd'hui inconfortable devant le ton de cette nouvelle lettre que vous adressez à ce monsieur Lalanne, de même que devant cette manie que vous prenez de me qualifier de «philistin».

J'ai transmis votre lettre à monsieur Lalanne, accompagnée d'un appel au respect et à la courtoisie. J'aimerais pouvoir considérer que l'incident est clos et je compte sur la collaboration de tous - y compris la vôtre - pour que les échanges puissent se poursuivre dans un esprit plus sain et plus constructif.

Respectueusement,

Sinclair Dumontais

Copie de la lettre acheminée à monsieur Lalanne

Monsieur Lalanne,

Bien que notre publication soit encore jeune, à aucun moment je n'ai eu besoin à ce jour d'utiliser ce qu'il convient d'appeler «le pouvoir de la censure» pour protéger les intérêts de la maison, et plus particulièrement la courtoisie avec laquelle nous souhaitons que les échanges se déroulent entre nos lecteurs et nos collaborateurs. Or votre échange des derniers jours avec monsieur Marx prend une tournure inattendue, malencontreuse, regrettable au point que je me dois de vous adresser ce mot.

Comme vous pourrez le constater à la lecture des lettres que je joins à la présente, Monsieur Marx me reproche vertement de lui avoir transmis coup sur coup des lettres dans lesquelles votre attitude - qu'il qualifie de «bakouninienne» - l'indispose profondément. Ceci malgré le fait qu'au début de sa collaboration il était clairement convenu entre lui et moi qu'il n'aurait pas à répondre à de tels arguments.

Je savais déjà que monsieur Marx était de nature colérique. Mais voilà que c'est tout son entourage qui est ébranlé et choqué par ces événements. On m'interroge, on m'interpelle, on me supplie à mots couverts d'intervenir.

Vous recevez aujourd'hui une nouvelle lettre de monsieur Marx, lettre dans laquelle il exprime très sévèrement sa colère. Dans le style survolté que nous lui connaissons. Et disons-le franchement: il vous traîne dans la boue, ce qui ne vous sera certainement pas très plaisant. Il n'est pas agréable pour moi de vous transmettre cette lettre dont le ton est profondément inacceptable en regard de notre politique de courtoisie. Mais veuillez croire que dans les circonstances, et dans le but avoué d'apaiser sa colère, je me trouve dans l'impossibilité de lui refuser ce «plaisir» de vous la transmettre. Un plaisir qui appartient à la catégorie des plaisirs de la vengeance, plaisir que tout homme éprouve au moins une fois dans sa vie. Ainsi sommes-nous faits.

Je vous demanderai, monsieur Lalanne, d'excuser à l'avance cet homme dont nous connaissons à la fois les convictions, l'engagement et la profondeur.

Je vous demanderai également de faire un effort pour tempérer vos propos à venir. Car même si j'en ai le pouvoir, je n'ai pas l'intention d'intercepter la lettre que vous souhaiterez probablement lui écrire en réponse à la sienne. Je vois d'ailleurs qu'il prend un malin plaisir à vous provoquer car il vous bombarde de questions. Malgré ses dires, nous savons que cet homme est toujours prêt à se battre et que la confrontation fait partie de son quotidien.

Je me permets d'insister, une fois encore, pour que la nature et le ton de votre réponse contribuent à ce que les propos échangés par le biais de notre publication soient polis, courtois et respectueux.

À défaut de quoi je me verrai obligé de mettre un terme à cet échange en interceptant systématiquement toute correspondance.

Respectueusement,

Sinclair Dumontais

p.j.
         
         

Jenny Marx

      Cher Sinclair,

La présente situation est fort ennuyeuse. La première missive de ce monsieur Lalanne a eu sur Karl un effet électrisant. Il était alité quand nous la lui avons lue, son foie le faisant toujours beaucoup souffrir. Il s'est presque emporté et, ma foi, a quelque peu repris des couleurs en nous dictant la réponse. La seconde, par contre, a eu l'effet d'une lame de fond. Il faut dire qu'en cette seconde salve, le correspondant a fait fort. Entre l'«ignorance des mouvement populaire» et la «haine du drapeau noir», je vous le dis sans mauvais jeu de mot: Karl a vu rouge! Je suis bien forcée d'admettre que le ton de cette seconde missive est particulierement condescendant et tendancieux. Je suis d'ailleurs assez désappointée, cher Sinclair, de votre désinvolture dans cette affaire. Mon mari est un homme malade. Son corps affaibli ne parvient plus à faire écrin au gemme d'une passion toujours très vive. Nous avions été explicites sur notre répugnance à affronter des disciples de Bakounine. Mais d'autre part, je dois à l'honnêteté d'admettre, qu'en se mettant à rédiger la monstruosité qu'il prépare comme réponse, il apparaît enjoué et tonique comme je ne l'ai pas vu depuis plusieur mois. La polémique est un philtre qui l'avive. Vous comprendrez que cette fois-ci, notre capacité à modérer les transports de notre bien-aimé Golem risque d'être minimale sinon inexistante. Il n'y a pas de censure dans votre forum, Sinclair. C'est une autre promesse que vous nous aviez faite. Celle-là, je vous supplie de tout mon coeur de la tenir. Je crois comprendre que Karl vous a écrit. Je souhaite simplement qu'il ne vous ait pas trop malmené, et je vous exprime par la présente tout mon chagrin et mes regrets face à ce déplorable incident.

Respectueusement,

Jenny Marx, née baronne von Westphalen
         
         

Sinclair Dumontais

      Madame la baronne,

La réponse de votre mari à la dernière lettre de monsieur Lalanne a été postée au destinataire aujourd'hui même, sans que je n'y change un iota. Voici qui devrait vous rassurer quant à la question de la censure chez Dialogus...

Par ailleurs, vous trouverez ci-joint copie des lettres que j'ai adressées à votre mari ainsi qu'à ce monsieur Lalanne suite à leur altercation. J'y exprime un certain malaise, bien sûr, mais également de l'inquiétude. Et si je gronde poliment l'un et l'autre, c'est que je crois sincèrement que l'un et l'autre font preuve d'excès.

Ne trouvez-vous pas, chère baronne, qu'il est facile de réclamer pleine liberté d'expression et d'exiger en même temps... «qu'on ne me pose que les questions auxquelles j'ai envie de répondre»? La liberté d'expression est-elle donc un concept à sens unique? Et du côté de ce monsieur Lalanne, ne trouvez-vous pas prétentieux de refaire l'histoire en saute-moutonnant ceux qui l'ont faite à la va-comme-je-te-pousse? Oui, je me devais de les sermonner tous les deux, madame.

Que votre mari ait ressenti une certaine joie à répondre à monsieur Lalanne, ma foi tant mieux pour lui. Mais là n'est pas l'objectif de notre publication, qui ne saurait tolérer que ce genre d'envolées devienne légion.

Pour ce qui est du traitement que me fait votre mari, je vous prie de ne point vous inquiéter. Votre mari est un homme très respectable, d'une intelligence supérieure, et je sais mesurer le poids des mots lorsqu'ils sont prononcés par ceux qui, justement, en connaissent toute la portée.

Acceptez, madame la baronne, mes respects les plus distingués,

Sinclair Dumontais
         
         

plalanne@mtq.gouv.qc.ca

      Bonjour Monsieur Dumontais.

Je viens tout juste de transmettre ma réponse à monsieur Marx en me défendant avec l'énergie du désespoir et, je l'espère, sans rien menacer de votre relation avec ce maître.

Vous lui direz que j'assume entièrement la responsabilité de mes propos et que dans notre fin de siècle où la démocratie et la liberté de parole constituent des valeurs fondamentales, vous pouvez difficilement établir un état de censure ce qui entrerait en contradiction avec la philosophie
même d'Internet... Ce grand homme ne peut pas ne pas comprendre la situation.

Pierre Lalanne


Jennychen Longuet

      Inquiétude

Sinclair,

Je suis atterrée. Père est comme fou. Il marche de long en large dans la maison et, si j'en juge d'après son soliloque, il travaille à une réponse à un correspondant de Dialogus. Mère et Monsieur Engels sont enfermés dans le bureau de Père à déplacer et compulser des piles de manuscrits. Apparemment, si j'en crois Laura, ils cherchent de la documentation pour une réponse à un autre correspondant de Dialogus. La récitation de théâtre d'hier n'a pas eu lieu, et le pique-nique de demain semble aussi compromis. Et moi? Moi, qui devrait décrasser mes enfants et les mettre au lit, je suis prostrée dans mon coin, sur mon strapontin, le menton dans la paume, et je pense à vous. Que se passe-t-il donc ici, Sinclair? Que se passe-t-il donc en cet univers depuis que vous êtes entré dans nos vies?

Jennychen
         
         

Sinclair Dumontais

      Très chère Jennychen,

Votre lettre m'a profondément troublé. Et j'ai bien peur que vous n'ayez déclenché, bien involontairement, tout autant d'affolement dans ma demeure qu'il semble y en avoir dans la vôtre. Ce qui ne devait pas arriver s'est produit: votre lettre est tombée entre les mains de mon épouse. J'ai beau faire valoir que nous n'appartenons pas au même siècle: Jeanine a lu, comme n'importe quelle femme l'aurait fait, que vous éprouviez pour moi un certain sentiment. Vous dites que je suis entré dans vos vies: elle lit dans votre vie. Dans sa tourmente, le simple fait que votre nom ressemble au sien la remplit d'un imaginaire où j'ai le rôle le plus sombre. Elle vous accuse même de vous détourner de vos enfants lorsqu'elle lit que vous songez à moi plutôt que de les «décrasser».

Les hasards de la vie sont parfois dévastateurs. Mais vous n'y êtes pour rien et peut-être ne devrais-je pas vous parler de tout ça. Vous me semblez tellement fragile...

En ce qui a trait à votre entourage, je vous implore de ne pas vous inquiéter inutilement. J'ai la conviction que tout le remue-ménage que vous observez en ce moment ne sera que passager. Votre père a été un peu ébranlé, coup sur coup, d'abord par une lettre particulièrement dure à son égard, puis par une autre qui le pousse à vérifier dès aujourd'hui certaines idées qu'il ne prévoyait développer que plus tard dans la chronologie de ses travaux.

Je souhaite avec vous que les choses retrouvent rapidement leur sérénité d'il y a quelques jours. En bâtissant ce pont entre le passé et le présent, j'étais loin d'imaginer que même les sentiments le traverseraient.

Amicalement,

Sinclair.
         
         

Jennychen Longuet

      Cher Sinclair,

Nous sommes donc entre gens mariés! Quelle touchante surprise. Vous avez à tout le moins la chance d'avoir une femme qui s'intéresse à vos activités intellectuelles, ce qui n'est guère le cas de Charles. Mais je crois déceler une certaine inquiétude dans votre missive due au fait que j'y exprime librement les sentiments que vous m'inspirez. Mais je vous le dis sans malice, mon ami: votre épouse ne se méprend en rien. J'éprouve pour vous des sentiments très intenses et très innocents de tendresse et de reconnaissance.

Je n'avais pas prévu de vous confier ce qui va suivre, cher Sinclair, mais votre vigueur de ton m'oblige d'évidence à justifier l'ardeur de ma plume. Le fait est que grâce à vous, je vis des événements très importants pour moi: je renoue avec mon père. Pensez donc. Il est venu me demander de l'aider avec sa lettre sur la Commune de Paris et Bakounine. Il n'est pas allé voir Mère ou Tussy. Il est venu me consulter moi, sa Jennychen. Celle avec laquelle il ne cause généralement que chiffons et procédures pour faire le thé! Il était désemparé, presque hagard dans sa colère. Je suis arrivée à le convaincre de laisser de côté le magma d'invectives stériles qu'il avait d'abord concocté. J'ai réussi. J'ai vaincu, là où Mère et Laura, pourtant toutes deux fort adroites, avaient capitulé. Je l'ai ensuite aidé à structurer son texte en misant au mieux sur la teneur des arguments. Il était soudain très las et affaissé. J'ai donc organisé les matériaux pour lui. Je suis si fière, Sinclair. Je suis certaine que votre femme comprendra que cette fierté, je vous la dois en grande partie. Voici le plan de cette contribution:

Premier paragraphe: une introduction originale de Père.

Second et troisième paragraphes: un extrait direct en deux paragraphes de l'ADRESSE DU CONSEIL GÉNÉRAL DE L'ASSOCIATION INTERNATIONALE DES TRAVAILLEURS SUR LA GUERRE CIVILE EN FRANCE, dont Père est l'auteur (je vous épargne le renvoi à nos éditions qui diffèrent tellement des vôtres). Nous avons développé un peu plus explicitement la question de l'abolition de l'intérêt sur prêt, qui était mentionnée de façon plus allusive dans l'original.

Quatrième paragraphe: un second extrait de cette même ADRESSE... (qui d'ailleurs, à votre époque, est devenue un livre, simplement intitulé: LA GUERRE CIVILE EN FRANCE) sur les tribuns révolutionnaires, introduit par un court développement de notre cru, et suivi de notre transition vers Bakounine.

Cinquième paragraphe: un extrait d'une lettre sur le rôle de Bakounine à Lyon, écrite par Père à l'historien anglais Edward Spencer Beesly, le 19 octobre 1870. L'extrait est chapeauté d'une brève transition et légèrement modifié pour s'ajuster à l'économie générale de la missive.

Sixième et septième paragraphes: les questions et la conclusion originales que Père avait déjà rédigées quelques temps avant de me consulter, et qui concluaient d'ailleurs sa première version, plus cinglante et moins substantielle.

Il louangeait mon bon sens et ma modération pendant que je l'aidais à tisser les transitions et à développer les points de détails. Je vous avoue sans rougir que, ce faisant, mon coeur était rempli de vous. Vous si gentil, je n'aime pas que Père vous en veuille à cause des astuces et des complots des anarchistes. Cela a bien calmé Père de se citer lui-même ainsi. Cela l'a aidé à renouer avec le contenu du débat. Et le résultat est, ma foi, fort présentable, quand on sait que la reconversion d'un placard public en intervention épistolaire n'est pas un exercice sans aléas. Comprenez, Sinclair, que cela me remplit d'une grande joie. J'aimerais tant vous serrer dans mes bras et vous remercier pour ce merveilleux moment d'ardeur intellectuelle avec Père. Et je vous le dis, parce que je suis comme cela: benoîte et simple. Jeanine, à qui je présente mes respects, ne devrait voir dans ces propos que tendresse et admiration. Elle a certes bien de la chance. Mais je ne suis pas trop mal lotie non plus. Je suis la fille aînée chérie d'un homme extraordinaire qui s'appelle Karl Marx.

Votre amie Jennychen
         
         

Sinclair Dumontais

      Chère Jennychen,

Vous me voyez ravi que votre relation avec votre père ait été si intense ces derniers jours. Votre contribution à la rédaction de sa dernière lettre l'a sans doute beaucoup aidé à contenir ses émotions dans «l'affaire Lalanne». Et je constate que sans votre apport, mon rôle d'éditeur eut été des plus difficiles. Le seul fait de penser devoir censurer son discours me fait trembler comme un gamin. Car il importe que vous compreniez, Jennychen, que votre père a joué un rôle d'importance... capitale dans l'histoire des idées et dans l'histoire politique de la presque totalité des nations du monde. Pour retourner une lettre à un expéditeur d'une telle importance, il me faudrait un courage que je ne me connais pas à ce jour.

D'autre part, votre rapprochement avec votre père arrive à point. Car pas plus tard qu'hier, votre père me faisait parvenir une lettre dans laquelle il me pose une question à laquelle je devrai refuser de répondre. Tout le drame que j'anticipe vient du fait que je connais cette réponse... et qu'il le sait. La question est délicate, ma réponse le sera aussi. Dans ce contexte, accepterez-vous, chère Jennychen, que je profite de votre «lune de miel» avec votre père pour vous consulter sur la façon de répondre à sa demande? J'ai la difficile tâche de lui refuser une information à laquelle il accorde une grande importance... sans perdre son respect. Et aujourd'hui, je ne saurais comment m'y prendre. Répondez-moi rapidement je vous prie. Votre père aura tout lieu de s'inquiéter si je ne lui réponds pas dans les prochains jours.

Pour ce qui est de Jeanine, je crains bien qu'elle ne soit trop bouleversée pour que je puisse lui transmettre vos respects. Votre lettre ne contient rien qui puisse la convaincre que vos sentiments ne sont qu'amitié: en notre époque, les «sentiments intenses de tendresse» sont tellement rares que leur poésie ne sort que des bouches romantiques et amoureuses. Jeanine n'y verrait que confirmation de son appréhension. Sans doute le temps fera-t-il son oeuvre.

Dans l'espoir de vous lire très bientôt,

Amicalement,

Sinclair
         
         

Jennychen Longuet

      Cher Sinclair,

J'ai dû prendre quelque temps pour me ressaisir de cette situation passablement bouleversante impliquant votre femme. À propos de Père. Il me serait évidemment plus aisé de vous guider si je savais quel genre de question il a bien pu encore trouver à vous poser. Dans l'ignorance, et comme je n'entends pas m'immiscer dans vos échanges privés, je ne peux que vous conseiller de facon large et générale. Soyez direct, explicite mais sans superfétation. Évitez les atermoiements et le byzantinisme. Vous susciterez peut-être sa colère mais vous garderez son respect. Or, sa bonne humeur revient toujours. Son respect, jamais.

Votre amie Jennychen


Jenny Marx

      La Déclaration des Onze

Cher Sinclair,

Nous venons de prendre connaissance de votre échange intitulé NOS OBJECTIFS, NOS VALEURS. C'est très beau. Comme vous semblez cultiver une digne et légitime indifférence face à la publicité, nous avons la joie et l'honneur de ne pas nécessairement vous en faire, en vous assurant de notre appui complet dans votre entreprise.

Jenny Marx, née baronne von Westphalen
Londres, 1877

Co-signataires de la présente Déclaration:

Elizabeth Burns
Helen Demuth
Frederick Demuth
Friedrich Engels
Laura Lafargue, née Marx
Paul Lafargue
Jennychen Longuet, née Marx
Charles Longuet
Eléanor Marx
Karl Marx